‹ Lettre a un jeune bachelierChapitre 3 sur 9 · LA NOTION DE DIEU · texte numérisé non relu

LA NOTION DE DIEU

Après ces esquisses rapides, entrons dans quelque détail sur les pierres dont 1 ennemi charge sa fronde pour nous lapider.

L'attaque la plus acharnée de nos jours s'adresse à la notion de Dieu. La tactique est bonne. Supprimez Dieu, tout est sup-

PTun des intellectuels de l'enseignement supérieur, dont vous serez peut-être obhge de suivre les cours, nous apprend que dans certaines Universités populaires, il sulut de prononcer le nom de Dieu pour qu il soit aussitôt couvert de huées. 11 semble faire de cela un argument contre Celui qu'il appelle autre

A UN JEUNE I5ACHELIER. 2]

part « un Behanzin céleste », une « brute bête et méchante »,

Vous sentez, par ces seules expressions, combien nous sommes loin de Platon instruisant ses disciples sous les ombrages, depuis longtemps disparus, des jardins d'Académus.

Cela tendrait à prouver que les philosophes eux-mêmes perdent le sens de l'eurythmie, quand ils abordent certaines questions. La violence, la grossièreté du langage fait tort à la sérénité de leurs pensées. Vraiment, il est difficile de croire qu'ils se bornent à établir une thèse, sans, derrière cette thèse, poursuivre un autre but.

Ce philosophe nous fait remarquer d'ailleurs que ces auditeurs des Universités populaires considèrent Dieu comme le « gendarme de la société capitaliste » : voilà ce qu'on mêle à ces hautes questions!

Crime social que de travestir ainsi la notion de Dieu, quand toute l'histoire proteste contre cet insolent mensonge — invention d'hier, ou d'avant-hier.

Naturellement, arrive ici la Science, ce pavillon qui couvre toute la marchandise

moderne, ee mot qui produit toujours ce que les acteurs appellent, au théâtre, « un eflfel

sûr » : la science a fait justice de Dieu, — elle n'a pas besoin de lui, — elle explique tout sans lui. — Donc Dieu n'est pas.

Conclusion sans logique d'un argument sans justesse.

La science ne peut pas nier Dieu. La notion de Dieu ne rentre pas dans les prises de l'expérimentation. Que la science reste donc dans son cercle d'action. Elle n'a ni à affirmer ni à nier, en cette affaire.

Il est vrai que plusieurs veulent bien convenir que la science n'a pas à conclure ici; mais ils se hâtent d'ajouter — officieusement — que, la science ayant changé la notion du monde, Dieu n'a plus sa place dans le monde, tel que la science l'a fait.

Pourquoi donc? — Parce que, disent-ils, la cosmologie moderne a détruit cette idée que la terre est le centre du monde. Il y a des mondes à l'infini, la terre est un grain de poussière perdu dans l'espace, et l'homme un atome dans cette immensité.

Quand on crovait à la terre centre du

monde, à l'homme centre de la création, c'était très harmonique de croire à un Dieu personnel, unique, directeur de toutes choses; aujourd'hui cette notion ne tient plus debout. Ainsi parla Zarathoustra, comme dirait Nietzsche...

D'abord, de ce qu'on est revenu de l'anthropocentrisme physique, en quoi cela détruit-il l'anthropocentrisme moral? Vous affirmez que les deux se tiennent : c'est très bien de décréter et d'affirmer, mais une bonne preuve ferait beaucoup mieux notre affaire. Et vous savez au fond que, dans le clan des libres penseurs instruits, on convient parfaitement que les deux notions ne se tiennent pas. Je le rappelle, bien que cela me soit fort indifférent, pour montrer ce que valent vos affirmations tranchantes.

Que la terre soit un point perdu dans l'espace et l'homme un atome, un rien, dites-moi donc en quoi ces petitesses accumulées limitent la grandeur infinie de Dieu ?

Lors même que tous les mondes seraient habités, cela atteint-il, pour la diminuer, la

puissance de Dieu ou noire situation, à nous, sur cette terre qui est la nôtre.*

Ces braves argumenta leurs, en nous représentant Dieu écrasé par l'élargissement du monde, nous rappellent l'histoire du prince Cinabre, dans la légende allemande.

C'était un chétif, un malingre, et le poids du collier princier qu'il avait tant convoité l'écrasa si bien, de la lourdeur de son or et de ses diamants, quand on le mit sur ses épaules racbitiques, qu'il mourut d'avoir voulu trop de grandeur. — MM. les philosophes de la confrérie libre penseuse, soyez sérieux... Dieu n'est pas le prince Cinabre.

Souvenons-nous donc de ce que disait Kant : Il n'y a pas de preuve de la non-existence de Dieu. Les savants libres penseurs le savent, et ils n'en donnent pas. Ils nous donnent leurs impressions personnelles, sous le pseudonyme de la science — ccmme s'ils étaient, eux, la science personnifiée ; — mais ce ne sont que des impressions personnelles.

Nous pouvons faire mieux et dire à ces champions du déterminisme universel : Il y a une opération que vous ne faites pas, c'est de

remonter jusqu'au premier déterminant.

Forcément, il v en a un. Tout ce déterminisme n'a pas pu se déterminer sans lui.

Oui, il y a une cause suprême, un premier déterminant. La logique des choses nous l'impose, puisque nous ne voyons rien, en ce monde, qui n'ait un antécédent, une cause. Il n'est pas jusqu'aux procédés de l'expérimentation moderne qui ne corroborent cette affirmation : d'effet en effet, de cause en cause, il faut bien remonter jusqu'à un premier effet produit par une première cause.

Les uns se tirent de la difficulté en mettant partout la force suprême. Dieu est tout; tout est Dieu.

Dieu n'est pas rien ; mais Dieu n'est personne : il est Tout.

Étrange ve'rité, pénible à concevoir

Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!

Étrange! certainement, réfléchissez-y, et vous sentirez combien cetteconception bizarre d'un Dieu qui s'ignore déroute tout raisonnement. Elle est le dernier mot de l'imagination incroyante aux abois.

Cet effort même, tous les adversaires de

.,i; LETTRE

Dieu ne le font pas. Ils abandonnent ce vieux mot trop lourd. Lis. le spiritualisent. « Croire

en Dieu n'est pas croire que Dieu est, c est vouloir qu'il soit. » ■ La notion de Dieu devient semblable à cette essence de roses qu'on distille en Orient. Le flacon débouché, on ne saisit rien, tout s'est évapore; un parfum léger subsiste, vite disparu, lui aussi, l'ombre d'une ombre.

Tel est Dieu ; « Dieu n'a pas d'existence phénoménale ; cherchez la vertu, le bien, et vous aurez trouvé Dieu », c'est la categor.e de l'idéal : un mot, rien de plus.

La raison humaine ne peut se contenter de ce rien C'est elle qui nous crie : la vie nécessite un premier vivant, le mouvement un premier moteur, l'être fini un être infini, qui lui ait donné de sa plénitude.

Ni vous, ni moi, ni personne, nous ne sommes nécessaires, nous ne portons pas en nous la raison de notre existence; s il nj a pas un être nécessaire, qui porte en luimême la raison de son existence, éternellement rien ne sera.

Méditez ces pensées, mon cher ami, et

vous verrez qu'elles résisteront comme le granit aux attaques de l'ennemi.

Page 1