‹ Lettre à Monseigneur Baillargeon, évêque de Tloa sur la question des classiques et commentaire sur la lettre du Cardinal Patrizi [microforme]Chapitre 7 sur 14 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

Je n'ai, Monseigneur, qu'a ouvrir le Pro Marcello et le Pro Archid poeld pour trouver Cicéron en pleine contradiction avec la morale chrétienne. En effet, n'est-il pas défendu par cette morale de s’abandonner aux trois con“upiscences, surtout à l'orgueil de la vie? Or, que prèche, qu’exalte Cicéron dans ces fameux discours, si vantés des professeurs, proclamés chefs-d'œuvre et trois fois chefs-d'œuvre pour le fond et pour la forme ? La recherche, la poursuite de la gloire humaine ; en un mot, presque rien autre chose que l’orgueil de la vie.

L'élève, qui a traduit, expliqué, appris par cœur ces si célèbres discours, regarde presque comme un acte de haute vertu de mettre en pratique les préceptes de Cicéron. L'Imitation, fidèle écho de l'Evangile, dit bien, il est vrai ; Ama nesciri et pro nihilo reputari, mais qu'est-ce que cela y fait ? Cicéron peut-il avoir tort quand il parle si bien ? Pourtant, Monseigneur, l'orgueil de la vie damne

tout aussi bien que la concupiscence de la chair. On ne voit pas trop comment on peut se nourrir-des ‘écrits qui excitent à l'une et pourquoi l'on doit s'interdire ceux qui-portent à l’autre.

Outre cela, que de principes faux, dangereux et mauvais répandus ça et là dans les écrits de cet auteur, et d'autant plus propres à produire de pernicieux effets, qu'ils sont plus habilement présentés. Sait-on bien les ravages que peuvent occasionner les mauvais principes ? On n’a qu'à se rappeler ses études ‘historiques, qu’à consulter la très-haute autorité qui en a flétri un nombre si considérable dans le syllabus.

Cicéron est un moraliste très-facile qui enseigne la morale naturelle, es vertus naturelles ; qui approuve qu'on se tue quand'la vie est à charge. Ilexhibe l'honnêteté à l'extérieur, mais il approuve les turpitudes commises en secret. Comme preuve, voici ce qu'il dit à ce sujet dans son célèbre Traité de l'Amitié, qu'on traduit dans les classes et que certains professeurs, j'en suis sùr, voudraient voir mis en sermons : « Dans l'amitié entre honnêtes :gens, dit-il, tout « sans exception doit être commun : mêmes vues, mêmes volontés. « Mais si, par malheur, notre ami a besoin d’être secondé dans « quelques démarches équivoques, d’où dépend son honneur et sa « vie, il faut se relâcher de ces principes, pourvu toutefois que l'in- « famie ne s'ensuive pas, car l'amitié peut excuser. »

Belle maxime, certes, que celle qui permet d'accéder aux mauvaises propositions d’un ami, pourvu que rien ne transpire au dehors.

Puisque nous en sommes au Traité de l'Amilié, disons-en encore un mot. Ce traité est fort dangereux, surtout pour les jeunes gens, car il ne roule que sur l'amitié purement naturelle, et parfois on sent qu'elle est passablement dégénérée. Voici des paroles qui ne laissent guère de doute là-dessus. « Si nous voyons, dit Cicéron ‘dans « ce traité, les bêtes, les oiseaux, les poissons, les animaux domes- « tiques, sauvages et féroces, s'aimer premièrement eux-mèmes, car « c'est un instinct qui naît avec l'animal ; ensuite courir après les «animaux de mème espèce, pour faire société avec eux, et cela, «en donnant, comme nous, des signes d'amour et de désir, à com- « bien plus forte raison ce penchant est-il dans le cœur de l’homme ! »

On comprend ce que veut dire ici Cicéron, qui a écrit dans le même traité : vicissim autem senes in adolescentium caritate acquiescimus. Que personne ne se méprenne ici : le mot caritas n'a pas du tout le sens que lui donne l'Evangile. Cicéron s'explique assez clairement là-dessus dans le Traité de la vieillesse, qu'on met aussi entre les mains des jeunes gens et où il dit : « Adolescentibus bond

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indole prædilis, sapientes senes delectantur, leviorque fit eorum senectus» Si ces paroles avaient encore besoin de commentaire, on le trouverait dans le Traité de la nature des Dieux où il écrit : « Nobis qui, concedentibus philosophis antiquis, adolescentibus delectamur, etiam vitia jucunda sunt» Je ne traduis pas, car je rougis même d’avoir à citer ce texte en latin.

Et qu'on ne se rassure pas en disant ici que Cicéron parle souvent de la vertu dans ses traités, qu’il exige même que l'amitié soit vertueusé, car il prend le mot vertu dans un sens très-large et lui donne. une signification que des chrétiens ne peuvent admettre. Voici, en effet, comme il explique ce qu’il entend par vertu dans son Traité de l'Amilié : « Quand je parle de vertu, il est question de celle «qui se trouve dans le monde et telle que nous l'entendons ordi- «nairement ; n’allons pas, comme certains savants, vouloir qu’elle «soit ce que comporte la magnificence du mot.......Dans le monde, «tel qu'il est aujourd’hui, il faut se contenter de cela ; ne nous « mettons point en peine de ce qui peut exister»

Cette doctrine tout-àfait anti-chrétienne, n'est-elle pas, Monseigneur, celle que mettent en pratique la plupart des hommes du monde qui ont reçu une éducation classique ? Oui, nous avons à le déplorer tous les jours: On prétend qu’il y a une morale qui fait les honnêtes gens et qu’elle suffit pour les hommes du monde ; qu'il yen à une autre qui fait les saints ici-bas et qui n'est pas obligatoire. Que d'hommes dans le Canada pensent et parlent comme M. Alloury, en France, qui disait, il y a quelques années : « La morale de Socrate est la morale humaine par excellence, la « morale de ce monde et de cette vie; la morale de l'Evangile est «la morale surhumaine, la morale de l'autre monde, de l’autre vie. « L'une a pour but la vertu laïque, l’autre la perfection mystique ; « l'une fait des hommes, l’autre fait des saints. »

Tels sont, Monseigneur, les fruits des enseignements que contiennent encore ces livres prétendus purifiés de toute souillure. Voilà ce qui explique la présence parmi nous de ce hideux natur'alisme qui s'étend aujourd'hui sur le monde et semble être l’avantcoureur de son agonie dernière, Et on se Le rappelle, Pie IX, dans sa dernière encyclique, de même que Grégoire XVI dans celle Mirari Vos, ont proclamé les temps actuels les plus malheureux des temps, précisément à cause du règne de ce natwralisme qui tend invinciblement à faire disparaître toute religion révèlée. Dans le champ de la science, mettons donc la cognée à la racine des arbres qui portent d'aussi mauvais fruits.

Cicéron enfin est un républicain ardent qui déteste les tyrans et

la tyrannie, c'est-à-dire l'autorité souveraine. A ses yeux l'assassinat politique est l’acte le plus glorieux, le plus méritoire qu'un mortel puisse accomplir. César estil vivant?'il le loue sans mesure: simillinvum Deo judico ; a-t-il été assassiné ? il déclare que celui qui a commis ce forfait a accompli un acte de vertu divine.

Quelle morale ! En estil une autre plus propre à former des révolutionnaires, ces monstres qui font d'incessants efforts pour faire crouler l’ordre social. Et quand on songe que les auteurs qui l'enseignent sont regardés comme suffisamment expurgés et mis à l'usage des élèves, de dégoût la plume nous tombe des mains.

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