‹ Lettre à M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 8 sur 65 · A M. LIBRI · texte numérisé non relu

A M. LIBRI

Membre de l Institut, à Londres.

Cher Monsieur et ami ,

Je vous prie de m'excuser si j'ai tant tardé à vous répondre : je voulais le faire en toute connaissance de cause , et j'ai dû , en quelque sorte , étudier les questions que vous m'avez posées*

Vous me demandez conseil sur la convenance et l'opportunité de votre retour immédiat à Paris ? Je vous conseillerai , aujourd'hui, de ne pas revenir encore. Vous savez que j'étais d'abord très-persuadé de la nécessité de voire retour ; car je croyais, comme tout le monde, que le Rapport des experts allait être déposé et que vous n'auriez qu'à parattre pour en détruire de fond en comble l'échafaudage, composé avec tant de soin et de lenteur sus un terrain vague et ténébreux. Mais j'apprends > de source certaine, que ce Rapport ne sera pas déposé en entier avant plusieurs mois, et que les experts ont jugé à propos de le fractionner en trois parties, dont la première, consacrée aux livres, paraît à peu près terminée, et dont les deux autres, qui concernent les autographes et les manuscrits, ne sont encore qu'à l'état d'ébauche et peut-être d'instruction.

J'ai pris, en outre, d'autres renseignements. Je pensais que, revenant à Paris, vous seriez libre d'agir, de voir les personnes utiles à votre défense, de rassembler vous-même toutes les pièces à l'appui qui pourraient vous manquer, de réparer, en un mot, le préjudice que nous a causé votre absence dans un temps de crise et de perturbation sociales qui, Dieu' merci, semblent tout à fait calmées. Mais il n'en est pas ainsi : les formalités ordinaires de la justice, qui a été saisie de celte affaire, s'opposent à ce que le mandat de dépôt existant contre vous soit retiré et annulé, avant la décision de la Chambre des mises en accusation; or, cette décision ne saurait avoir lieu qu'après la présentation du Rapport. Vous voyez donc, cher Monsieur et ami, que tous ne gagneriez rien à revenir maintenant, si ce n'est quatre

ou cinq mois de prison préventive. Qui vous dit d'ailleurs que, de délai en délai, de recherche en recherche, ce Rapport que. vous attendez comme voire acte de réhabilitation, ne se fera pas attendre jusqu'à Tannée prochaine ? Les experts n'ont aucun intérêt à le déposer plus tôt -, ils ont môme intérêt à le faire durer aussi longtemps que la guerre de Troie.

Ne revenez donc pas encore, et modérez votre impatience sur ce point ; séjournez à Londres et soignez votre pauvre santé, qui a reçu de si cruelles atteintes pendant cette année de calomnies, de persécutions et d'exil. Tout le monde comprendra que vous ne devez pas, malade comme vous Tètes, venir de gaieté de cœur vous ensevelir dans une prison. Certes, il n'y aurait pas à balancer, s'il vous était permis d'évoquer aussitôt les témoignages de votre innocence, et de faire retomber sur vos accusateurs anonymes la responsabilité de leur odieuse accusation; mais non, une fois détenu à la Conciergerie, vous innocent, vous misérablement accusé d'un crime imaginaire, il vous faudrait rester prisonnier entre quatre murs froids et humides, jusqu'à la naissance de ce Rapport, qui a déjà fait tant de bruit, el qui est toujours dans l'œuf. La fable ne nous dit pas si la/nonlagnequi accoucha d'une souris est restée grosse pendant plus de neuf mois.

Il y a des choses étranges de par le monde , surtout en matière de justice. La prison préventive, sans limites el sans exception, est, à mon sens, une iniquité, une atrocité, qui devrait être abolie à Tinslar delà torture. Voyez donc : si vous n'aviez pas cédé aux prières de vos amis, qui vous invitèrent à quitter la France momentanément, pour échapper à une espèce de proscription latente, vous seriez privé de votre liberté depuis dix mois! vous seriez mort, il est vrai, et Ton n'aurait plus que votre mémoire A poursuivre. Jamais, en temps ordinaire, on n'eût lancé contre vous un mandat d'amener, suivi d'un mandat de dépôt., avant de vous avoir interrogé, et sans autres charges que des ouï-dire calomnieux et des lellres diffamatoires; mais enfin les deux mandats existent de fait, et il n'y a, je vous le répète, que la Chambre des mises en accusation qui ait pouvoir de les réduire à néant. Si ces mandats étaient à refaire, il ne se trouverait pas un juge d'instruction qui osât les signer sur la foi du rapport Boucly. abandonné et désavoué par ceux-là même qui en profitent. Laissez les experts faire leur travail souterrain,

sans les inquiéter, sans les déranger : ils auront beau fouiller dans les mystères des bibliothèques et des archives publiques , ils ne parviendront pas à y trouver un fait qui vous accuse et qui vous condamne. Souvenez-vous, pour prendre courage, que La Chalotais et Lally ne furent réhabilités, le premier, qu'aprés une longue détention et dix ans d'exil ; le second , que douze ans après son supplice. Vous n'en êtes pas encore là, Dieu

.. soit loué, mais vous êtes malade de chagrin, d'impatience cl d'indignation.

Cher Monsieur et ami, ayez espoir, ayez confiance. S'il y avait des juges à Berlin, sous le règne du grand Frédéric, il y a en France, dans tous les temps, des magistrats honnêtes, intègres, éclairés. Jusqu'à présent, ils se sont abstenus dans votre affaire,

' livrée à l'examen des experts qui leur ont été désignés, sinon imposés; jusqu'à présent, vous n'avez eu rien à démêler avec la véritable magistrature; car ce qu'on nomme le rapport Boucly n'est, on le sait, que l'œuvre inintelligente et partiale de quelque substitut malintentionné. La véritable magistrature, croyez-le bien, est demeurée passive à votre égard ; elle attend le Rapport des nouveaux experts pour se faire une opinion, et se prononcer. Vous n'avez donc à craindre, de sa part, ni préjugés hostiles, ni influences étrangères, ni mauvais vouloir systématique. On ne les influencera pas, soyez-en sûr, en leur disant que vous étiez et que vous êtes toujours l'ami de M. Guizot, que vous n'êtes pas l'ami du National; que vous écriviez dans le Journal des Débats sur la politique italienne ; que vous avez employé votre crédit auprès du gouvernement déchu, dans l'intérêt de bien des gens, et jamais dans le vôtre. Ces faits vrais, qui ont pu vous créer des ennemis dans le monde, n'auront aucun mauvais effet sur les juges. Et si on ajoutait que, pauvre en 1832, vous étiez devenu riche en 1847; que vous connaissez mieux que personne les livres et les manuscrits qui ont fait votre fortune ; que vous avez, de votre main, enlevé çà et là dans les dépôts publics plusieurs milliers d'autographes, valant un franc la pièce; que vous surpassez tous les Italiens du monde en astuce et en dextérité; que vous ne niez pas être un amateur, et que tous les amateurs sont des voleurs, etc., etc. , ces niaiseries, ces mensonges, ces noirceurs, je vous assure, ne tourneraient qu'au détriment de ceux-là mêmes qui les auraient imaginés et qui voudraient les produire devant les magistrats. Il y aura

an soulèvement de surprise, de pitié et d'indignation dam la conscience de vos juges. M. Halton, juge d'instruction, est un esprit austère, inflexible, mais droit, sagace et probe: il n'aura qu'à jeter un regard dans ce labyrinthe, pour y entrevoir la vérité et pour la ramener au grand jour. M. Pinard ', procureur de la République, a un caractère trop honorable pour souffrir qu'un innocent soit tratné à la barre des accusés, sur- / tout quand cet innocent est un de nos savants les plus illustres. . , M. Pinard, n'en doutez pas, voudra se faire par lui-même un sentiment sur votre affaire, qu'il ne connaît sans doute que par des échos plus ou moins fidèles; il examinera le Rapport des-experts, les pièces pour et contre, les déclarations des témoins, les procès-verbaux, etc.-, ils'entourera deslumières utiles à la cause ; il fera appel aux hommes compétents, aux bibliographes, aux ' bibliothécaires, aux libraires, et, s'il le faut môme, il ordonnera une contre-enquête qui ne laissera pas subsister un seul argument du Rapport des trois experts, élèves de l'Ecole des Chartes : votre innocence sortira de là éclatante et pure, comme l'or sort du creuset.

Ainsi donc, cher Monsieur et ami, ne vous attristez pas, ne vous désolez pas : puisez dans cette innocence, si odieusement menacée, l'énergie de la patience et de la résignation ; attendez que l'heure de la justice et de la réparation ait sonné pour vous; attendez que ce Rapport, qu'on suspend sur votre tête comme une épée de Damoclès, tombe enfin à vos pieds, et alors vous pourrez venir vous remettre entre les mains de vos juges, qui vous rendront avec joie la liberté et l'honneur; alors vous pourrez, à votre tour, attaquer et poursuivre les auteurs de cette trame abominable, qui a failli vous mettre au ban de la science. L'opinion publique, qui vous avait frappé un moment, se chargera de vous venger, après vous avoir absous.

Agréez l'assurance de mon attachement dévoué.

Paris, 25 janvier 1849.

Paul Lacroix

( Bibliophile Jacob ).

« Depuis que cette lettre est écrite, M. Pinard a été remplacé, comme procureur de la Republique, par lô savant jurisconsulte M. Victor Foucher.

La quantité de pièces et de documents qui sont entre mes mains est si considérable, j'ai reçu de France et d'autres pays un si grand nombre de renseignements intéressants , qu'il me serait absolument impossible de les publier tous aujourd'hui. Pourtant la lettre suivante que m'a écrite M. Picchioni, ancien professeur au collège d'Eton en Angleterre, homme très-connu et très-estimé, m'a semblé contenir des faits trop curieux pour n'être pas admise dans le choix que j'ai fait.

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