‹ Lettre à M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 9 sur 65 · A M. LIBRI · texte numérisé non relu

A M. LIBRI

Membre de F Institut, à Londres.

Paris, le 12 février 1849.

Mon honorable ami,

Puisque vous semblez vous étonner du silence et de l'inaction de plusieurs de vos amis, pendant que vos ennemis agissent avec une si persévérante activité, je vais tâcher de vous rendre compte de la situation de vos affaires ici, et de l'état des esprits,

■ avec une parfaite impartialité. Je ne vous dirai que ce que j'ai vu, que ce que j'ai enlendu moi-même, et vous pouvez être assuré que je n'avancerai aucun fait dont je ne sois parfaitement certain, et que je n'aie puisé aux sources les plus respectables. Je vous demande la permission de le faire en français : devant vous parler de choses qui se sont passées ou qui se passent actuellement dans cette capitale de la France, la langue même du pays sera un instrument plus facile pour ne rien changer à leur véritable couleur.

Tous les gens qui vous connaissent et qui n'ont pas de motifs personnels de vous en vouloir, sont au fond parfaitement convaincus que vous êtes en butte à une odieuse persécution, et qu'aucune des accusations élevées contre vous n'a de fondement réel. Mais chacun est tellement préoccupé de la situation générale des affaires, on a tant de malheurs individuels à déplorer, les intérêts d'une si grande partie de la population ont été si gravement atteints, et l'on a encore de si vives craintes pour l'avenir, qu'il ne reste que bien peu de liberté d'esprit pour s'occuper d'une affaire qui a eu un grand retentissement l'année dernière, et à laquelle vos ennemis personnels seuls prennent actuelle-

' ment un vif intérêt. Je parle des ennemis que vos luttes politi-

ques et scientifiques, votre polémique contre les jésuites, et surtout votre qualité d'étranger, ont dû vous susciter dans un pays où vous avez obtenu de si brillants succès. Ajoutez à cela les petites inimitiés littéraires et bibliographiques, et les jalousies subalternes de certains libraires qui ne peuvent pas vous pardonner de mieux connaître les livres qu'eux; ajoutez-y les clameurs de tous ceux qui ont intérêt à faire prendre le change sur les causes des vides immenses que Ton constate tous les jours dans les bibliothèques et les autres établissements publics*, ajoutez-y enfin Faction persévérante des gens qui convoitent vos places, et vous verrez que dans tous les rangs de la société il a dû se trouver des gens empressés à vous proclamer coupable, et à faire croire aux autres que vous Tétiez.

Il y a un fait d'abord qu'il faut que vous admettiez. C'est que lorsque le Moniteur a publié le Rapport de M. Boucly, on vous a cru généralement coupable à Paris. Sans considérer que vous aviez des ennemis personnels et acharnés dans le gouvernement provisoire de la République française, sans songer que vous étiez l'objet de haines politiques très-vives, sans se rappeler que votre vie entière donnait le démenti à de si odieuses imputations, on a pensé que le Moniteur n'aurait pu se permettre une publication si contraire à toutes les règles, à tous les précédents, si vous n'aviez pas été publiquement et notoirement coupable. Votre éloignement fortifia cette opinion -, et comme bien peu de personnes savent que vous n'êtes sorti de France que pour vous soustraire au danger imminent d'une vengeance populaire dont on vous avait menacé en plein Institut, on vous a considéré comme un contumax dont la fuite était un aveu. Tous les journaux reproduisirent l'accusation . et l'opinion publique, excitée par une révolution, se trouva entraînée par les clameurs de vos ennemis.

Même dans des circonstances ordinaires, vos amis auraient lutté difficilement contre le torrent; mais celle lutte devint impossible le lendemain de la révolution de Février, lorsque tous les hommes qui avaient soutenu la politique du dernier gouvernement étaient accusés en masse de manquer de probité et d'avoir forfait à l'honneur. Les passions politiques étaient alors excitées au plus haut point, et vos ennemis surent exploiter utilement ces passions. Dans les temps de révolution, la crédulité des masses est ouverte à tout ce qu'on lui présente, et il ne faut

pas s'étonner que des populations qui croyaient fermement à la résurrection du duc de Praslin, aient pu croire aussi, lorsque le Moniteur l'annonçait et lorsque presque tous les journaux le répétaient à l'envi, que vous aviez formé une bibliothèque de 30,000 volumes aux dépens des bibliothèques de la France ! Ajoutez à cela l'éclat avec lequel on s'empressa de procéder contre vous 5 les saisies, les perquisitions nombreuses, les descentes de la police chez les personnes que Ton supposait avoir conservé quelques relations avec vous, tous les moyens d'intimidation enfin mis à la disposition des passions du jour, et vous comprendrez comment il se fait que, dès le commencement, la voix de vos ennemis ait été si puissance et celle de vos amis si faible et si peu écoutée.

Gomme accusé, vous aviez le droit imprescriptible de faire entendre votre voix et de repousser les accusations que les journaux dirigeaient continuellement contre vous; mais tous les efforts de vos amis pour obtenir l'insertion d'une seule ligne de rectification dans les journaux qui vous attaquaient échouèrent devant l'animosilé des uns cl la timidité des autres. Il y a plus (et c'est là un fait qui prouve combien alors s'étaient accréditées les préventions fâcheuses contre vous), si les magistrats intervinrent, ce ne fut pas pour faire respecter ce droit de l'accusé. Je sais, en effet, que, lorsque dans les derniers jours du mois de mars 1848, vous avez adressé aux journaux de Paris une réfutation des calomnies contenues dans le Rapport de M. Boucly, M. Durand, libraire, qui, ayant une connaissance personnelle de tout le bien que vous faisiez secrètement aux pauvres dans votre quartier, s'intéressait à vous et avait fait des démarches inutiles pour que cette réfutation fût admise dans certains journaux, se vit appelé au Palais de Justice par le juge d'instruction, qui, avec l'accent du reproche, commença par lui dire: «Vous êtes en correspondance avec M. Libri?» M. Durand répondit (ce qui était parfaitement vrai alors) : « Je ne suis pas en correspondance avec M. Libri. — Cependant, ajouta le juge, vous vous occupez de faire admettre dans les journaux une lettre de M. Libri? — La lettre de M. Libri, répondit M. Durand, ne m'a pas été adressée, mais je l'ai vue et j'en ai fait une copie. » — Alors le juge se fil représenter celle copie, que I\l. Durand consentit à lui laisser. Vous concevrez aisément que vos amis, qui avaient déjà à lutter contre le mauvais vouloir des

journaux, ont abandonné la partie, dès qu'ils ont vu que la simple demande que votre voix ne fût pas étouffée, les exposait à être appelés devantle juge d'instruction. C'était là, sans doute, un petit désagrément; mais il ne faudrait pas connaître le cœur humain pour penser que dans la position où se trouvaient les amis d'tm homme accusé des crimes les plus odieux, ce fût là une circonstance indifférente.

Il faut le dire. Non -seulement l'opinion publique fut égarée sur votre compte; mais, dés le premier jour, le pouvoir administratif et le pouvoir judiciaire ont paru agira votre égard comme si vous étiez condamné d'avance, et que votre défense fût impossible. C'est ainsi qu'accumulant illégalité sur illégalité, on raya votre nom du programme des cours de la Faculté des sciences et du Collège de France, et qu'on saisit, sans inventaire, sans aucune formalité, sans aucune garantie pour lajusticeet pour vous, vo§ livres, vos papiers, vos meubles, toute votre fortune, qu'on remit entre les mains d'une Commission composée de ces élèves de l'École des Chartes qui vous avaient accusé déjà et qui, dans toutes les circonstances, ont fait éclater contre vous la haine la plus violente. Dans celte Commission se trouvait un homme estimable, M. Cbabaillo, qui ne partageait pas leur acharnement contre vous,' et qui lâchait de leur tenir tête. Ëh bien ! ils ont commencé par lui cacher leurs opérations, ils ont fait un rapport contre lui au juge d'instruction, et ils ont fini par obtenir qu'il fût exclu de la Commission ; et, comme s'il n'eût pas été assez singulier que l'examen de vos collections, de votre correspondance, de tous vos papiers, fût confié, sans aucune garantie légale, à uneCommission d'hommes qui étaient notoirement vos ennemis, votre domicile a été réellement et pendant longtemps envahi par une foule de gens qui n'étaient, pour ainsi dire, revêtus d'aucun caractère légal, et dont la présence chez vous, malgré les réclamations de votre domestique, élait une véritable violence.

Ce domestique, qu'on avait commencé par mettre en prison, et auquel on avait défendu d'entrer dans votre appartement, qui restait ouvert à tous vos ennemis, a été témoin des enlèvements journaliers de livres et de papiers qui se faisaient chez vous. Mais lorsqu'il a réclamé sur ce point, il n'a pas été plus écouté que lorsqu'il a demandé qu'on mît fin à la violation de votre domicile. J'ignore comment la justice pourra s'assurçr que dans ces enlèvements et ces apports journaliers de livres

et de papiers, qui se sont effectués sans aucune formalité et sans inventaire, il n'ait été commis aucune funeste irrégularité.

Je sais que dès le commencement les commissaires ont fait tout ce qu'ils ont pu, pour que votre domestique, qui était témoin de toutes ces irrégularités, fîU renvoyé, et je viens d'apprendre que, ces jours derniers, le commissaire de police l'a engagé à quitter votre service, l'assurant que vous ne reviendriez jamais en France, et que vous étiez un homme perdu. C'est là, du reste, ce que disent les experts à tous ceux qui veulent les entendre ; ainsi, tout semble annoncer que malheureusement on ne cherche pas la vérité, mais que, obéissant à un entraînement passionné, à une idée préconçue, on cherche seulement des preuves ou des inductions pour établir une culpabilité dont on semble convaincu à priori, et qui n'admettrait même ni examen, ni discussion.

Votre Réponse au Rapport de M. Boucly avait mis à néant les calomnies sur lesquelles on avait voulu fonder la première accusation, et il semblait alors que tout dût s'arrêter là. Mais comme on procédait toujours avec celte persuasion qu'il fallait que vous fussiez coupable ; sans plus s'embarrasser du bruit qu'on avait fait de ce Rapport, on l'abandonna complètement, et l'on se mit à chercher d'autres chefs d'accusation avec un nouvel acharnement. 11 y a bientôt un an que l'on cherche avec ardeur, et quoiqu'on n'ait pas encore fait de rapport, on a répandu les bruits les plus étranges contre vous. On dit à voix basse que l'on a trouvé des choses graves. Mais ces bruits changent à chaque instant de nature, et ne prennent jamais une forme saisissable. Pourtant, on prétend que l'on aurait trouvé chez vous des livres ou des objets portant l'estampille de diverses bibliothèques publiques. On rencontre dans le commerce tant de livres portant l'estampille des bibliothèques publiques de la France, et tant de collections publiques ont été mises au pillage, qu'il ne serait nullement impossible que l'on eût trouvé dans votre nombreuse bibliothèque quelques volumes sortant des établissements publics. Ensuite, il me semble difficile, qu'après une violation si fréquente de votre domicile, qu'après toutes les irrégularités commises chez vous, la justice puisse être assurée que ce qu'on lui présentera comme le corpus delicti soit véritablement sorti de chez vous.

Pour moi, je ne connais pas ces messieurs de l'Ecole desChartes qui, en leur qualité d'experts, ont les entrées et les sorties si li-

bres et sans contrôle dans votre domicile; mais je ne puis, sans frémir, entendre les maximes qu'ils auraient, inassure-t-OD, professées; or, s'il était permis de les juger d'après ces maximes, il n'y aurait sorte d'irrégularité qui ne fût à craindre de leur part. Tout amateur, aurait dit l'un d'eux, est un voleur; c est pourquoi, aurai l-on ajouté, l Ecole des Chartes fera une guerre acharnée à tous les amateurs ; et si nous pouvions seulement prouver que M. Libri a volé un petit autographe de la valeur d'un franc, notre but serait atteint, car celui qui voie un franc vole un million. Maintenant que signifie : tout amateur est un voleur? La passion des livres et des autographes estelle la seule qui puisse entraîner l'homme à mal faire? Ou cette proposition générale et absolue n'a point de sens, ou elle signifie que tout homme qui a un goût, une passion quelconque, est entraîné inévitablement, fatalement, à malfaire. Cette maxime est fausse et absurde de tout point ; mais tout absurde qu'elle soit, puisque ces messieurs en font si hardiment profession, il doit être permis de supposer qu'un sentiment contradicteur ne Ta pas souvent combattue dans leur conscience, et l'on doit être autorisé à la leur appliquer, comme ils prétendent le faire & tous les amateurs. Il en est do même de l'autre maxime : celui qui vole un franc vole un million, laquelle ne peut signifier autre chose (si elle signifie quelque chose) sinon que l'homme qui, en quoi que ce soit, se rend coupable d'une petite faute, ira toujours jusqu'au bout, et avec la même facilité se rendra coupable d'un grand crime. Maintenant, si ces deux maximes sont Yraiea pour ces messieurs qui les professent, pour ces messieurs, donl la haine féroce contre vous est telle, qu'ils ne se gênent pas de procla- ' mer en pleine rue que l'Ecole des Chartes ne sera contente que lorsqu'elle aura fait pendre M. Libri, et qui, comme experts d'une Commission d'enquête judiciaire, ont déjà manqué à un de leurs devoirs les plus sacrés, en répandant , même par la voie 4a la presse, toute sorte de bruits dans le public, pour prévenir Ta* pinion contre vous ; ne serait-il pas permis de craindre qu'ils ne fissent disparaître de vos papiers, dont ils disposent si librement, quelques pièces justificatives, ou qu'ils n'introduisissent chez vous quelque papier ou autre objet quelconque, qui pût vous compromettre injustement ? Je ne prétends pas qu'ils l'aient fait ou qu'ils le feront; les hommes ne sont pas toujours conséquents avec leurs propres maximes bonnes ou mauvaises*, mais je dis que, s'ils sont conséquents, ils doivent le faire dès qu'ils le

trouveraient nécessaire ou seulement utile à satisfaire celte passion haineuse qui les anime contre vous -, sans parler de leur amour-propre qui, après qu'ils ont tant répété que vous êtes un homme perdu, est intéressé au plus haut point à ce que votre perte soit rendue inévitable par tous les moyens dont ils peuvent disposer.

Cependant, mon cher ami, il faut aussi être juste envers ces messieurs. Ils étaient vos ennemis déclares, ils avaient écrit contre vous longtemps avant le Rapport de M. Boucly ; vous êles, aux yeux de leur passion, un grand coupable, dont il faut à tout prix délivrer la société. Pourquoi serait-on si difficile sur le choix des moyens ? La doctrine de la fin qui justifie les moyens, ne survit-elle pas aux Révérends Pères, que vous ne connaissez, hélas ! que trop bien à leurs faits et gestes? Ne la voyonsnous pas tous les jours encore pratiquée dans les grandes choses comme dans les petites, au service des bonnes comme des mauvaises passions ? Pourquoi ne viendrait-elle pas aussi en aide de celles des élèves de l'École des Chartes ? Quand il s'agit de poursuivre un ennemi que Ton veut perdre à tout prix, se fait-on toujours une loi de n'employer que des armes loyales ? Ne croiton pas trop souvent que l'état de guerre déclarée suffit à lui seul pour excuser, pour autoriser, presque , des stratagèmes qui touchent de très-près à la perfidie ? Toutes ces circonstances, malheureusement pour vous et pour la justice, augmentent, sans aucun doute, le danger de quelque grande irrégularité funeste à votre défense; mais on ne peut pas se refuser à reconnaître qu'elles en diminueraient la culpabilité morale chez leurs auteurs.

Ce qu'il y aurait de plus étonnant dans tout ceci, si Ton ne tenait pas compte de la force et de la pression des circonstances politiques, ce serait que des juges appartenant à celte magistrature française, dont la sagacité et l'impartialité sont si célèbres dans le monde, aient pu consentir, jusqu'à présent, c'est-à-dire pendant presque une année, à abandonner entièrement l'examen et les recherches nécessaires pour arriver à la découverte de la vérité, à une Commission d'experts, uniquement composée de vos ennemis déclarés, d'hommes appartenant à un seul et même corps, à l'École des Chartes , animés tous d'un même esprit, et par conséquent ne pouvant pas se contrôler réciproquement les uns les autres. Quelqu'un m'a dit que la composition de cette Commission est par cela même illégale , ou du

moins sans précédent dans l'histoire de la procédure française. S'il en était autrement, il me semble que sur ce point la loi française serait bien défectueuse.

Je ne saurais assez insister sur ce que le pouvoir judiciaire semble, jusqu'à présent, vous avoir abandonné à des experts qui sont vos ennemis déclarés, qui provoquent des saisies faites sans inventaire, qui dressent, à ce qu'on m'a assuré, des espèces d'interrogatoires, qui répandent, môme par la voie des journaux, toutes sortes de bruits calomnieux contre vous , et qui déclarent enfin, comme je l'ai déjà dit, qu'ils ne seront contents que lorsqu't'/s vous auront fait pendre.

On repousse tout autre moyen d'information, et il n'est pas étonnant que la justice, qui n'entend que ce que disent les élèves de l'Ecole des Chartes, ait reçu des préventions d'autant plus dangereuses que les magistrats ne sont pas bibliographes, et que, comme le prouve le Rapport de M. Boucly, ce défaut de connaissances spéciales peut les entraîner dans des erreurs graves. Vos amis auraient bien voulu, dès le commencement, redresser cette opinion des magistrats, et faire connaître la vérité à votre égard ; mais ceux qui ont essayé de faire entendre leur voix n'ont pas été écoutés. Je sais, par exemple, de M. Paulin, ancien gérant du National, qu'ayant demandé et obtenu d'être entendu par le juge d'instruction, et ayant commencé par déclarer qu'il venait témoigner de votre probité, et qu'on* n'avait qu'à l'interroger sur les faits particuliers qui pouvaient être à sa connaissance, sa déposition sur votre probité en général ne fut pas acceptée, et quant aux faits particuliers qui pouvaient être à sa connaissance, il ne fut pas interrogé. M. Paulin pense qu'en agissant de la sorte, le juge d'instruction n'a fait que suivre à la lettre les règles de la procédure française. C'est très-possible, je ne suis pas Français, et je ne connais pas le Code de la procédure française ; mais vous concevrez aisément que l'effet inévitable de l'accueil fait à M. Paulin par le juge d'instruction devait être d'arrêter tout court toutes les autres personnes qui voulaient témoigner en votre faveur. J'espère que le jour arrivera bientôt, où les règles do la procédure française permettront à M. le juge d'instruction d'entendre et d'interroger aussi les témoins qui vous sont favorables. Jusqu'à présent, c'est-à-dire depuis onze mois que cela dure, ni M. Paulin, ni aucune autre des personnes dont vous invoquez le témoignage dans votre réponse à M. Boucly, n'a été appelé, et il en résulte que

le pouvoir judiciaire n'a reçu depuis le commencement de cette affaire que les impressions de vos ennemis, et que rien ne Yient balancer dans l'esprit des magistrats les attaques journalières dont yous Êtes l'objet.

Si je voulais énumérer toutes les singularités de cette étrange procédure, que j'ai prises aux sources, je ne finirais pas. Permettez-moi de tous raconter ce qui est arrivé à la maison de librairie Franck et Compagnie, qui avait acheté, à votre vente publique de Tannée 1847, pour plus de trente mille francs de livres. Une partie considérable de ces livres avait été achetée par commission; d'autres, pour quinze ou vingt mille francs, étaient restés dans le magasin, et comme vous aviez acheté d'autres livres dans cette maison, avec laquelle vous aviez un compte fort élevé, il s'était établi une sorte de balance, et les livres achetés par MM. Franck et Compagnie répondaient, pour ainsi dire, de ce que vous deviez à leur maison. Après votre départ de France, on s'est présenté avec une commission rogatoire dans la maison Franck ; on a enlevé, sans inventaire , sans formalité aucune, tous les livres qu'on a cru provenir de votre vente. Ces livres ont été emportés, et MM. Franck et Compagnie n'en ont plus entendu parler. Que sont-ils devenus ? Les magistrats probablement le savent. Ce que je puis vous affirmer, c'est que personne de la maison Franck n'a jamais été appelé à donner la moindre explication sur ces livres. N'estce pas là un procédé qui mérite d'être signalé à M. le juge d'instruction ?

Une autre singularitéqui me frappe dans cette affaire, c'est que, pendant qu'on affecte de vous considérer comme contumax, et qu'on veut faire passer votre éloignement pour un aveu de culpabilité, on ne vous a jamais adressé, que je sache, aucune assignation -, jamais vous n'avez été appelé à comparaître. Et pourtant, lorsque vos amis ont présenté il y a deux mois, au procureur de la République, une protestation de vous contre les illégalités et les irrégularités commises journellement par les experts, cette protestation aurait été repoussée d'abord sous prétexté que vous étiez contumax. Il y a là une contradiction qui ne s'explique que par celte préoccupation à laquelle on parait obéir contrairement à toutes les règles de l'équité et de la justice, et qui porte le pouvoir judiciaire à vous considérer comme coupable, avant de vous avoir entendu, avant d'avoir recueilli aucun

témoignage en votre faveur, et sans songer que vous n'êtes qu'accusé.

Il ne faut pas vous le cacher, votre éloLnemcnt, exploité par ■ vos ennemis, les attaques incessantes de certains organes influents de la presse, les actes administratifs qui vous ont privé j illégalement de vos chaires, les bruits répandus par les experts, i les propos de ces experts et même de certains fonctionnaires qui déclarent, avec une légèreté blâmable, que vous êtes perdu, avant qu'aucun rapport ait été fait à votre égard, et sans que vous ayez été entendu : tous ces faits et toutes ces circonstances ont grandement égaré l'opinion sur votre compte. On est par- ; venu & intimider plusieurs de vos amis les plus chauds, qui, : n'étant pas pour la plupart parmi les vainqueurs , hésitent à se mettre en avant et éprouvent une certaine répugnance à cer- ' lifler publiquement les faits favorables qu'ils connaissent et les j irrégularités commises à votre égard, surtout après les accu- ] sations de complicité répandues vaguement. Quelques-uns d'entre eux, supposant qu'il y a dans toute cette affaire un parti pris d'avance, et vous croyant irrévocablement destiné à devenir la victime de vos persécuteurs, ne se soucient pas, surtout devant un avenir politique si incertain et si sombre, d'attirer sur eux, sans profit pour vous, la colère de vos ennemis. La lassitude et le découragement ont fait de tels ravages dans chaque classe de la société, que, dans toutes les hypothèses, vous auriez tort de compter sur un concours bien zélé. Ceux qui vous connaissent sont convaincus de votre innocence-, mais beaucoup de personnes voudraient que cette innocence triomphât toute seule, sans qu'elles eussent à faire le moindre effort, sans qu'elles eussent à éprouver le moindre désagrément. Les uns disent que vous devriez venir à Paris défendre votre honneur, combattre hardiment vos ennemis, et montrer à tous que vous ne craignez pas le débat public. D'autres, sachant tout ce qui a été fait contre vous, vous voyant livré à une Commission d'ennemis acharnés, qui se sentent soutenus par des hommes puissants cachés derrière le rideau, et par des journaux influents, croient que vous n'avez actuellement aucun moyen de faire revenir l'opinion en France, et voudraient que vous attendissiez des temps meilleurs. Ils savent que l'Europe vous a déjà donné raison, et ils sont convaincus que tôt ou tard la justice et la vérité finiront par triompher. Ils vous rappellent ce que vous,

né à Florence, vous savez mieux que personne, c'est-à-dire qu'à la suite d'une révolution, Dante a été condamné par contumace comme voleur par une démocratie victorieuse, et que la Florentine, comme on l'appelait par excellence, la fameuse maréchale d'Ancre, est montée sur l'échafaud par ordre du Parlement de Paris, qui la consolait ainsi de l'assassinat commis sur la personne de son mari. Je ne saurais vous donner de conseil dans cette position si difficile. Je me bornerai à vous dire qu'en tout état de cause, et quel que soit le résultat de celte persécution, vos amis, et moi en particulier, nous ne cesserons jamais d'avoir pour vous les sentiments de haute estime qui vous sont dus, et qu'en ma qualité d'Italien je n'hésite pas à vous exprimer, au nom des hommes les plus honorables de notre pays. Aussi j'espère que vous pourrez lire, sans trop vous émouvoir, les sottes infamies qui furent publiées contre vous dans les journaux dont, selon votre désir, j'ai fait faire le dépouillement, encore bien incomplet, que vous recevrez avec cette lettre. Ayez du calme et de la patience, et surtout ne négligez pas les soins que réclame voire santé si gravement altérée. La calomnie vous a fait une position difficile et pénible, mais vous êtes encore en état de renverser un jour, de vos propres mains, — ce jour viendra tôt ou tard — le terrible échafaudage qu'elle a dressé contre vous. Elle a été plus heureuse dans ses infâmes entreprises contre notre illustre et infortuné ami Rossi : après avoir armé contre lui le bras des assassins, il ne lui reste plus qu'à s'atlaquer à sa mémoire. Un journal français, qui se publie dans le département où son fils vient d'être nommé sous-préfet, donne la nouvelle de cette nomination dans ces termes, répétés par le National : Nous aurons pour sous-préfet M. Rossi, le fils de celui qui a trouvé à Rome une mort méritée.

Veuillez me croire toujours votre tout dévoué,

J. Picchioni.

J'ai dit plus haut qu'il se trouvait eo Italie des livres provenant de la Bibliothèque nationale (ex-royale) de Paris. A plusieurs reprises j'avais appris que des volumes portant l'estampille de cette Bibliothèque avaient été vus en Italie chez des libraires ou dans des collections particulières; mais ces faits-là n'étaient appuyés sur aucun document, et Ton conçoit que les personnes intéressées, qui pourraient fournir des détails, ne se soucient pas de le faire au moment où Ton répand de si épouvantables calomnies contre les possesseurs de livres à estampille. Heureusement je me rappelais avoir entendu dire que M. Molini, ancien bibliothécaire du grand-duc de Toscane, avait acheté et rendu gratuitement a la Bibliothèque royale de Paris un de ces volumes, et je connaissais assez la loyauté de son caractère pour savoir que, si le fait était vrai, il n'hésiterait pas à le certifier. Ayant appris que M. Rolandi, libraire de Londres très-estimé, devait se rendre en Toscane, je le priai de prendre des renseignements auprès de M. Molini, au sujet du volume en question ainsi que sur d'autres faits relatifs à la dispersion et à la vente qui avait eu lieu en France et en Angleterre, de certains volumes imprimés et manuscrits sortis des Bibliothèques de Florence. Je donnerai ici une lettre de M. Rolandi, qui contient la réponse de M. Molini à toutes les questions que M. Rolandi lui avait adressées. Cette lettre de M. Molini renferme d'autres faits importants sur lesquels le savoir de ce bibliographe répand un double intérêt. C'est par discrétion que j'ai remplacé quelques passages par des points. Pour compléter les renseignements que renferme cette lettre, je dirai que les deux manuscrits de la Bibliothèque Magliabechiana furent rachetés par M. Molini, pendant qu'il était à Paris, de MM. Payne et Foss de Londres, sur le Catalogue desquels ils avaient figuré en 1842, sous les n os 136 et 155. L'acquisition du beau manuscrit de Convegnole m'avait été proposée par MM. Payne et Foss, au prix de 100 livres sterling (2,500 francs). Ce manuscrit me fut envoyé à Paris pour que je pusse l'examiner, comme cela se pratiquait ordinairement pour les articles importants que m'offraient ces messieurs. Le volume resta deux mois chez moi, après quoi je le renvoyai à Londres sans l'acheter. Il est facile de vérifier ces faits, en consultant MM. Payne et Foss. Si j'avais acheté ce manuscrit, dérobé à une Bibliothèque publique, et si les experts l'eussent trouvé chez moi, qu'auraient-ils dit?

Al Chiarissimo signor professor A M. le professeur Libri,

Libri y a Londra. a Londres.

Pregiatissimo Signor Professore, Monsieur le professeur,

Le trascrivo copia di una lettera per- Je vous transmets la copie d'une ietvernutami stamane dal Sig r Gius e Mo- tre que j'ai reçue ce matin de M. Jolini. Sono fatti che ella già saprà, ma che seph Molini. Ce sont des faits que vous

in caso contrario non leggerà senza sorpresa. — Altro fatto consimile aspetto da altro librajo di Firenze, che appena lo sappia per iscritto gliene farô parte.

Si conservi e mi creda serapre il suo Devotis ed affez° servo, P. Rolaxdi.

Garissimo Signor Roland i,

Con tutto il piacere rispondo subito alla grata vostra di jeri e vi dirô esser verissimo :

1° Che da un mio amico d'illibatissima fede rai fu porta to anni fa un grosso volume interamente postillato dal célèbre Huet, ed io lo pagai paoli 45, colla condizione che se nel mio prossimo viaggio a Parigi ne avessi trovato un prezzo maggiore, il di più si sarebbe ripartito ira me ed il venditore. Ma il fatto andô al contrario, perche avendolo offerto al Sig. Lenormant, hibliotecario délia libreria Nazionale di Parigi, egli mi fece osservare che quel volume portavail bollo délia libreria suddetta, dalla quale era stato rubato e che io non aveva veduto. Io ne rimasi mortiiîcatissimo, e se fossi stato tutt' altri che io, potcva forse dubitarsi che lo avessi rubato io stesso. Fatto stà che io lo restituii al Sig. Lenormant e non volli essere da lui di nulla rimborsato ; e nell' agitazione in cui io era non awertii neppure di farmi fare una lettera di ringraziamento. Il giovane che me lo vende era un benestante Casentinese che non fu mai a Parigi. Corne mai quel libro fosse caduto in sue mani lo sa il Gielo.

2° Nella vendita Lamberty, fatta in Parigi dal 28 novembre al 20 décembre 1842, alla quale io era présente, furono venduti molti libri che portavano il bollo délia libreria Magliabechiana e délia Palatinamedicea, e specialmentcquelliche sonosegnati sotto numeri 294 a 551, che avevano la musica stampata in caratteri mobili. Ionon ne comprai nessuno, perché non ne aveva la commissione e perché furono venduti a prezzi stravaganti.

Bastache il numero5Ô7 che era un fascicoletto di poche pagine fîi venduto 80 franchi. Ogni fasoicolo aveva un titolo manoscrittodi carattere da meconosciutissimo. Ora che io lavoro perla çompilazionedel catalogo délia Magliabechiana.

ho verificato che i medesimi già vi erano, ed ora più non vi sono.

È verissimo che per commissione del

connaîtrez déjà, mais si vous les ignorez, vous les lirez avec surprise. J'attends d'un autre libraire de Florence quelques renseignements sur un fait semblable : dès que je les aurai par écrit je vous les transmettrai...

Croyez-moi toujours

Votre très-dévoué et trèsaffectionné serviteur, P. Rolandi.

Cher Monsieur Rolandi,

Je réponds immédiatement et avec grand plaisir à votre aimable lettre d'hier, et je déclare qu'il est très-vrai :

1° Qu'un de mes amis, homme trèshonorable, m'apporta, il y a quelques années, un gros volume entièrement apostille par le célèbre Huet. Je le payai 45 paoli, avec cette condition que si, dans mon prochain voyage à Paris, jeu pouvais tirer un prix plus élevé, le bénéfice serait partagé entre le vendeur et moi. Mais le résultat fut bien différent, car l'ayant offert à M. Lenormant, conservateur de la Bibliothèque nationale de Paris, il me fit remarquer que ce volume portait l'estampille de cette bibliothèque, à laquelle il avait été dérobé ; estampille que je n'avais pas vue. Je fus très-mortifié de cela, et s'il se fût agi de toute autre personne que de moi, M. Lenormant aurait pu soupçonner que je l'eusse volé moimême. Le fait est que je le restituai à M. Lenormant, et que je ne voulus recevoir aucune indemnité. Dans mon agitation, je ne pensai même pas à me faire faire une lettre de remerciement.

Celui qui me l'avait vendu était un jeune homme fort aisé duCasentino, qui n'a jamais été à Paris. Le Ciel sait par quel hasard ce livre était tombé dans ses mains.

2° Dans la vente Lamberty, faite, à Paris, depuis le 28 novembre jusqu'au 20 décembre 1842, et à laquelle j'étais présent, on vendit beaucoup de livres qui portaient l'estampille de la Bibliothèque Magliabechiana, et de la Bibliothèque Palatina raedicea, particulièrement ceux qui sont indiqués depuis le n° 294 jusqu'au n° 551, qui contenaient la musique imprimée en caractères mobiles. Je n'en achetai aucun, parce que je n'avais pas de commission, et parce qu'ils furent vendus à des prix extravagants. Il suffit de dire que le n° 507, qui était un opuscule de peu de pages, fut vendu 80 francs. Tous les fascicules avaient un titre manuscrit d'une écri-

governo rioomprai a Parigi un libro di preghiereraanoscrittoin pergainena dell' oiiavo secolo. cri un altro in folio in cartapccora di sommo valore « ton moite curiose miniature del secolo XIV, contenente lu opère di Convenevole (o piultosto Conveguole) da Prato. che. fil maestro dcl Pctrarca. (Juesti due codici preziosi furono rimessi nell' antico posto nella Magliabechiana dalla «pialo erano slati rubati, e ne è conosciuto il ladro il qualc passeggia gaudentemente per Firenze senza chc sia stato mai molcstato.

Aggiungerô di piii corne ri romprai a Parigi la copia del rarissimo Laltanzio Htampato a Subiaco il

anale era stato rubato dalla libreria iccardi da un certo .... chc più non vive. Lo pagai 500 franchi.

Gicseppe Mo UNI.

tu 10 qof je connais très-bien. Maintenant que je travaille à la compilation du catalogue de la Bibliothèque Magliabechiana, j'ai pu constater qne ces livres y étaient autrefois, et qu'ils ont disparu.

.i° Il est très-vrai que, par commission du gouvernement, je rachetai, pendant que j'étais à Paris, un livre de prières manuscrit , sur peau vélin , «lu huitième siècle , très- important , ainsi qu'un autre manuscrit in-folio, sur peau vélin, d'un très-grand prix, et avec, beaucoup de curieuses miniatures du quatorzième siècle. Ce dernier manuscrit contenait les œuvres de Convenevole (ou pour mieux dire Convegnole) da Prato. qui fut le maître da Pétrarque. Ces deux précieux manuscrits furent remis à leur ancienne place à la Bibliothèque Magliabechiana , à laquelle ils avaient été dérobés. Le voleur est connu , il se promène a son aise dans Florence, sans qu'on lui ait jamais rien dit.

J'ajouterai que j'ai racheté à Paris l'exemplaire du Lactance rarissime, imprimé à Subiaco qui avait été

dérobé à la Bibliothèque R iccardi, par un certain . . . qui a cessé de vivre. . .

Joie payai 500 fr.

Joseph Molisi.

J'ai dit précédemment (page 29) que la manière dont la procédure avait été conduite par les experts faisait croire, bien à tort sans doute, que les magistrats voulaient prendre une revanche : une lettre que j'ai reçue d'un des membres les plus célèbres de l'Iustitut, qui au besoin se ferait connaître, donne des renseignements curieux sur les dispositions qu'on attribue aux magistrats. Voici un extrait de cette lettre, Qu'm rae permette de faire remarquer que mon affaire n'est guère plus avancée aujourd'hui qu'elle ne Tétait au 31 juillet 1848.

Paris, 31 juillet 1848.

Mon cher Confrère,

Je ne voulais vous écrire que quand j'aurais quelque chose à vous mander de votre affaire ; mais au train dont vont les choses, je risquerais d'ajourner à trop longtemps le plaisir de répondre à votre lettre, si j'attendais pour cela que j'eusse des nouvelles à vous donner. Tout ce que j'ai pu savoir auprès de nos magistrats, qui sont, au fond, un peu piqués que vous ayez eu si bien raison de leur Boucly, c'est que l'instruction de votre affaire est à peu près abandonnée. C'était d'abord M. Hatton qui en avait été chargé, et qui s'en occupait, à ce qu'il paraît, très-activement, jusqu'au moment où votre réponse a paru. Mais le zèle s'est ralenti depuis cette publication ; on a laissé les élèves de FÉcole des Chartes poursuivre leur inventaire de votre Bibliothèque, dans l'espoir que ce travail procurera quelque chose, et en attendant la justice s'est reposée ; puis est arrivée la grande insurrection de juin , qui a exigé le concours de tout ce que la magistrature, républicaine ou non, renferme de juges d'instruction ; de sorte que tous ces magistrats et procureurs de la République sont si bien occupés pour nos insurgés de juin, qu'il n'en reste plus un seul pour vous. Un de ces magistrats, à qui je demandais, après l'avoir inutilement pressé de questions, ce que deviendrait enfin votre affaire, me répondit : Si M. Libri veut revenir, on poursuivra devant lui Vinstruction ; à quoi je répliquai : Mais serait-ce bien prudent à M. Libri de venir se mettre entre les mains des gens de loi de la République, qui commenceront par le mettre au secret, et qui finiront peutêtre par l'y oublier ? Et à cela, je n'obtins pas de réponse.

Vous voyez, mon cher confrère, si mes informations sont

exacte* , que votre affaire n'est guère plus avancée aujourd'hui qu'il y a trois mois. Mais c'est qu'en vérité, après votre réponse, je crois que vos juges sont plus embarrassés que vous-même. Cette réponse si solide et si péremptoire , succédant tout d'un coup à tout ce bruit qu'on avait fait , a changé les rôles, et an lieu d'une victime sur laquelle la République avait compté, il se trouve que c'est à elle à répondre d'un lâche procédé ; l'affaire est désagréable, et on voudrait bien en être encore à la publication du Moniteur. Voilà , du moins à mes yeux , ce qui explique le silence gardé "sur votre affaire...

J'ai annoncé (page 14) que l'on trouverait parmi ces documents quelques extraits d'articles publiés en ma défense, dans les journaux anglais, allemands et italiens , et signés par des personnages marquants qui, presque sans exception, ne me connaissaient que de nom. Je ne reproduis pas ici les articles non signés qui ont paru en très-grand nombre dans les feuilles publiques, et dont il a déjà été question (page 9) ; je suis loin d'ailleurs d'avoir pu rassembler toutes les déclarations du même genre qui ont été publiées. Ainsi, je n'ai eu connaissance que par des citations (voyez page 158) de l'article de M. le docteur Spiker, savant bibliothécaire de Berlin, ainsi que de celui que M. Hoffmann, bibliothécaire à Hambourg et bibliographe très-connu, a publié dans la Gazette d'Augsbourg. C'est par une citation aussi que j'ai pu (voyez page 157) avoir connaissance de l'article publié en Belgique par M. le baron de Reiffenberg, dont l'érudition vaste et sûre est connue et appréciée de tous les savants. Si je regrette de ne pas connaître chacun de mes défenseurs, c'est parce que j'aurais voulu leur offrir nominativement l'expression d'une reconnaissance bien profonde et bien sentie. Je dirai une fois pour toutes que ces divers articles, publiés en allemand, en anglais, et en italien, ont été traduits avec le plus grand soin et littéralement.

Sur le prétendu vol de livres de M. Libri, à Paris.

(Extrait du PHvilegirte. Berlinische Zeitung* {Gazette privilégiée de Berlin), du 11 juin 1848.)

« Il y a quelques mois, les feuilles publiques contenaient cette nouvelle : M. Libri, membre de l'Institut national de Paris, aurait profité de ce qu'il était chargé d'une inspection dans les principales bibliothèques de France, pour soustraire des manuscrits et des livres précieux pour une somme très-considérable, et les aurait ensuite vendus à son très-grand profit. Ceci résulterait d'un rapport du procureur du roi, M. Boucly, en date du 4 février, et qui a été trouvé parmi les papiers laissés par M.Guizot. Après les journées de Février, M. Libri aurait tenté de se présenter à l'Institut le 28 février, mais un billet lui ayant été glissé dans la main, il aurait été forcé de quitter précipitamment la France. Le rapport de M. Boucly parut dans le Moni-

1 Comme on le verra par la signature, à la fin. cet article est de M. Çncke, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences de Berlin.

teur universel le 19 mars 1848. En conséquence, pour la plupari des lecteurs, la chose semblait indubitable.

« Maintenant, M. Libri a fait paraître, en Angleterre, une réponse à ce rapport [Réponse de M. Libri au rapport de M. Boucly publié dans le Moniteur universel du 19 mars 1848. — Londres, 18'i8;. Le rapport est là complètement reproduit et accompagne des réfutations de ï\J. Libri. A cause de la ressemblance de nos propres affaires avec celles de la France, il vaut bien la peine d'avoir devant les yeux un exemple de l'excès des attaques violentes produites par les luttes des partis poli* tiques ; car quiconque lira avec impartialité le rapport pourra à peine comprendre comment, en l'absence de M. Libri, il a pu être publié dans le Moniteur. Ensuite, si l'on compare la réfutalion avec l'accusation, on n'hésitera pas à tenir M. Libri pour complètement justifié.

«Depuis le commencement jusqu'à la lin, le rapport est si contraire au sentiment de justice allemand, qu'il suffit d'en faire ressortir un exemple quelconque pour convaincre tout homme impartial. D'abord, toute l'enquête est basée sur des lettres anonymes et pseudonymes, et le procureur du roi a, depuis le 5 février 1846 jusqu'au 4 février 184H, pendant deux ans, conduit secrètement ses investigations sans interroger une seule fois M. Libri. En terminant, M. Boucly dit très-naïvement : « Peul-ôlre des explications demandées à M. Libri lui-même « eussent-elles fait disparaître les soupçons dirigés contre lui. » Un juge d'instruction allemand se conduira-t-il jamais ainsi?

<c Au premier avertissement aaonyme et pseudonyme, 5 février 1846, M. Boucly s'informe dans les bibliothèques de province pour savoir si des vols y ont été commis. A Tune, on ne répond rien du tout; pour les autres, on répond qu'aucun vol n'a été commis. Il cesse ses investigations, mais le 13 juillet 1847, sur une lettre anonyme, il les reprend. Alors il se trouve un seul fait précis. Tl y avait à Carpentras, en 1840, un exemplaire non rogné de l'édition Aldine de Théocritw et d'Hésiode de Tannée 1495, relié en parchemin; M. Libri l'a emprunté et a rendu en place un exemplaire rogné de la même édition, relié en veau (§ 19). Cet exemplaire très-reconnaissablc est annoncé sous le numéro 294 du catalogue imprimé pour la vente faite à Paris par M. Libri. M. Libri fait connaître la lettre du bibliothécaire de Carpentras, du 28 novembre 1843, dans laquelle celui-ci recon-

naît cet échange, pour lequel M. Libri donnait, outre son exemplaire, un nombre considérable de livres modernes qui manquaient à Carpentras. Comme bibliophile, M. Libri altache une plus grande importance qu'un connaisseur ordinaire à ce qu'un exemplaire soit rogné ou non rogné.

<c D'après nos usages, cet échange n'aurait pas pu s'effectuer par le bibliothécaire seul, il aurait fallu une plus haute autorisation ; mais d'après cet écrit, les nombreuses ventes qui ont eu lieu de tout temps dans les bibliothèques de province à d'autres personnes qu'à M. Libri prouvent qu'il n'en est pas de même en France. D'ailleurs la description d'un exemplaire très-connu, détaillée dans le catalogue imprimé à Paris, n'est-elle pas la preuve que M. Libri se sentait tout à fait dans son droit? En tout cas, un tel échange est bien différent de vols nombreux qui s'élèveraient à des centaines de milliers de francs.

« Ceci est le seul corpus delicti qui puisse être mis en avant, car pour un autre livre, il libro del Cortegiano, M. Boucly, luimême, ne fait que supposer qu'il a pu appartenir à la bibliothèque de Carpentras, et M. Libri fait connaître la source d'où il tient son exemplaire, qui n'est pas un livre très-rare.

<l On peut maintenant demander quelles sont les autres allégations (soupçons) contre M. Libri ? Rien, sinon des bruits, que des manuscrits et des livres manquent dans des bibliothèques de province. Dans la première dénonciation anonyme on disait que les faits étaient généralement connus (§ 7) . Dans la seconde (§ll)o» répétait que ces vols étaient connus de tout le monde. Il manque à Poitiers (§ 14), sans qu'on dise depuis combien de temps, des autographes et des chartes; — de même à Albi-, de 1840 à 1845, cinq ouvrages précieux ont disparu à Troyes, et ils n'ont pu être pris que par un connaisseur. Mais M. Boucly s'est informé (§ 19) de la liste des personnes qui Ont visité celte bibliothèque, et il y a trouvé le nom de M. Libri. On lui a aussi dit unmot, que, depuis la visite de M. Libri, la bibliothèque de cette ville a beaucoup perdu. On rapporte (§ 30), que le bibliothécaire d'Auxerre, comme M. Libri voulait une fois passer la nuit à la bibliothèque, est toujours resté auprès de lui, parce qu'il le soupçonnait. M. Carteron, employé aux Archives du royaume, s'est présenté deux fois (§24) spontanément et a dit que M. Libri avait soustrait des livres de la bibliothèque de Florence, et que l'entrée de la bibliothèque de Milan lui avait été interdite. Même

(§ 12) (on ne sait si c'est pour éveiller les soupçons) on allègue ceci, et le ministre le savait certainement : // faut de suite rappeler que, quelques années auparavant, M. Libri avait reçu de M. le ministre la mission d'inspecter les principales bibliothèques de France.

« De ces rumeurs, IV] . Libri réfute ce qu'il convient de réfuter; par exemple, que M. Garleron a dû se tromper, car d'après la communication des lettres des bibliothécaires, les relations de M. Libri avec les bibliothèques de Florence et de Milan n'ont jamais cessé d'être des plus amicales, et le sont encore. Ainsi de suite. Il ne reste alors, de ces on dit, que l'étonnement de les voir figurer dans un acte judiciaire.

« Les autres bases sur lesquelles reposent les soupçons de M. Boucly sont encore plus étranges. M. Libri a fait imprimer à Paris un catalogue de livres rares (3,000 volumes) pour les faire vendre en vente publique ; mais sur le titre du catalogue il y a seulement Bibliothèque de M. L... M. Boucly, qui prise tant les dénonciations anonymes et pseudonymes, remarque avec affectation cette anonymité (§ 21). Tout le monde conçoit que, même sans nom, la possession d'une collection si extraordinaire no peut pas rester cachée, et, en effet, dans cette circonstance, personne dans le monde savant ne l'ignorait. D'ailleurs il est très-souvent d'usage (ce dont M. Libri a fourni des exemples superflus) de mettre la lettre initiale au lieu du nom entier.

« M. Boucly allègue encore (§ 25) que, dans le National du 6 septembre 1842, un critique, qui évidemment voulait parler de M. Libri, le désignait comme un homme bien connu pour le zèle qu'il met à conserver les bibliothèques, et que M. Libri n'a ni réclamé ni protesté. M. Libri montre que, dans une lettre particulière, le National s'est excusé. Mais, au fait, est-il bien nécessaire de devoir réclamer contre toute allusion haineuse où le nom n'a pas été prononcé une seule fois, et si l'on ne le fait pas, doit-on être soupçonné d'être coupable? Mais M. Boucly va encore plus loin, car il allègue encore (§ 26) que le Courrier Français a parié de M. Libri dans le même sens, mais il n'a pas vu les passages. Un agent judiciaire s'en rapporte à des allusions haineuses dont il ne donne pas seulement la preuve!

« On rapporte de même (§ 28) que M. Libri aurait vendu en Angleterre une collection de manuscrits dont le catalogue

n'aurait pas été imprimé en France. Les rédacteurs de la Bibliothèque de V Ecole des Chartes auraient seulement dit qu'ils espéraient se le procurer en entier; dans ce cas, ajoute M. Boucly, leur but est apparemment de le publier et de provoquer ainsi contre M. Libri les réclamations des villes qui y retrouveraient leur propriété. Quelle interprétation hostile d'un simple fait! Un juge d'instruction allemand se permeltra-t-il jamais une chose pareille ?

« On peut retourner contre M. Boucly lui-même quelques-uns de ses arguments. Il affirme (§ 28) n'avoir interrogé que deux personnes seulement parmi toutes celles qu'il nomme, MM. Techener père et fils, ce dernier deux fois. Mais M. Techener père a fait insérer dans la Presse du 2 avril que son fils n'a jamais été interrogé, et que lui-même a déclaré ne pouvoir rien affirmer. Après cela, on verra si M. Boucly réclame, et s'il fait une protestation contre ce démenti donné à un fait affirmé par lui. S'il ne le fait pas, selon sa propre théorie, il sera fortement soupçonné d'avoir publié un faux témoignage.

«Par une impression naturelle on se demande d'où viennent donc tous ces bruits, quand ni leur ensemble, ni aucun d'eux en particulier n'est fondé ? On n'a qu'à se rappeler l'exemple du ministre Martin du Nord, qui a été victime d'une calomnie encore plus abominable. M. Libri était un amateur de livres passionné. Ses revenus considérables lui permettaient de dépenser beaucoup pour satisfaire ce goût ; son zèle fut encouragé par des résultats heureux. Il avait été chargé d'une mission officielle dans les bibliothèques de province, et il avait eu occasion par là de les connaître parfaitement bien. Sa liaison intime avec Guizot lui créa beaucoup d'ennemis. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait profité des négligences commises dans l'administration des bibliothèques pour former des accusations contre lui.

« Dans ces circonstances, après que M. Libri a quitté la France, l'insertion d'un tel rapport dans le Moniteur universel, organe officiel du gouvernement provisoire dont fait partie M. Arago, qui est non-seulement le collègue spécial de M. Libri à rinslitut , mais son adversaire déclaré depuis plusieurs années, doit nous remplir d'une profonde douleur. En présence d'une si grande animosité , d'après le contenu du billet remis à M. Libri (p. vin), d'après le traitement qu'on a fait subir aux

gens de sa maison (p. m), on ne peut s'empêcher de rec naître que son départ de France a été un acte de sagesse.

« Incontestablement, celle affaire s'éclaircira encore, car, l'Institut national continuera à compter M. Libri au nombn ses membres, et alors il est justifié aux yeux de cette corpe tion savante, ou on l'exclura, et alors il faudra établir la ( cussion sur les causes de l'exclusion.

« J'ajoute ici que je ne connais pas M. Libri personnellem* qu'autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais été en c respondance avec lui que pour lui écrire la lettre officii par laquelle je lui annonçais son élection comme corresp dant à l'Académie de ce pays-ci.

« J.-B. Einxke. »

a Berlin, 10 juin 1^48. »

ïurlaréponsede 31. Libri au rapport de 31. Boucly\ etc.

Extrait du Gelehrte Anseigen publié sous la direction do la Société royale des sciences de Gœttingue.— 7 et 10 août 1848.)

« Le nom de M. Libri est trop avantageusement connu dans le Monde savant pour qu'il ne soit pas intéressant de connaître sa iéfense contre une des plus effroyables accusations qui puissent être lancées contre l'honneur civil d'un homme. Par celle raison, et avec le désir de contribuer en quelque chose à venger l'honneur si profondément injurié de l'auteur, le soussigné a entrepris de grand cœur de faire connaître dans ces feuilles la substance de cet écrit qui n'est pas destiné à la librairie. Je nomme cet écrit une défense, puisque c'en est une en effet, par la forme-, mais au fond c'est une marque d'infamie (Breites brandmal) que M. Libri a imprimée sur le front de ses calomniateurs.

«Tel est l'état des choses. Peu de temps après la dernière révolution française, des feuilles françaises répandirent la nouvelle qu'on avait découvert que M. Libri s'était procuré, par des voies illicites, dans diverses bibliothèques publiques, un grand nombre d'ouvrages imprimés et manuscrits, et qu'il les avait vendus. Sa fuite en Angleterre, qui, avec les relations qu'on lui connaissait, ne devait étonner personne, fut mise sur le compte des motifs qu'il avait pour se soustraire aux recherches de la justice. Bientôt après, le 19 mars, parut, dans le Moniteur, un rapport prélenduement trouvé au ministère des affaires étrangères, et d'où il résultait que déjà, sous le dernier gouvernement, des recherches judiciaires avaient eu lieu sur les rapports de M. Libri avec les bibliothèques de France. Chose d'autant plus frappante que personne n'ignorait que M. Libri s'était étroitement uni à ce gouvernement, et que comme rédacteur des Débats il avait défendu la politique de M. Guizot.

M. Libri nous apprend lui-même dans quelle mauvaise position il se Irouva par suite de cette attaque. Dans toute la presse

1 Ce témoignage d'estime de la part de M. Stem, qui n'est pas seulement un eéomètre éminent, mais dont les écrits décèlent un savoir universel, m'est d'autant plus précieux , que j'ai cru y voir comme une sorte de reflet de cette bienveillance dont l'illustre Gauss m'a toujours honoré et dont je suis si fier.

libre de France, il ne se rencontra aucune feuille qui prît ta défense : aux journaux auxquels la bonne volonté ne manquait pa>. il manqua le courage. De plus, comme après son départ tons ses livres et tous ses papiers Turent saisis, il eut de la peine à se procurer quelques documents qui devaient servir à sa défense, ce qui explique suffisamment pourquoi cette défense si ardemment désirée par les amis et admirateurs de M. Libri s'est si longtemps fuit attendre.

Pour mieux comprendre cette affaire, il sera nécessaire de dire quelque chose de la position qu'occupait M. Libri à Paris. Proscrit par le gouvernement de son pays comme coupable de haute trahison, il arriva là peu après la révolution de Juillet. Connu d'ailleurs à l'Académie par ses écrits comme un mathématicien plein de talent et entouré de la gloire du martyre politique, il ne pouvait pas manquer d'y être accueilli à bras ouverts et particulièrement par le secrétaire perpétuel de I 1 Académie. Il fut bientôt naturalisé Français, reçu à l'Académie et nommé professeur. Cependant il se brouilla peu à peu avec Arago, dont il attaqua publiquement a plusieurs reprises l'influence académique. Il offensa dès lors le parti républicain, qui comptait parmi ses chefs le célèbre physicien, et il s'attira encore plus sa haine en se rangeant sous le drapeau de Guizot,et particulièrement en soutenant sa politique italienne, à l'occasion de laquelle, dans les derniers mois qui précédèrent la révolution de Février, il fut vivement attaqué par les journaux républicains. 11 s'attira une inimitié non moins dangereuse par sa polémique contre les jésuites. Dans de telles circonstances, il n'était pas étonnant que M. Libri rencontrât des attaques contre ses convictions politiques et ses opinions scientifiques , mais, non contents de cela, ses ennemis secrets cherchèrent encore à rutner son honneur. Les fonctions qu'il avait exercées dans les bibliothèques publiques et la bibliothèque privée qu'il avait formée servirent d'occasion pour cela.

« Depuis environ sept ans, une Commission avait été formée qui devait dresser un catalogue général des manuscrits contenus dans les bibliothèques delà France. M. Libri fut nommé secrétaire de cette Commission. En cette qualité, il découvrit dans les provinces une foule de manuscrits enfouis et oubliés, dont il donna, dans le Journal des Savants, des rapports détaillés. A Troyes, par exemple, où, après la visite des paléographes les

plus exercés de France, il devait y avoir si peu à trouver que Ton déclara que c'était une pure perte de. temps, quand il voulut y faire des recherches, il découvrit plus de 900 vieux manuscrits qui n'étaient pas portés sur l'inventaire, et dans le nombre plusieurs de la plus grande valeur. A Lyon seulement , il trouva treize manuscrits en lettres onciales, qui n'étaient pas décrits sur le catalogue, et ainsi en beaucoup d'autres lieux. Certes, aucune personne, ayant envie de s'approprier de tels trésors, ne les eût fait connaître; et pourtant, au lieu de lui être reconnaissant pour ces découvertes, on cherche à jeter sur lui le soupçon d'avoir dépouillé les bibliothèques de province. Comme, en sa qualité de secrétaire de la Commission , il devait souvent garder chez lai beaucoup de manuscrits pour les travaux qu'il faisait luimême, ou pour les envoyer, sur leur demande, à d'autres membres de la Commission, on répandit le bruit que ce n'était que dans le but de s'approprier ces trésors. D'après ce que nous fait comprendre M. Libri, dans cette affaire, outre la haine politique, la haine scientifique agissait aussi. Des membres de YEcole des Chartes, institution dont le but principal est la paléographie, attribuèrent à M. Libri l'absence des membres de cette école dans la Commission , tandis que le ministre de l'instruction publique, qui avait nommé la Commission, avait eu ses raisons pour ne les y pas introduire. On prétendit savoir que M. Libri avait formé sa bibliothèque par des moyens illicites. Il est très-vrai qu'une bibliothèque de 30,000 ouvrages imprimés et de plus de 2,000 manuscrits, parmi lesquels beaucoup de très-rares, ne se trouve pas d'ordinaire en la posses- • sion d'un particulier. M. Libri vendit ces manuscrits 200,000 fr. Une partie des ouvrages imprimés que M. Libri fit vendre, et il est bon de le remarquer, publiquement, et d'après un catalogue imprimé, rapporta plus de 100,000 fr. On pourrait aussi se demander comment un particulier possédait de telles richesses ; mais quand nous n'aurions pas sous les yeux l'explication la plus minutieuse et la plus franche que donne M. Li- . bri, quand nous ne saurions pas qu'il travaillait à sa collection depuis plus de trente ans, que sa position à Paris lui permettait de dépenser 20,000 fr. par an en livres, qu'il recevait encore de l'argent de sa famille-, qu'il a acheté, seulement chez six libraires et à un bouquiniste, dans le cours de ces treize dernières années, pour environ 200,000 fr. de livres et de manu-

scrils; quand il ne nous aurait pas nommé tous ceux p*r l'entremise desquels il a eu ces précieux manuscrits, il ne serait pourtant venu ù l'idée que des plus mal intentionnés qu'une telle bibliothèque avait pu être yolée. Comme si une telle collection pouvait être mise successivement dans la poche et s'emporter à la maison!

ci Cependant l'œuvre de la calomnie audacieuse devait trouver ici un bien affligeant appui, car les bruits répandus sur M. Libri rencontrèrent tant de crédulité, que même un officier de justice tomba dans les filets de la calomnie. Et ici nous revenons à ce rapport susdit qui , d'après l'exposition de M. Libri, eut pour origine les faits suivants.

u Vers la Gn de janvier, M. Libri apprit que le substitut da procureur du roi avait pris des informations sur quelques ouvrages qui s'étaient présentés dans la vente L..., desquelles informations il résultait clairement qu'on soupçonnait que ces ouvrages avaient appartenu à des bibliothèques publiques. M. Libri, qui avait entre les mains les preuves d'une possession régulière, se rendit immédiatement auprès de M. Guizot, et lui présenta ses pièces convaincantes. Par suite de cet entretien oo engagea le ministre de la justice à prendre de plus amples informations auprès du procureur du roi. En même temps, M. Libri envoyait une note au ministre de la justice, dans laquelle il se plaignait de ce qui avait eu lieu, offrait de montrer de quelle manière les ouvrages en question étaient venus en sa possession, et demandait en même temps l'autorisation de poursuivre judiciairement ceux qui, par leurs dénonciations, avaient amené le procureur du roi à concevoir des soupçons. Cette note fut communiquée au substitut du procureur du roi, M. Bouclj, pour qu'il en prit connaissance, et c'est à cela que répond l'acte confidentiel, qui a paru publiquement dans le Moniteur. Peu de temps avant la journée du 22 février, ce rapport arriva au ministère des affaires étrangères, pour être soumis à M. Guizot, et resta là dans la presse des événements ; il y fut trouvé après la révolution.

« D'après le rapport, les poursuites judiciaires avaient commencé par suite d'une note que le préfet de police avait fait parvenir le 5 février 1846 à M. Boucly. Elle contenait ceci: M. L {sic) aurait vendu en Angleterre, pour 7,000 fr., un Psautier manuscrit qui aurait appartenu à la bibliothèque de Gre-

3. Gomment se l'est— il procuré ? De semblables soustractions lent été commises par la môme personne à Montpellier. A note était jointe une note pseudonyme, qui était parvenue préfecture de police, et dans laquelle M. ..., membre de itut, était accusé d'avoir formé une collection de livres rade manuscrits et d'autographes, d'une valeur de trois à e cent mille francs, au moyen de soustractions faites dans bliothèques publiques du midi de la France. Par suite de dénonciation, qui ne contenait que des faits que nous pouomettre ici, M. Boucly prend des informations auprès de )Uèguesde Carpentras, de Montpellier et de Grenoble. De première ville, il ne reçoit aucune réponse. De Monlpelau contraire, il reçoit l'assurance positive qu'il ne manque la bibliothèque aucun livre, aucun manuscrit; le proir du roi de Grenoble, sans dire, comme le remarque laltement M. Boucly, qu'il ne manque là aucun manuscrit, ïd pourtant que les trois Psautiers qui appartiennent à la Chèque de cette ville s'y trouvent bien. D'après cela, on t pu supposer que M. Boucly aurait dû reconnaître la vade celte dénonciation. Au lieu décela, il dit seulement que, jne le résultat de sa correspondance fût encore incertain et rfait, il suspendit ses investigations. Il est à peine utile iter ici que M. Libri fait savoir de qui il a acheté le manuen question, et prouve qu'il n'a jamais appartenu à la bilèque de Grenoble. — M. Boucly continue. Dix-huit mois tard, le 13 juillet 1847, arrive une seconde dénonciation, cette fois adressée au procureur général de la Cour royale, i lui a envoyée pour y donner suite. Cette lettre anonyme le les soustractions commises par M. Libri dans la bibiioleMazarine et dans la bibliothèque de l'Arsenal de Paris, les bibliothèques de Carpentras, de Troyes, de Poitiers et i, et dans d'autres villes du midi de la France. Celte fois oucly s'abstint de toute investigation à Paris, afin, comme lit, de ne pas donner lieu à des soupçons prématurés et inemblables.— Nous apprenons de M. Libri, parles faits qu'il seau rapport, que, loin d'avoir rien enlevé de ces deux biîègues, il leur a fait des présents. — Au lieu de cela, oucly s'adresse aux procureurs du roi de Carpentras, de es, d'Albi, de Poitiers, et il prétend en avoir quelques lu- 5S importantes. A Pojliers, il manque une lettre d'Urbain

Grandier et qualre chartes des dixième, douzième et treizième siècles. Mais comment M. Libri peut-il être responsable de tous les fols qui ont jamais pu se commettre dans les bibliothèques de France (et d'après les renseignements intéressants que donne en passant M. Libri le nombre en est considérable), on ne se le demande pas. A Albi, une personne qui est morte maintenant avait emprunté depuis un grand nombre d'années quatre manuscrits à la bibliothèque de la ville , et le procureur du roi de cette ville ne sait pas ce qu'ils sont devenus. Il faut encore que M. Libri soit responsable de cela !

« Puis, cinq volumes dont M. Boucly ne sait pas les litres ont disparu de la bibliothèque de Troyes pendant les années 1840- 1845, et M. Libri a deux fois visité très-exactement les manuscrits de cette ville. 11 est vrai que M. Libri le faisait par ordre du gouvernement, et que dans cette occasion il a mis en lumière, comme nous l'avons déjà dit, les trésors entièrement inconnus de cette bibliothèque. M. Libri nous apprend de plus, par superflu, que ces cinq ouvrages sont à Troyes depuis plusieurs années. — A Carpentras, M. Libri aurait enlevé un exemplaire magnifique d'un ouvrage grec (ceci avec l'autorisation du bibliothécaire) et l'aurait remplacé par un mauvais. M. Libri nous prouve que cela se fit par un échange tout à fait régulier. Puis dans cette bibliothèque un autre livre manque, et comme dans la vente de M. Libri il s'est trouvé un exemplaire de ce livre, M. Boucly demande si ce ne serait pas celui qui manque à Carpentras? M. Libri répond à cette question en prouvante manière dont il a acquis ce volume.

« Enfin M. Carteron, employé aux Archives du royaume, a déposé, à ce qu'affirme M. Boucly, que M. Libri a soustrait des livres dans la bibliothèque de Florence, par suite de quoi l'entrée de la bibliothèque de Milan lui a été interdite. Ceci serait en vérité une lourde accusation, si elle avait le moindre fondement. Mais quand on se dispense de fournir des preuves, on peut affirmer la même chose de quiconque a été à Florence ou à Milan depuis quelques années. Aussi M. Libri n'a-t-il rien à opposer à cela que de traiter de calomniateur M. Carteron que, du reste, il ne connaît pas du tout. D'ailleurs, M. Libri n'a été qu'une seule fois à Milan, en 1830 (ainsi ce n'est pas depuis quelques années), et nous pouvons bien volontiers le croire sur parole sans avoir

besoin de connaître les lettres des savants de ce pays sur lesquelles il se fonde pour dire qu'il a reçu là de tout le monde l'accueil le plus fayorable.

alci s'arrêtent les faits importants; ce qui suit n'est que la reproduction des insinuations, des attaques secrètes contre M. Libri qui ont pu se lire dans plusieurs journaux de l'opposition. On aurait bien pu attendre d'un magistrat de Paris qu'il en eût su apprécier la valeur, et il me semble tout à fait superflu ici d'en rien extraire, pas plus que des réponses péremptoires de M. Libri. La conclusion du rapport est encore plus pitoyable. On y trouve des commérages en foule, mais pas le moindre fondement de soupçon contre M. Libri, et il est vraiment à regretter qu'il se soit cru obligé d'entrer dans une réfutation détaillée.

«Jusqu'ici M. Boucly est responsable comme fonctionnaire du dernier gouvernement, et on pourrait dire à sa justification que ce rapport n'était destiné qu'à une communication confidentielle, si le ton sur lequel il est entièrement rédigé ne trahissait l'intention la plus complètement hostile contre M. Libri et des efforts pour présenter tous les faits de la manière la plus défavorable. Mais ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que le gouvernement provisoire ait fait paraître dans le Moniteur un tel rapport qui n'était pas destiné à la publicité, sans avoir jamais entendu l'accusé. Ce serait encore pis si le rapport du Moniteur n'était pas du tout le rapport original de M. Boucly, mais ,une pièce falsifiée, comme le soutiennent des amis de M. Libri qui sont à Paris. En tous cas, il est presque hors de doute que ce rapport contient un faux témoignage, car on y cite plusieurs dépositions de M. Techener fils, tandis que son père, après la publication du rapport, a déclaré publiquement que son fils n'a jamais été interrogé dans cette affaire. Si cette déclaration qui n'a jamais été démentie est exacte, on a le triste choix ou de croire que vraiment une falsification a eu lieu, ou que M. Boucly en appelle à un témoin qui n'a jamais été entendu.

«Pour l'honneur des membres du gouvernement provisoire, il est à désirer qu'ils ne laissent pas ceci sans éclaircissement. Si jusqu'ici on a pu les excuser par l'urgence des affaires d'Etat dont ils étaient accablés, on peut espérer, maintenant qu'ils sont délivrés de leur charge, qu'ils trouveront le temps nécessaire pour cela.

«S'il était nécessaire d'ajouter ici quelque chose défavorable

h M. Libri, un seul fait suffirait pour détourner de lui toal soupçon, à savoir, qu'avant de songer à vendre sa bibliothèque, il voulait en faire don simplement ft la Bibliothèque royale de Paris. L'exactitude de ce fait, que M. Libri nous apprend, ne peut pas être mise en doute; comment oserait-il , s* il en élail autrement, parler de ses négociations avec les conservateurs de celte bibliothèque? De plus, il s'appuie sur le témoignage de M. Guizot, qui se rappelle parfaitement ces négociations. Si son offre libérale n'a pas été acceptée, c'est qu'il y mettait une condition que Ton ne voulait pas admettre-, il désirait que toute sa collection fût réunie dans une salle particulière et portât sou nom , et que jamais un seul volume , même pour un temps très-court , ne fût séparé des autres.

« M. Libri a quitté Paris, parce qu'il craignait les dictateurs du moment et les haines soulevées dont on le menaçait. Les circonstances étant changées, il faut espérer qu'il pourra maintenant, sans rencontrer d'obstacle, exécuter son projet, c'est-àdire retourner h Paris pour compter avec ses calomniateurs.

« Stern. »

Réponse ' de if. Lïbri au rapport de M. Boucly, publié dans le Moniteur universel du 19 mars 1848.

( Extrait du Blatter ftir literarische unterhaltung, n° 310, 28 juillet J848 , publié par F.-A. Bbockiiaus, à Leipsick.)

« Quelques semaines après la révolution de Février, la nouvelle suivante parut dans les journaux : « Le professeur Libri, le célèbre auteur de l'Histoire des sciences mathématiques en Italie, membre de l'Institut de France, a abusé de la mission qui lui avait été confiée, depuis plusieurs années, par le ministre de l'instruction publique, d'examiner les bibliothèques de province, pour enlever un nombre considérable des ouvrages les plus précieux qu'elles renfermaient. »

« Les amis de la littérature savaient déjà depuis longtemps que Libri était possesseur de trésors bibliographiques qu'un* particulier d'une fortune limitée a extrêmement rarement les moyens de se procurer. L'été précédent, il s'était en outre vendu aux enchères, à Paris, une bibliothèque de plus de 3,000 volumes, parmi lesquels aucun bibliophile n'avait pu méconnaître une partie de la collection Libri. Le catalogue ne contenait presque que des raretés, parmi lesquelles des livres dont un exemplaire ou deux à peine étaient connus en dehors de ceux mis en vente. Les remarques extrêmement frappantes qui y étaient jointes signalaient une grande partie de ces livres, soit par la beauté particulière de l'exemplaire ou la richesse antique de la reliure, soit parce qu'ils portaient des autographes de personnages célèbres. Il était difficile de savoir que ces trésors étaient à vendre, sans regretter amèrement l'insuffisance de sa caisse. Le résultat des enchères fut tellement brillant que jamais peut-être un semblable chiffre ne s'était encore produit sur le continent. Le prix des 3,000 volumes s'était élevé à la somme de 30,000 lhalers.

« On prétendit reconnaître premièrement, parmi ces livres, plusieurs ouvrages qui avaient appartenu aux bibliothèques

1 Le nom de M. Charles Witte, professeur à l'Université de Halle et auteur d'ouvrages qui ont eu un succès si mérité, est trop connu pour que je doive rien ajouter. Je dirai seulement que cet amour de l'Italie qui a porté M. Witte à faire " ue si profondes études sur Dante et sur l'ancienne littérature italienne, doit avoir contribué à lui faire publier son opinion sur un Florentin si odieusement calomnié. A ce titre, il mérite avec mes remerciements ceux de tous les amis de l'Italie.

■i provinciales avant la tournée d'inspection de Libri, et en avaient disparu depuis. On savait en outre que Libri avait vendu une importante collection de manuscrits pour plus de \ 53,000 thalers, au libraire Rodd, do Londres, et au Muséum | britannique, et il fut dit qu'une grande partie de cette vente .< provenait également d'une acquisition frauduleuse.

« Deux dénonciations anonymes ou pseudonymes, conçues : dans les mômes termes, furent , dans l'espace de dix - huit , mois, adressées au préfet de police de Paris et au procu- { reur général de la Cour royale. La dernière engagea le pro- '\ cureur du roi Boucly, dans Tété de 1847, à commencer une instruction. Mais comme tout d'abord, à la fin de 1847, des renseignements furent pris chez le commissaire-priseur qui avait fait les ventes aux enchères dont nous avons parlé,- Libri eut connaissance de l'accusation dirigée contre lui, et insista vivement prés de Guizol pour que l'affaire fût l'objet d'une sévère instruction. Cependant Boucly avait réuni les éléments de l'accusation qui lui avait été dénoncée, et l'avait soumise au ministre de la justice Hébert. C'est celui-ci qui avait adressé communication de cette plainte à Guizot , quelques jours avant la chute du trône de Juillet, dont Libri avait été l'un des plus zélés partisans. Libri, effrayé par plusieurs lettres de menaces, abandonna Paris et la France dans les derniers jours de février. Il laissait dans le gouvernement provisoire un rival, Arago, avec lequel il avait continuellement vécu, depuis longtemps, en étal de guerre scientifique, politique et personnelle. Aussitôt que la pièce laissée par M. Guizot au ministère des affaires étrangères eut été trouvée, elle fut publiée, dès le 19 mars, par le Moniteur.

« L'écrit dont nous nous occupons est destiné à réfuter cette accusation, et je ne nierai pas que je l'ouvris avec un certain parti pris défavorable. Ce que je craignais surtout, c'est que Libri ne fût tombé dans la faute de vouloir trop prouver, faute qui engage le lecteur à présumer, malgré les efforts faits pour écarter toutes les ombres, même les plus légères, que beaucoup de points essentiels de l'affaire lui ont été cependant dissimulés. Je me félicite de m'êlre trompé dans celte prévision, et je suis d'autant plus convaincu de la vérité des assertions de Libri, qu'il est facile de reconnaître quels sont les faits sur lesquels reposent les premiers commencements du bruit outrageux répandu contre lui.

(( La pins grande partie des accusations de Boucly est, en effet, d'une remarquable inanité, et peu propre, spécialement aux yeux d'an légiste, à servir de base à la moindre accusation. De ce que, à Poitiers, à Àlbi , et dans deux bibliothèques de Paris, des manuscrits et des documents ont été perdus, il ne résulte pas certainement encore le moindre soupçon que Libri doive porter la faute de leur disparition. Cependant la plainte ne prétend pas que ses visites à ces bibliothèques aient été accompagnées de circonstances suspectes, ou que les objets perdus se soient trouvés plus tard entre ses mains.

«Quand il est mentionné plus loin que quelques-uns des livres provenant de la vente Libri portent le cachet de la Bibliothèque, ou des traces indiquant qu'un semblable cachet en a été enlevé, tous les amateurs ne savent-ils pas combien il est fréquent de trouver dans le commerce des livres estampillés, et que l'habitude de marquer les livres d'un second cachet, quand ils ont été Tendus ou échanges, n'implique aucunement, et sans autre preuve, contre le possesseur des livres ainsi marqués, la présomption de malhonnêteté? L'enlèvement apparent du cachet de la Bibliothèque ne prouve pas davantage. Les amateurs de beaux exemplaires savent que malheureusement fort souvent la page du titre d'un livre est défigurée par un cachet imprimé sans goût, et ils expliquent l'enlèvement ou les essais d'enlèvement de ceseachets, tout aussi bien par le sentiment du beau que par l'intention d'une infidélité. Au surplus, Libri sait combien de livres, et des plus précieux, après les avoir achetés en bel et bon argent, il a rendus à des Bibliothèques dont ils portaient le cachet, ce qu'il n'avait pas tout d'abord reconnu.

a L'accusation relative à l'exemplaire de l'ancienne édition du Cortigiano de Castiglione n'est pas mieux fondée. — Un livre infolio, sous ce titre : // Cortigiano di Castiglione , s'est trouvé perdu à Carpenlras. Maintenant, dans la vente Libri, l'édition Aldine, in-fol. de 1528, a été vendue pour 519 fr. Ainsi, c'est probablement le livre perdu à Carpenlras. — Pour quiconque sait combien de fois, dans le seizième siècle, l'œuvre du comte Baldassare sur les courtisans, a été imprimée surtout in-folio (c'est encore en 1528 que parut une seconde édition in-8, chez Giunta), cet argument ne peut avoir aucune espèce d'autorité. L'amateur supposera facilement que l'exemplaire appartenant à Libri d'un livre que, suivant sa déclaration, on trouve ordinaU

rement, comme le dit Gamba, pour moins de 3 tbalers, n'a pu se vendre que pour des qualités toutes particulières au prix extraordinaire de 138 lhalers et demi. Le catalogue donne dos renseignements suffisants sur ces particularités. C'était un exemplaire provenant de la célèbre collection de Grolier, avec sa reliure originale du seizième siècle ; et, au surplus, Libri a parfaitement prouvé, dans une lettre écrite dans Télé de 1847, qu'il avait précisément acheté cet exemplaire du libraire Merlin.

« Il ne reste donc plus que trois des accusations nettement formulées : Libri a vendu ensuite à Payne cl Foss, de Londres, us manuscrit du Psautier relié avec des lames d'ivoire sculptées, et qui aurait appartenu précédemment A la Chartreuse de Gre*» noble. L'inculpé inonlre que ces laines d'ivoire découpées sont gravées dès 1842 dans les Arlê au moyen <tye, par du Somqierard, et que le manuscrit y est indiqué comme appartenant w docteur Commarmonl, de Lyon, et provenant de la Chartreuse. Libri Ta acheté de Commarmonl par l'intermédiaire du préfet. Si un vol a eu lieu, il ne tombe du moins pas à sa charge.

«Les deux dornières accusations sont évidemment celles qui ont occasionné les premiers bruils calomnieux: dans les années 1841 et 1843, Libri avait emprunté, avec l'autorisation du mairç, cinq ouvrages à la bibliothèque de Troycs. 11 était convenu avec le bibliothécaire Harmand, que celui-ci reprendrait personnellement les ouvrages prêtés, à sa première visite à Paris. Cette démarche ne fut pas effectuée ; et l'absence de ces ouvrages amena dans le Conseil municipal do Troyes, au commence* ment de 1845, une discussion désagréable. Harmand, qui pari* la peine du retard, redemanda les livres, et il résulte d'une lettre d'excuses postérieure, qui est imprimée page 34, et contient le reçu des livres rendus , que Harmand, dans l'embarras, chercha à jeter un jour défavorable sur Libri,

Enfin Libri n'est pas complètement à l'abri de tout reproche dans le cas qui nous reste encore à mentionner ; c'est cependant, quant à lui, une faute très-excusable, une faute que la plus grande partie des bibliomanes ont à se reprocher. Libri trouva à Carpentras, en 1843, un extrêmement bel exemplaire du Théocrile d'Aide Manuce, de H95, avec des marges très-larges. Il possédait lui-même un autre exemplaire de la même édition, beaucoup plus coupé. Comme il y avait à Carpentras uno trèsgrande pauvreté de nouveaux ouvrages scientifiques, le vieux

bibliothécaire, l'abbé Laurans, crnl faire une très-bonne affaire en échangeant l'un des exemplaires contre l'autre, moyennant un retour d'un certain nombre d'ouvrages nouveaux qu'il choisit lui-même, et qui présentaient une valeur de 4 à 500 francs. Le droit du bibliothécaire de conclure un pareil traité sous sa seule responsabilité peut paraître douteux ; mais comme de semblables affaires sont conclues journellement, notamment dans les bibliothèques de province, il serait à désirer que les trésors de toutes les collections ne fussent pas détournés d'une manière plus reprochable. Libri n'a du moins fait, dans cet échange, aucun bénéfico appréciable en argent ; car dans la vente ce livre a été adjugé pour 635 francs, et il n'est pas douteux que son exemplaire valût au moins 150 francs.

La passion de certains bibliomanes a l'habitude de les aveugler tellement, qu'ils deviennent peu scrupuleux sur les moyens d'augmenter la richesse de leurs collections. Un vol tendant à ce but ne semble pas un véritable vol à beaucoup d'amateurs. Maintenant que toutes les inculpations du rapport Boucly, destinées à attribuer à M. Libri ces actions déloyales, sont considérées comme détruites par les documents produits dans la défense, une petite anecdote pourra faire comprendre comment il a pu se faire que des inculpations de cette nature, portées contre un homme irréprochable, aient été répandues et aient trouvé presque crédit, tandis que s'il s'était agi de toute autre chose que de livres, elles auraient été repoussées avec indignation par tout le inonde. Lorsque je visitai, il y a vingt-deux ans, la bibliothèque du marquis Gianfîlippi, à Vérone, il me montra, comme son plus grand trésor, la première édition de 1497, imprimée en grec chez Aide l'aîné, des Prières à la Vierge Marie, petit in- 18, Il me pria de chercher à vendre cette curiosité à Berlin pour 1,000 ducats (12,000 francs environ). Bien entendu que je devais emprunter le livre. Pendant que j'étais occupé àcollationner de vieux imprimés fort rares, pour lesquels uniquement je m'étais rendu chez Gianfîlippi, ce vieillard se mit à courir dans le plus grand trouble autour de ses tablettes, et demanda enfin, avec mille excuses, si je n'avais pas peut-être par plaisanterie {cosi per celia) mis le petit Aide dans ma poche. Je demandai immédiatement, dans un mouvement de colère extrême, à être conduit dans une pièce voisine avec les amis qui m'avaient accompagné, le célèbre Hippolyte Pindemonte et le

chevalier André Maffei , el je déclarai que je ne m'en irais pas avant que le marquis eût retrouvé lui-même son incomparable trésor. Quelques minutes après, Giaofilippi revint avec le petit livre, qu'il avait placé par distraction sur d'autres livres, et déclara assez naïvement que chez lui la bibliomanie ne connaissait pas les bornes de la loi, et qu'il ne s'inquiéterait nulle- ■ ment, pour s'approprier une tc!le rareté, de savoir où, comment el par quel moyen il pourrait y réussir.

«Pensons maintenant à un étranger comme Libri, qui, seulement en dix ans, de 1835 à 1845, ainsi qu'il l'indique, page 70, achète chez sept libraires pour plus de 50,000 thalers de livres, qui fait tous ses achats avec une habileté, une finesse, une justesse extraordinaires, qui négocie en même temps des échanges, des reventes souvent avec un bénéfice considérable, et nous trouverons qu'il est presque naturel, même en écartant les divisions politiques et les sentiments d'aversion personnelle, que la jalousie et l'envie s'emparent des moindres fondements du soupçon, pour y appuyer tout un édifice d'accusations.

« Il y a une particularité que j'ai remarquée chez laplupartdes Italiens, c'est d'être très-économes en particulier, de saisir avec soin toutes les occasions de faire un bénéfice, et en même temps d'être, dans de grandes circonstances, d'une générosité extrême et tout à fait inattendue. Ainsi, nous éprouvons une impression de surprise quand nous voyons, dans les pièces justificatives qui sont produites, le bibliomane spéculateur user d'une générosité vraiment royale envers un grand nombre d'établissements publics, quand nous le voyons prêt à donner gratuitement à la Bibliothèque de Paris tous les livfes précieux qu'il a rassemblés, sous la seule condition que cette collection sera conservée à perpétuité dans une partie séparée du reste de l'établissement.

« Dans tous les cas, je n'hésite pas à déclarer qu'à mes yeux Libri s'est parfaitement justifié, dans cet écrit, des soupçons qui avaient été élevés contre lui.

«Ch. Witte. »

Les mathématiciens Ârago et Libri, adversaires politiques.

( Extrait du Magazm fur die literatur des Auslandes ') Magasin de la littérature de l'étranger), f° 71. Berlin, 15 juin 1848. )

Peu de temps après la révolution de Février, une accusation des plus graves , et qui semblait une confirmation nouvelle de l'immoralité et de la corruption que Ton reprochait aux partisan» du trône de Juillet , fut élevée contre un membre de l'Institut, le célèbre mathématicien Libri, né en Italie. On savait que M. Libri était au nombre de ces partisans, non-seulement par ses relations amicales avec M. Guizot, mais encore par ses rapports avec le Journal des Débats, dont il était, un des rédacteurs les plus assidus et les plus remarquables. Il était, du reste, dans les plus mauvais termes avec certains membres de l'opposition, qui étaient devenus les hommes les plus influents du gouvernement, et spécialement avec M. Arago. Il avait attaqué ce dernier de la manière la plus vive, non-seulement dans les journaux et les revues, mais encore très-souvent dans les séances de l'Institut. On ne fut donc pas très-surpris quand le gouvernement provisoire fit publier une pièce trouvée dans les archives du ministère Guizot, et qui attaquait la probité de M. Libri. Dans la guerre que se font les partis politiques, tout n'est-il pas permis? Mais ce qui causa la plus grande surprise , c'est quand on sut que les accusations dirigées contre le célèbre savant n'étaient appuyées que sur des dénonciations anonymes et des bruits vagues. On pensait que la science eût cependant mérité plus de respect dans un de ses représentants , que M. Arago n'en avaU mis dans ses attaques contre M. Libri.

«M. Libri se trouve maintenante Londres, où il vient de publier sa Réponse aux accusations de M. Boucly, réponse qui fait l'objet d'un long article de YAthenœum du 27 mai, dans lequel l'honneur de M. Libri est parfaitement rétabli, et la conduite de ses adversaires présentée comme empreinte de duplicité. M. Libri n'était accusé de rien moins que d'avoir volé des li-

1 M. Lehmann, auteur de cet article, est le rédacteur en chef du Magasin. Son nom est bien connu en Allemagne.

vres et des manuscrits précieux dans différentes bibliothèques de France et d'Italie, pour se faire une magnifique bibliothèque. C'est dans ce sens que le procureur du roi Boucly avait adressé au ministre de la justice Hébert un rapport, en date du 4 février de celte année, pour demander l'autorisation de faire faire une instruction judiciaire sur les faits articulés. Ce rapport avait été communiqué par M. Hébert au président du conseil des minisires ; mais avant que celui-ci eût pris une décision à cet égard, la révolution de Février vint à éclater, et ce fut le gouvernement provisoire qui eut à décider sur l'opportunité de cette instruction ; toutefois , on trouva bon, au lien de s'adresser au juge d'instruction, de faire insérer le rapport de M. Boucly dans le Moniteur universel, qui le publia dans son numéro du 19 mars.

« Ce rapport, quoique suffisant auprès de lecteurs superficiel! pour faire condamner M. Libri , est en lui-même extrêmement, faible, et ne repose que sur de vagues accusations et des dénonciations anonymes. M. Libri prouve cependant par des lettres et d'autres témoignages d'hommes honorables, et notamment de ceux qu'on l'accusait d'avoir volés, que toutes ces accusation! sont entièrement controuvées. Ainsi on dit, par exemple, au commencement du rapport Boucly, que M. Libri avait acheté et possédé un Psautier magnifique qui avait appartenu précédemment à la Chartreuse de Grenoble, et que l'on ignorait entièrement par quels moyens il était arrivé à cette possession. M. Libri répond que du Sommerard a fait imprimer, dès 1849, que ce Psautier, appartenant autrefois à la Chartreuse de Grenoble, avait passé aux mains du docteur Commarmont de Lyon, de qui Libri l'a acheté. Il aurait possédé, dit-on, des manuscrits précieux, et notamment des lettres de Henri IV, sorties delà bibliothèque de l'Arsenal à Paris ; mais le bibliothécaire de l'Arsenal déclare non-seulement qu'il ignore cela , mais encore que M. Libri, en 1845, lui a rendu gratuitement des livres enlevés précédemment à la Bibliothèque , et que Libri avait eu l'occasion de trouver dans ses courses chez les bouquinistes et aux ventes aux enchères. Il repousse de la même manière chacune des autres accusations , qui , au surplus , ne paraissent jamais venir directement d'une autorilé quelconque, mais bien de sources purement anonymes.

(( A cette question : Pourquoi M. Libri aurait quitté aussitôt la

ice au lieu de rester à Paris pour repousser les accusations Ses contre lui, il répond qu'il n'a pas osé, après avoir vu trago, son adversaire depuis douze années, devenu tout-puis- .mettre son honneur attaqué sous la sauvegarde du gouvernet provisoire. Les feuilles républicaines l'avaient désigné, dès t l'éruption de la dernière révolution , comme devant être 3ur l'objet de la justice populaire. Pendant les journées es de février, il s'était tenu caché à Paris ; mais il s'était ;n té ensuite à une séance de l'Institut. Là, quelqu'un lui

glissé dans la main un billet où il était écrit qu'une pièce mntable contre lui se trouvait au ministère; on terminait

: «Epargnez au peuple français un de ces actes de vengeance laire qui répugnent au caractère de notre nation. Ne venez à l'Institut, disparaissez! » Tous les amis de M. Libri lui èrenl naturellement le même conseil , et c'est ce qui l'ena à partir pour l'Angleterre.

« J. Lehmann. »

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