ON S'EXCUSE DE SE SERVIR D'AUTEURS NON EXPURGÉS.—RÉPONSE
Je sais, Monseigneur, qu’on se hasardera à donner la raison sui. vante, afin de se justifier et de faire croire au public qu'on est strictement dans les limites posées par l’encyclique Znter mulliplices, et rappelées par le Cardinal Patrizi. Les passages signalés, nous dira-t-on, sont, il est bien vrai, dans les auteurs dont nous faisons usage ; mais nous ne les faisons pas traduire aux élèves.
Très-mauvaise raison, excuse janséniste que celle-là ! Il ne s'agit pas de savoir si vous passez par dessus tels et tels passages ; je le crois et tout le monde le croit aussi ; mais bien de savoir si vous pouvez laisser ces livres aux mains de vos élèves, tout en vous abstenant de leur faire traduire ce qu’ils renferment de mauvais. Or, il est très-clair que non. Car l'encyclique Znter multiplices défend d'une manière absolue de laisser à l'usage des jeunes gens des auteurs non parfaitement expurgés, et le Cardinal Patrizi insiste
particulièrement là-dessus. Puisque, dit-il, Les livres dont vous faites usage sont entièrement purifiés de toute souillure, vous pouvez continuer à vousen servir. Donc, vous avez beau dire que vous êtes très. scrupuleux en choisissant les endroits des auteurs païens que vous faites traduire, il y a toujours ceci : ces livres ne sont pas expurgés et que, malgré cela, les élèves les ont entre les mains; et voilà justement ce que Rome défend.
La raison de cette défense est d’ailleurs facile à saisir. Par là même qu’un élève a en sa possession un livre autorisé et contenant des choses mauvaises, il fera seul les frais de se mettre au courant de ces choses. S'il trouve trop pénible, trop difficile d’en faire luimèmé la traduction, il s’aidera d'une traduction toute faite. Que Messieurs les professeurs et les régents nous disent si ce n’est pas là ce qui arrivent tous les jours ?
Inqualifiable inconséquence ! Onne A pas mettre aux mains d'un élève qui désire lire le nouveau Testament, la Bible toute entière pour cette unique raison qu'il pourrait tomber sur certains passages de l’Ancien Testament qui alarmeraient sa pudeur. Cependant l’Ecriture, en nous présentant le tableau des misères et Ge la perversité humaine, parle toujours de manière à nous inspirer une grande horreur du vice et à nous en détourner : elle ne se complaît pas dans les peintures lascives. Pourquoi donc les livres païens auraient-ils un privilége qu'on ne veut pas accorder aux Livres Saints, eux qui non-seulement racontent des choses infâmes, mais qui les enseignent, qui les préconisent, qui en chantent les attraits et les douceurs, qui invitent et sollicitent les hommes à s’y vautrer comme la brute des champs ? Qu'un autre que moi cherche à expliquer ce mystère.
Il est bon de répéter ici ce que j'ai, déjà dit ailleurs : qu’on se souvienne bien que l’expurgation des auteurs ne doit pas porter uniquement sur les choses lascives et obscènes, mais encore sur toute doctrine fausse, dangereuse, en contradiction avec la morale chrétienne d’une manière quelconque. Un livre en effet peut être très-pernicieux, très-funeste et ne pas porter la trace de la plus légère obscénité. Les Paroles d'un Cr'oyant, par exemple, n'attaquent la chasteté ni de près mde loin, et cependant la lecture de ce livre de Lamenais est défendue sous peine d’excommunication ipso facto. Et la chose va de soi. Ce serait réellement le comble de l'abomination que de regarder comme expurgé un livre qui ne dirait rien d’un des sept péchés capitaux, mais qui serait la glorification des six autres, ou même qui en condamnerait six et jnaufierait le septième,
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Le Cardinal Patrizi a porté la sollicitude jusqu'à bien vouloir faire remarquer qu'il fallait tenir compte de tout cela. On peut très-bien, dit-il, faire usage des livres païens qui ne traitent pas de choses obscènes ou lascives, qui ne les racontent pas, ni ne les enseignent, xT qui EN OUTRE SONT TRÉSSOIGNEUSEMENT PURIRIÉS DE TOUTE SOUILLURE. Il est donc évident, d'après ces paroles, que les obscénités et les choses lascives ne sont pas les seules souillurés qui rendent les livres païens dangereux, et qu’il y a obligation, lorsqu'on les met entre les mains des élèves, de faire disparaître toutes ces souillures, de quelque nature qu’elles soient.
Je regrette, Monseigneur, que dans la traduction de la lettre du Cardinal Patrizi, qui a été publiée sur les journaux canadiens français, on n'ait pas trouvé d'expression française qui rendit cet imo ab omni labe jam diligentissime expurgati. C'était pourtant un des passages les plus importants et les plus significatifs de cette lettre. Je me garderai bien de faire des suppositions malignes ; je me contenterai de signaler cette lacune et de la trouver regrettable.