‹ Lettre à M. Léon Gautier sur la versification latine rythmique [Texte imprimé]Chapitre 5 sur 6 · SECOND CAS · texte numérisé non relu

SECOND CAS

Diës félïx, — Christi vïctorïâ, Diës dignâ — jügï lætitïâ...

Lüxdïvmâ-— cæcïs irradiât...

Témpërâvït — irâm clëméntiâ.

Notez que ces vers, pas plus que les autres, n’ofTrent jamais deux toniques conti- t gués, ce à quoi ils prêtent cependant beaucoup. — Je remarquerai à ce propos qu’il est évidemment dans la nature de cette versification de donner aux vers féminins un nombre pair, aux vers masculins un nombre impair de syllabes. Toutes les fois qu’il ? ) en est autrement, il faut admettre une anacrouse ou une syllabe intercalaire ; et sou- • > vent les vers de cette sorte offrent un certain trouble dans le rhythme. — Dans , les vers îambiques, dont je fais presque complètement abstraction ici, le rapport est naturellement inverse : les vers masculins doivent avoir un nombre pair, les vers féminins un nombre impair de syllabes.

premier pied ; ils emploient souvent aussi des mots de cinq et même de six ou de sept syllabes.

Au reste, plus j’ai regardé de près les proses d’Adam, plus j’ai reconnu qu’elles méritaient pleinement les éloges que vous donnez à leur forme. On sent instinctivement l’habileté et la sûreté de ces rhythmes ; mais combien on admire davantage leur souplesse, leur variété et leur correction constante, quand on connaît leurs véritables lois ! Une versification purement syllabique n’est qu’un corps sans âme; elle est nécessairement toute matérielle, et ne peut obtenir d’effets que par le moyen brutal ' de la rime. L’accent donne à ces syllabes alignées les ailès^so^ nores et mobiles avec lesquelles elles vont s’envoler, soutenues et enveloppées par la mélodie.

Seulement cette versification riche et variée n’est pas propre à Adam, ni à aucun poète, à vrai dire : il n’est pas une des formes qu’il a employées qu’on ne retrouve chez l’un ou l’autre de ses contemporains. Il lui reste le mérite de la facilité, delà correction, et surtout de la richesse ; aussi ses œuvres m’ont-elles donné les exemples les plus variés, qu’il m’aurait fallu rassembler dans vingt lieux épars. Elles fourniraient presque les éléments d’une rhythmologie complète, surtout en ce qui regarde les diverses variétés de la strophe I ; le second type, celui qui débute par un vers (ou hémistiche) masculin, et finit par un vers (ou hémistiche) féminin , a été bien moins souvent traité par lui *.

Ce second type, tel que je l’ai donné plus haut, servait surtout, comme je l’ai dit, aux versificateurs profanes ; il a rarement été traité avec autant de respect et de soin scrupuleux que le premier. Cependant les licences des poètes sont peu nombreuses et peu graves. On écrit d’ordinaire ces vers en traitant les vers masculins comme de simples hémistiches ; la rime, qui ne porte le plus souvent que sur les vers féminins, les groupe habituellement en quatrains. J’adopte cette disposition, et voici comment se scandent ces strophes de quatre vers :

Mihï ést prôpôsïtüm — In tàbérnà mort ;

Vinüm slt àppôsïtüm — môrïéntïs ôrï,

IJt dicânt cüm vénërint — ângëlôrüm chôrï :

Déüs sit prôpüïüs — hüïc pôtâtôrî.

1. Voyez cependant à la page suivante, n. 1. La strophe citée page précédente, u. 3, appartient aussi au second type.

On voit qu’il y a une licence dans le premier hémistiche du troisième vers. C’est. toujours la même; les deux premiers trochées sont remplacés par un dactyle précédé d’une syllabe atone. Dans le second hémistiche (féminin) les bons versificateurs ne font jamais de fautes; celles qu’on trouve çà et là sont peut-être attribuables aux manuscrits, d’autant plus que presque toujours elles se redressent par une simple interversion 1 .

La régularité du rhythme n’est pa$ moins grande dans les strophes qui n’admettent que des rimes de même nature. Par exemple, rimes masculines (trochées) :

Vénï, sânctë Spirïtüs,

Ét ëmittë cœlïtüs Lucïs tüæ radium.

Vénï, pâtër paüpërüm,

Vénï, dâtôr münërüm,

Vénï, lümën côrdïüm 2 .

Rimes féminines (trochées ) 3 :

Avë, mârïs stéllâ,

Déï mâtër âlma,

1. Je remarquerai sur ce rhythme qu’Adam de Saint-Victor, dans sa prose sur la Circoncision, Ta traité d’une façon originale. U a des strophes composées de deux vers de quinze syllabes, dont chacun se divise en un hémistiche (masculin) de huit syllabes et un hémistiche (féminin) de sept. Il se trouve donc avoir encore ici un vers masculin avec un nombre pair de syllabes ; mais, au lieu de recourir au procédé signalé plus haut, il remplace les trochées par des ïambes, ce qui exige au contraire un nombre pair de syllabes au vers masculin, impair au vers féminin. Voici deux strophes :

Hâc die féstâ concïnât — mültimôdâ Câménâ Côllaüdâns cœlï Dômïnüm — cum dûlcï cântïlénâ.

Ïnvénït drâchmâ mulïér — âccéndïtür lücérnâ,

In cârnë düm cômpârüit — mens Déo côætérnâ.

Ces vers ïambiques doivent détruire un doute qui peut-être subsiste encore dans votre esprit ; votis vous demandez peut-être si les trochées que j’ai signalés dans tous nos vers jusqu’à présent ne sont pas dus uniquement à la nature de l’accentuation latine, jointe au nombre des syllabes et à la césure ; mais vous voyez ici que la versification rhythmique peut adopter l’allure contraire quand elle le veut.

2. il y a dans cette prose quatre licences (toujours la même, u'ou pour v) aux vers 11, 12, 15 et 25, ce qui est trop pour une pièce de trente vers.

3. Ou plutôt vers féminins, car ü n’y a en réalité pas de rimes dans Y Ave maris Stella .

Âtquë sémpër virgô Félix cObII pôrtà.

Tl 7 a dans cette charmante chanson, qui est bien rhythmique, quoiqu’elle porte le nom d'hymne, une seule licence (v. 19), et elle se corrige par une inversion si simple qu’il est très-naturel d’admettre une faute de transcription (au lieu de Nos culpis , lisez Culpis nos). En revanche la dernière strophe offre un vers masculin, le deuxième, qui contieut en outre une faute grave ', et le troisième semble également faux. Mais cette strophe a bien l’air d’être moderne; elle correspond à la clausule habituelle de toutes les hymnes : n’aura-t-elle pas été jointe postérieurement à celle-ci ? Je vous soumets la question.

Si les copistes ont peut-être quelquefois altéré le rhythme des vers latins du moyen âge, il a été troublé aussi par certaines corrections toutes modernes. Le Dies im , par exemple, est écrit tout entier (sauf les deux derniers vers, qui sont masculins) en vers féminins de quatre trochées , qui n’offrent pas une faute de rhythme 3 ; la première strophe en donne l’exemple :

Diës iræ, diës îllà,

Sôlvët séclùm in fàvillâ Téstë David * cûm Slbÿllà.

Vous savez que le troisième vers est parfaitement d’accord avec les idées reçues pendant tous les premiers siècles et jusqu’à l’avénement de la critique moderne. On croyait à la parfaite authenticité de ces prédictions sibyllines forgées par des chrétiens, et où l’on voyait entre autres choses, avec l’annonce du Messie, une fort belle description anticipée du jugement dernier. Au dixseptième siècle, si je ne me trompe, on voulut faire disparaître

> I . Deux toniques l’une près de l’autre : Sümmà lads Filïô ; carde regarder laus

* comme atone, il n’y a pas d’apparence. — Quant au 3* vers, Spirüüi sànctô, il offre la même faute, plus évidente encore. Peut-être cependant l’auteur scandait-il (è cause de Spirïtiis ) Spirtlüï ? c’est un mot dont l’accentuation semble avoir été assez mal fixée.

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