Est abominabilis
Prælatorum vita,
Quibus est cor felleum Linguaque mellita.
î. C’est (sauf le nombre des syllabes, qui varie) le rhythme de la grande majorité des poésies populaires de toute l’Europe. 1
La seconde nous apparaît dès le moyen âge dans des chansons évidemment populaires :
Un chapelet fait en a De rose florie ;
Por Dieu, traiés vos en la,
Cil qui n’amés mie.
C’est aussi la forme des quatre premiers vers de la fameuse chanson du Misanthrope , et des jolis couplets, faits par La Motte sur un air populaire, qui annoncent l’arrivée d’une compagnie comme on n’en a jamais vu, et entre autres :
Un savant prédicateur Comme Bourdaloue,
Qui veut toucher le pécheur Et craint qu’on le loue...
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean,
Va-fen voir s’ils viennent.
Vous avez parfaitement expliqué comment de la première de ces strophes s’est développée peu à peu la strophe de six vers qu’a employée de préférence Adam de Saint-Victor, et que les anciens traités appellent le versus tripertitus (ou triphthongus ) caudatus \ Voici le modèle, cité par vous, de cette strophe que vous admirez tant, et non sans raison :
Heri mundus exultavit,
Et exultans celebravit Christi natalitia ;
Heri chorus angelorum
Prosecutus est cœlorum Regem cum lætitia 2 .
1. Voy. Wolf, 1. L, p. 31, 198, 213 ; cf. Jahrbuch fiir romanische Literatur , VU, 44.
2. On ne devrait pas, pour bien faire, écrire les vers masculins comme plus courts que les autres ; ils sont de même dimension, si on considère que les vers féminins ont toujours une syllabè de plus que les masculins de même longueur : c'est d’après cette méthode quon écrit les vers français. Toutefois la disposition contraire étant adoptée généralement pour les strophes latines, je la conserve d’autant plus volontiers qu’elle a l’avantage de faire distinguer du premier coup d’œil les vers masculins des féminins.
Elle est surtout connue par le Stàbat Mater. J’ai suivi ailleurs l’opinion de M. Wolf, qui pense que le troisième vers ( masculin ) était d’abord un refrain, ajouté à chaque groupe de deux vers. Mais je crois maintenant que votre interprétation est à la fois plus vraisemblable et plus conforme à l’histoire * : cette strophe . procède de la précédente par le simple redoublement de chacun des grands vers ( vers féminins ). Dans votre Introduction à Adam, vous placiez cette transformation vers le premier quart du douzième siècle; dans votre Leçon, vous l’attribuez à un « homme d’esprit » de la fin du onzième siècle ( p. 20 ) .
Voilà la première partie de ma petite dissertation ; je pourrais l’appeler : Du rôle die T accent dans les rimes. Je n’y ajouterai qu’un mot à propos de la définition, toute nouvelle, que vous avez donnée à deux reprises ( Introduction, p. clv ; Leçon, p. 1 8 ) de l’assonance et de la rime. Suivant vons, l’assonance ne porte que sur la dernière syllabe ou voyelle ; la rime , au contraire, ou rime lionime, atteint les deux dernières syllabes. Il me semble fâcheux de changer ainsi le sens de mots employés et définis depuis longtemps. L’assonance, phénomène propre aux langues modernes, est l’homophonie de la voyelle accentuée n’entrainant pas celle des consonnes qui la suivent : parle et dame, péril et fin en vieux français, — Roncesvalles et pares, flor et ocasion en espagnol ; la rime est l’homophonie de la voyelle accentuée et des consonnes qui la suivent. Réservez le nom de rime léonine ( pourquoi admettre ce barbarisme de léonime P) à ce que vous appelez rime, et nous éviterons une confusion, qui, en ces sujets délicats, peut conduire à des erreurs *.
J’arrive à mon second point, qui est celui-ci : Non-seulement . l’accent, dans la versification latine du moyen âge, détermine la nature des rimes et les divise en deux classes; il est encore la base essentielle du vers lui-mème, composé en général de tro-
1. Le système de M. Wolf rattachait plus directement les proses de la seconde époque , comme vous les nommez, aux proses notkériennes, tandis que dans le vôtre il n’y a entre les deux modes aucun point de contact : les auteurs de proses abandonnent tout à tait les traces de Notker, et vont chercher ailleurs la forme qu’ils adoptent et perfectionnent.
2. Je proposerais d’appeler homœotéleutes les rudiments de rimes qu’on trouve souvent dans les poètes latins antérieurs au moyen âge, et qui nous offrent une simple consonnance des syllabes non accentuées.
chées toniques, admettant quelquefois des ïambes et rarement des dactyles. C’est ce que je vais démontrer très-simplement, en vous priant de vous rappeler le principe, posé plus haut, de l’accent secondaire 1 .
La strophe dont j'ai donné un exemple ci-dessus, la strophe s d’Adam, si vous voulez, le versus tripertitus caudatus , est à peu près constamment trochaïque. Scandez les six vers cités plus haut d’après l’accent : aux vers féminins vous n’avez que des trochées; aux vers masculins, la dernière syllabe seule n’a pas de compagne atone, mais c’est précisément ce qui en fait des vers masculins. Ou bien voulez-vous faire la même épreuve sur la première strophe du StabatP
Stâbât mater dôlôrôsâ Jüxta crücëm lâcrymôsa Düm pëndébât füïüs;
Cüjüs ânïmâm gëméntëm Côntrïstâtâm ét dôléntëm Pértrânsivït glâdïüs.
Maintenant, prenez tout votre Adam, prenez toutes les strophes analogues que vous trouverez , vous ne rencontrerez de fautes que dans celles qui sont mal copiées ou qui émanent de versificateurs malhabiles. Les quelques licences qu’on peut signaler ne portent que sur les deux premiers pieds, et encore sont-elles bien rares dans les bons poètes, comme Adam de Saint-Victor.
Tl se permet quelquefois, aux vers masculins 2 , de rempla- ; cer les deux premiers trochées par un dactyle précédé d’une ^ syllabe atone (o'uu au lieu de et je signale cette licence parce que c’est celle que j’ai rencontrée le plus fréquemment, soit dans Adam, soit surtout dans les autres versificateurs 3 . Elle n’est pas de celles qui troublent gravement le rhythme, et elle ne nous empêchera pas de reconnaître la belle harmonie et la régularité constante de cette strophe trochaïque, dont on n’avait pas encore bien saisi la facture.
1. Il faut y ajouter le traitement, naturellement assez arbitraire, des monosylla- ^ bes : ils ont ou n’ont pas l’accent, à la volonté du poète, uniquement astreint à ne
pas violer l’accent oratoire. ^
2. Je n’en ai remarqué qu’un exemple à un vers féminin : Post Deum spes singu- ~ lavis, et je le crois fort douteux ; voyez plus loin.
3. Quand Adam prend cette licence ou quelque autre, il la compense souvent
’ Je suis surpris que vous n'ayez rien dit d’uneautre loi, fort apparente, de la rhythmique latine, je yeux parler de la césure. Les quatre trochées des vers féminins (pour nous en tenir au tripertitus caudatus ) se divisent toujours en deux parties égales, comme vous pouvez aisément le vérifier'. De là certaines particularités qui frappent dans toutes ces strophes sans qu’on puisse d’abord se rendre compte de leurs causes; j’ai remarqué, par exemple, x que beaucoup de vers masculins commencent par des trisyllabes proparoxytons, tandis que les mots de ce genre sont rares au début des vers féminins, et qu’en dehors de cette place en tête du vers (et de celle qu’ils peuvent occuper à la fin des vers masculins), ils ne se rencontrent jamais dans les strophes d’Adam, bien qu’ils soient très-fréquents en latin 4 . Voici la raison de ce fait. Chaque hémistiche des vers féminins dont il s’agit, n’ayant que quatre syllabes, offrira nécessairement une de ces cinq formes : ou deux disyllabes ( Heri mundus ), ou un mot de quatre syllabes ( Prosecutus ), ou un disyllabe et deux monosyllabes ( Tupost vitam, Adam, I, 21, Cotnplens in se, 1, 37), ou un monosyllabe suivi d’un trisyllabe paroxyton (Et exultons ) , ou un trisyllabe proparoxyton suivi d’un monosyllabe ( Liberet lex, Adam, I, d 126, v. 54). Cette dernière forme n’est évidemment possible
en la répétant au vers correspondant. Ainsi, dans la strophe 4 de sa sixième prose sur Noël (t. I, p. 37), il met au premier vers masculin :
Accinctüs poténtïà ; mais il a soin de mettre de même au second :
Et légïs mÿslérïâ ;
tandis que la forme usuelle se trouve dans les autres strophes :
Pâtër mittëns Füïûm...
Prodïit ïn püblïcüm.
1. Cette loi ne souffre pas une seule exception dans tous les vers d’Adam que j’ai vus. Elle en admet chez d’autres poètes, et j’en ai précisément cité une dans la pre- • mière strophe du Stabat ( Cujus animam gemeniem). Le Dies iræ, composé uniquement de vers féminins de quatre trochées, m’offre deux licences ( Quærens me sedisti lassus , et Flammis acribus addictis ). Ce n’en sont pas moins des cas excessivement rares.
2. Les vers qui n’observent pas la règle de la césure peuvent offrir des trisyllabes proparoxytons ailleurs qu’au premier pied ( Cujus animam gementem, Flammis acribus addictis) ; on va en voir la raison.
que dans le premier hémistiche, et elle y est très-rare 1 . Les mots de quatre syllabes ne sont pas nombreux en latin; deux monosyllabes de suite ne peuvent s’employer bien souvent 2 : d’où il suit que la grande majorité des vers féminins, dans les strophes d’Adam, se composent de disyllabes, ou de monosyllabes suivis de trisyllabes paroxytons. Les mots de plus de quatre syllabes sont nécessairement exclus. — Les vers masculins (sept syllabes) n’ont pas d’hémistiche 8 , aussi le trisyllabe proparoxyton leur est-il permis ; ils en font en effet un très-grand usage, surtout au
1. Je n’en ai remarqué que quatre exemples dans le premier volume d’Adam (p. 109, v. 57 ; p. 126, v. 54; p. 169, y. 1 et 7). Cela tient sans doute à ce que la pureté de l’hémistiche est altérée par les monosyllabes, qui ne sont qu’arbitrairement privés d’accent. — A ce propos, je ferai line remarque, c’est que la dernière syllabe d’un proparoxylon, étant toujours comptée comme tonique, ne peut jamais être suivie d’une syllabe accentuée ; ainsi on ne trouvera jamais un proparoxyton suivi d’un disyllabe ou d’un proparoxyton trisyllabe. Je n’ai pas rencontré d’exception à cette règle.
3. Un disyllabe entre deux monosyllabes pourrait être lu avec la licence mentionnée ci-dessus ; tel serait le premier hémistiche du vers d’Adam déjà cité (I, p. 27, v. 60) : Post Deum spes singularis , mais je lirais plus volontiers : Spes post Deum.
3. On trouve assez souvent, dans les poésies populaires du douzième siècle, des vers masculins de dix syllabes ; ceux-là ont un hémistiche placé à la quatrième, comme dans les vers féminins de huit syllabes. Le second hémistiche a donc six syllabes, dont la dernière est nécessairement accentuée : or il devient impossible de partager en deux trochées les cinq syllabes qui restent. On admet alors une anacrouse dans ce second hémistiche , avec ceci de particulier qu’elle peut se placer avant le premier ou avant le second trochée de cet hémistiche. Une pièce d’Adam (troisième prose sur Pâques, 1. 1, p. 68) nous fournira des exemples des deux pro-
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cédés :