QUESTIONS QU'IL N'EST PAS PERMIS D'AGITER
J'aborde enfin, Monseigneur, les questions que vous: regarder. comme ne devant plus être discutées à l'avenir, et cela, vous
donnez très clairement à entendre, parceque la réponse que vous avez reçue dérime chacune d'elles.
Je serais véritablement heureux d’être ici parfaitement d'accord avec votre Grandeur ; mais impossible, Monseigneur, impossible ! Toutes ces propositions, en effet, que vous numérotez, vous les mettez en regard d’autres propositions, extraites de la lettre dn Cardinal Patrizi comme en étant les contradictoires, et cependant il me semble qu'elles ne s’y rapportent pas pour la plupart. Lachose est facile à constater d'ailleurs; je vais examiner chaque point en particulier.
Votre Grandeur dit 1°.
« On a prétendu qu'il y avait grande importance à discuter la « question des classiques et cela malgré l'autorité diocésaine. Répon- « se :—Non est profecto, cur qui hujusmodi libros amandandos existimant, « hdc in re vehementer sollicitos anæiosque se præbeant. Erplorata enim «res esl......n
Ici, j'ai d'abord à faire la remarque suivante : Ce malgré l'autorité diocésaine ne se trouve pas dans les écrits des partisans de la méthode chrétienne. :
Ce qu'ils ont dit, c'est qu'ils pouvaient discuter spéculativement quelle part il fallait donner aux auteurs chrétiens dans l’enseignement, l'autorité diocésaine fit-elle suivre la méthode païenne dans les maisons qui sont sous sa dépendance.
Maintenant, Monseigneur, l'extrait de la lettre du Cardinal Patrizi, que vous donnez comme la contradictoire de la proposition que vous citez, ne me semble pas s'y rapporter, car cet extrait dit ceci : « Puisque vos auteurs païens sont expurgés, ces ecclésiastiques «nent pas raison de se montrer si inquiets, ni si alarmes, et de vouloir «en faire abandonner l'usage. Or, dans cet extrait il ne s'agit nullement de l'importance de la question des classiques. La chose est évidente : le cardinal. supposant, ce qui n’a jamais eu lieu, qu'on veut, en Canada, faire mettre de côi& dans l’enseignement les classiques expurgés, déclare que c’est trop exiger ; mais il ne dit pas un mot de l'importance de la véritable question, qui est sur un tout autre terrain que celui-là.
H aurait été vraiment plus que surprenant que le Cardinal Patrizi eût jugé peu importante la question des classiques, après ce qu'a écrit de Rome en 1857 le Cardinal Altieri à Mgr. Gaume. u J'ai lu, dit-il, avec une inexprimable satisfaction votre excellent «ouvrage intitulé la Hévolution. J'y ai trouvé les développements «des idées fort justes ct fort sages qui, appuyées sur le témoignage üe
« faits irrécusables, jettent une immense lumière sur une thèse « jusqu'ici très-peu considérée, et dont on:ne peut contester l'évidence « sans se sncltre en opposition avec la vérité la plus manifeste, et sans « compromettre l'avenir religieux de. la société huniaine.
« Tous ceux qui désirent voir éloigner les effrayants dangers; qui « de toutes parts nous menacent, espèrent. que vous continuerez à. « travailler toujours avec la même ardeur pour la défense et la pro- « pagation d'une réforme de l'instruction de la jeunesse, RÉFORME & ÉMINEMMENT UTILE A LA RELIGION ET A LA VÉRITABLE CIVILISATION: n
Vous avouerez, Monseigneur, que s’il cût fallu désabuser quelqu'un de l'idée qu’il s'était faite de l'importance de la question des classiques, c'était Mgr. Gaume. Cependant, c’est précisément le contraire qui a eu lieu: Le Cardinal Altieri l’'encourage à travailler avec un nouveau zèle, lui disant que la réforme de l’enseignement, telle qu’il la propose, intéresse souverainement la religion et la vraie civilisation.
On ne saurait, maintenant, être surpris d'entendre les évêques du royaume de Naples dire dans une lettre commune à propos de cette réforme : Nous ne croyous pas qu'un évêque, qui la connait «et qui ne l'embrasse pas, puisse être en sûreté de conscience au « moment de la mort : un vescovo il quale lo legesse e non dasse subito «opera alla viforma cristiana, deile seuole ; non istarebbe. bene in « coscienza, ed in punto di morte avrebbe troppo di che pentirsi.
Vous dites, 20,
«On a prétendu qu'une expérience de trois siècles avait proùûvé « le danger qu'il y a de faire usage des auteurs païens. Réponse:— u Explorata res est, el antiqud constantique consuctudine comprobata, « adolescentes etiarn clericos germanam dicendi scribendique elegantiam et « eloquentiam sive ex SS. Patrum operibus, sive ex ethnicis scriptoribus «ab omni labe purgatis, absque ullo periculo addiscere optimo jure posse»
Iciencore, Monseigneur, je crois qu’il n’y a aucun rapport entre ces deux propositions que vous mettez, l'une comme question, l’autre comme réponse. En effet, la question a pour objet un fait historique qui est que l'étude des auteurs païens non expurgés, telle qu'elle s'est généralement pratiquée depuis trois siècles, a été très-funeste et pleine de dangers. Dans ce que vous regardez comme réponse à cette question, on parle de tout autre choss : : on expose brièvement ce qui doit être la matière de l’enseignement dans les maisons chrétiennes, c'est-à-dire l'enseignement constant suivi dans les temps anciens, les âges de foi, antérieurs à la renaissance et toujours invoqué par l'Eglise ; on dit qu'il faut faire étudier simultañément
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les auteurs chrétiens et les auteurs païens parfaitement expurgés ; que cela ne présente aucun danger pour la foi et les mœurs. En d'autres termes, la question que vous faites, Monseigneur, est celle-ci: le système païen ail déterminé les mauvais résultats, que prétendent ses adversaires ? Ce que vous donnez comme réponse dit : Enseignez telle et telle chose, de telle ettelle manière, et alors votre enseignement sera sans danger. Où est donc le rapport, la relation entre cette question et cette réponse ? Je n’en vois pas l'ombre,'et personne assurément ne saurait le découvrir ; æar il n'existe pas.
Votre Grandeur dit 3,
« On a prétendu que l'Eglise n'avait fait que tolérer l'usage des «auteurs païens.—Réponse :—/d ab Ecclesi non toleratur modo, sed « omnino permiltitur.»
J'ai encore la même remarque à faire ici : pas de rappoit entre les deux propositions que vous mettez en présence. Dans l’une et l'autre, il s'agit de choses tout-à-fait différentes. Dans la question, il s'agit d'auteurs païens non expurgés, dont l’usage n’a été que toléré par l'Eglise ; dans la réponse, on dit que l'étude des auteurs païens parfaitement expurgés est entièrement permise.
Votre Grandeur dit 40.
«On a prétendu, et pour cela on s'est appuyé sur l'encyclique « Inter muultiplices, que les auteurs païens étaient condamnés, ou du « moins n'étaient que tolérés. Réponse :—La sainte congrégation « dit que N.S. Père le Pape Pic IX déclare nettement dans cette «encyclique, à SSm. Domino nostro Pio Papa nono perspicuè declara- « tum fuit, que l'usage des auteurs païens n’est pas seulement toléré, « mais permis.»
Ce paragraphe n'est guère autre chose, Monseigneur, que la répétition du paragraphe précédent.
On a regardé l'usage des auteurs paiïens, on entend toujours auteurs païens non expurgés, comme uniquement toléré par l'Eglise, Rien de plus vrai. La déclaration de Pie IX ne le contredit nullement, car elle ne porte pas sur ces auteurs. Elle dit uniquement qu'on peut faire usage d'auteurs paiens expurgés : c'est aussi ce que nous travaillons à obtenir depuis longtemps.
Votre Grandeur dit 59.
« On a prétendu que la seconde partie de la septième règle de « l'Index prohibe absolument tous les livres écrits par les païens. « Réponse : —A Rome, on distingue parmi les ouvrages païens, ceux
« qui traitent ex »rofesso des choses lascives ou obscènes, ou qui les « racontent, ou les enseignent: ce sont ceux-là seuls qui tombent «sous la défense de la septième règle de l'Index. Quant aux autres; « Cum,antiqui libri ab ethnicis conscripti, qui in Seminario adhibentur «non di nimirum sint, qui res lascivas tractant, narrant aut docent, : « idçirco nihül est quad in usu hujusmodi librorum jure possit reprehendi»
De ce paragraphe il ressort évidemment, Monseigneur, que vous faites dire à Rome que les livres païens seuls qui renferment.des choses obscènes. et lascives-sont défendus par l’Index, que, quant aux autres, l'usage n’en saurait être blâmé. 11 me semble pourtant, Mons2igneur, que Rome ne dit pas tout-à-fait cela. Dans l'extrait que vous donnez de la lettre du Cardinal Patrizi, je vois avec chagrin que quelques mots qui ont une immense portée ont été omis; ce sont les suivants : 1MO AB OMNI LABE SINT JAM DILIGEN- TISSIME EXPURGATI Rome donc regarde comme défendus par l’Index, non seulement les livres paiens qui renferment des obscénités, mais éncore tous ceux que souillent ‘des principes, des enseignements, contraires à la morale d’une manière quelconque, c'est-à-dire tous les auteurs païens.
J'insisterai une dernière fois sur ce point, Monseigneur, car, à: mes yeux, tout est là: sous le nom de choses qui souillent un auteur, il faut entendre, comme je l’ai déjà assez longuement fait. voir, tout ce qui est en opposition avec la loi de Dieu, qu’il s'agisse d’obscénités ou non. De tout temps on a ainsi pensé dans l'Eglise, et Saint Basile entr'autres, est très-formel là-dessus. Il dit en parlant de l'étude d'auteurs païens: «Nous ne louerons donc pas «les poëtes lorsqu'ils insultent, lorsqu'ils raillent, lorsqu'ils mettent «en scène des hommes adoraés au vin ou à l'amour, lorsqu'ils nous. «©moñtrent le bonheur comme consistant dans une table chargée de mets «ou dans des chants lascifs. Encore moins leur prèterons-nous « notre attention lorsqu'ils nous racontent les aventures des dieux, «surtout lorsqu'ils nous parlent de plusieurs dieux et de dieux qui ne «s'accordent pas ensemble. J{s nous représentent le frère en dissension: «avec le frère, le père avec les enfants, et ces derniers faisant aux auteurs « de leurs jours une guerre implacable. Quant aux adultères dont les « dieux se rendent coupables, quant à leurs commerces publique- « ment infâmes, quant à ces abominations dont on ne peut parler «sans rougir et qui sont le fait de ce Jupiter, qu’ils regardent « comme le premier et le plus grand de tous, il faut les abandonner «aux histrions. Je dois dire la même chose des historiens, de ceux « particulièrement qui veulent nous amuser avec des fables. Nous «nous garderons aussi d'imiter les orateurs qui savent si bien mentir,
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« car le mensonge ne doit pas avoir accès dans les tribunaux, Nous « devons mème l’éviter dans n'importe quelle circonstance, nous « qui avons choisi la voie de la vérité et de la justice, nous à qui « notre loi défend d’avoir des procès... Si nous sommes sages, «nous ne prendrons de ces livres que ce qui peut nous convenir, que ce «qui est vrai, et:nous meltons le reste de:côté. »
Ce passage explique, on ne peut plus clairement, ce qu'il faut entendre par souillures à propos des livres païens, souillures qui doivent entièrement disparaître pour que ces livres puissent ètre mis à l’usage de jeunes gens.
Votre Grandeur dit enfin :
# On a prétendu que l'étude des classiques païens, telle que pra- « tiquée dans nos colléges, est de nature à inculquer le paganisme « dans l'esprit des jeunes gens, à mettre en danger leur foi et leurs «mœurs, &c. Réponse :—Ce que l'Eglise déclare approuvée par une «coutume ancienne et constante, et étre non-seulement toléré, mais tout-ü- « fait permis et d'un usage en rien r'épréhensible, ne saurait exposer la «jeunesse à ce prétendu danger, »
Pour que cette réponse, Monseigneur, fut concluante, il faudrait qu'elle se rapportât bien certainement au cas particulier renfermé dans la question. Or, cela n’a pas lieu. On n’a qu'a relire la lettre du Cardinal Patrizi pour s’en convaincre. Ce qui est approuvé. par une coutume ancienne et constante, ce n’est pas l'étude des classiques païens, telle qu’elle s'est généralement pratiquée jusqu'à ces derniers temps dans les colléges, mais c’est l'étude simultanée desœuvres si sages des Saints Pèreset des auteurs païens, étude qui doit se faire de telle sorte que les Saints Pères tiennent la première place et les auteurs païens la dernière ; étude qui doit se faire enfin avec des précautions telles que les auteurs païens ne puissent exercer aucune pernicieuse influence sur le cœur et sur l'esprit des jeunes gens. (Ce qui est non-seulement toléré par l'Eglise, mais lout-àfait permis, ce n’est pas l'étude des classiques paiens telle qu’elle s'est généralement faite jusque dans ces derniers temps dans les colléges et dans votre séminaire surtout, mais c'est l'étude des au’ teurs païens pwrifiés. de toute souillure.
FAITS QUI PROUVENT QUE ROME NE VEUT PAS FERMER LA BOUCHE AUX PARTISANS DE LA MÉTHODE CHRÉTIENNE.
De tout ce que j'ai dit jusqu'ici, et je le crois bien appuyé, il résulte, Monseigneur, que la réponse que vous avez reçue de Rome, laisse le champ parfaitement libre aux partisans de la méthode chrétienne, mais, non pas à leurs adversaires. Ce que le raisonnement a démontré évidemment, les faits viennent le confirmer.
En effet, si la lettre du Cardinal Patrizi tranchait la question dans le sens que vous supposez, Monseigneur, comment expliquer, tout ce qui s’est dit et écrit sur la question depuis la publication de l’encyclique Znter Multiplices, document tout aussi explicite que la lettre du Cardinal et qui dit tout autant relativement à la question des classiques ? Depuis lors, Mgr. Gaume n'’a-til pas publié douze volumes sur cette même question, avec les félicitations et l'approbation d'un très grand nombre d’évèques, bien plus, avec l'encouragement de cardinaux très-distingués, notamment des Car. dinaux Gousset et Altieri ?
S'il n'était plus permis de soutenir aujourd'hui ce que nous avons dit à propos de la réforme chrétienne dans l’enseignement, que penser de l’approbation que Rome a donné aux actes et décrets du concile d'Amiens, qu'elle a examinés, revisés avec maturité et reconnus exempts d'erreur ? Vous ne l’ignorez pas, Monseigneur, ce concile exige que la jeunesse recoive un enseignement qui est identiquement le mème que celui que nous avons demandé et sollicité depuis deux ans. Comment pourrait-il donc se faire qu'il fût défendu d'essayer de faire prévaloir des doctrines que Rome a approuvées ? Rome pourrait-elle trouver mauvais aujourd’hui ce qu'elle a trouvé bon, excellent même, il y a quelques années ? Assurément non, Monseigneur, Rome ne peut pas donner dans de telles contradictions. |
S'il ne nous était plus permis de traiter la question des classiques à notre point de vue ; si la réforme de l’enseignement dans un sens plus chrétien est jugé chose vaine et inutile, comment appricier la tettre qu'écrivait le Cardinal Antonelli au Cardinal Gousset,