LE CHRIST JESUS
Au ciel de l'bumanité, il est un nom qui brille entre tous, c'est celui de Jésus-Cbrist. Vous avez appris à l'adorer et à l'aimer de-
puis votre enfance : ne laissez entamer par l'ennemi ni votre foi, ni votre amour.
A l'entendre pourtant, c'est une affaire réglée : les controverses théologiques ont fait leur temps; on ne s'y intéresse plus. Les dogmes ne peuvent supporter l'éclat de la raison; ils meurent tout seuls; ils sont morts : ce sont des fleurs sèches dans un herbier. 11 n'y a plus de surnaturel ; rien ne le ressuscitera.
Si le surnaturel était vraiment mort, on ne prendrait pas tant de soin de revenir à lui sans cesse pour le prendre à partie, le frapper, le tuer de nouveau. S'il est mort, n'en parlez plus.
Mais nous savons, et nos adversaires le savent aussi : il est bien vivant, et le Christ Jésus, sa haute et divine expression, est plus vivant que jamais.
Non, on n'exécute pas d'un mot la divine personne du Christ.
Ce serait faire preuve d'une légèreté intellectuelle inacceptable que de ne pas réfléchir à fond sur celui qui, par sa venue en ce monde, a créé une mentalité que le monde
ignorait, et élevé notre race à un degré de hauteur morale qu'elle ne connaissait pas.
Voilà le fait. De ce fait, il faut chercher le déterminisme supérieur. INul ici-bas n'a réalisé rien de semblable, ni un philosophe, ni une école philosophique, ni un législateur, ni un conquérant.
Celui-là donc qui a fait ce que les autres n'ont pas pu faire ne leur est pas semblable. 11 est plus haut, plus grand, plus fort. Il les dépasse, non pas comme un géant, ni comme un génie, mais comme un Dieu dépasse l'humanité.
Nous avons sur ceci une affirmation formelle : « Je suis le Fils de Dieu », donnée par le Christ dans les circonstances les plus graves, au cours du procès que devait terminer sa passion. Toutes les subtilités ne peuvent rien pour détruire la valeur de cette parole comprise par les ennemis du Christ, dans le sens où il l'a prononcée.
Vous avez là, mon cher ami, le champ que vos réflexions pourront parcourir utilement.
Ne vous perdez pas dans le maquis des
sophismes captieux, des observations tatillonnes, des remarques prudhommesques.
Celui qui, en face delà mer immense et splendide, n'a d'yeux que pour l'écume qui apporte au rivage un brin d'algue ou un coquillage, celui-là montre qu'il manque quelque chose à son âme pour sentir la grandeur et la beauté.
Ne lui ressemblez pas! Ouvrez votre âme tout entière à la beauté, à la pureté, à la grandeur incomparable du Christ, et vous sentirez l'impression unique qu'il faisait : « Nul n'a été, ni n'a parlé comme lui. »
En voici qui, au lieu d'admirer la noble patience du Christ, pendant sa passion, ergotent : « En vertu de quelle loi Dieu frappet-il son Fils innocent?... A quoi bon ces souffrances, cette mort? » A ceux-là un théologien protestant, Harnack, répond : « Aucune réflexion de la raison et aucun argument de l'intelligence ne pourront enlever à l'humanité la conviction que le mal et le péché réclament un châtiment, et que partout où souffre le juste, il y a une expiation qui purifie. Cette opinion est inébranlable, indes-
tructible, encore qu'on puisse la nier et s'en moquer. »
Nier, se moquer, sont des opérations faciles à faire. La remarque d'Harnack reste tout entière : il y a là en effet, dans le cœur de l'humanité, une conviction indestructible, inébranlable, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Et aussi, nous sentons tous, dans nos cœurs émus, l'impression profonde, si grave, si douce, que nous fait la parole du Christ : « On ne saurait aimer davantage que de mourir pour ceux qu'on aime. »
D'autres objecteront les miracles du Christ. Le miracle a fait son temps. Ce sont des haussements d'épaules, des mouvements de pitié compatissante. Il semble que ceux qui croient encore aux miracles sortent des Petites Maisons ou vont y rentrer, atteints du plus évident crétinisme.
Ces dédaigneux qui nous écrasent de leur superbe ne remarquent pas assez qu'à côté d'eux, il y a des hommes qui les valent intellectuellement, et qui même valent davantage, dont l'esprit ne se refusait pas à cette croyance.
Les Cauchy, les Ampère, les Biot, les Pas-
teur, et, plus loi», les Linné, les Kepler, les Newton, les Copernic, les Euler, eux qui ont été des fidèles de la foi chrétienne, valaient bien, en tant qu'intellectuels; ces auditeurs des Universités populaires que secoue un gros rire, quand on nomme Dieu devant eux
Il siérait, même au plus fort, d'être modeste, de peur de s'attirer quelque comparaison désobligeante et d'être trouvé, dans la balance, minus habens.
Une remarque encore, mon cher ami : on revient aujourd'hui aux miracles. Ceux qui raisonnent, même parmi les incroyants, y reviennent, et c'est justice.
Us disent que celui qui a posé les lois de la nature peut bien y déroger. Sans doute si le mécanisme du monde se trouvait arrêté et faussé, à chaque heure, par des miracles, nous pourrions contester la sagesse de Dieu. Mais il n'en va pas ainsi. Cela étant, le miracle ne peut contredire à aucun principe de puissance ou de sagesse en Dieu. Il n'y a rien, dans son concept, qui implique contradiction et le démontre impossible.
« Cependant, vous n'en avez pas cons-
taté, » medira-t-on. Non, et je n'ai vraiment point le désir d'en constater. Ma foi catholique ne m'oblige à admettre aucun des miracles qui ont pu se faire depuis la fin de la prédication apostolique, c'est à dire depuis la mort du dernier des apôtres; par conséquent, je n'éprouve pas le besoin de voir des miracles.
Mais je crois aux miracles du Christ : ils ont la sanction de l'histoire, le témoignage de tout un peuple; et je crois aux miracles des apôtres, parce que le Christ leur avait dit qu'ils en feraient, et leur avait, en cela, délégué sa puissance.
Notez que le Christ n'est pas tout entier dans ses miracles. Il refusa d'en faire; il se plaignait que ses auditeurs en réclamassent; il déplorait qu'ils en eussent besoin pour croire. Les apôtres, témoins de ses miracles, n'en croyaient pas davantage à sa divinité, et, lourdement, venaient demander au Christ quand il rétablirait le royaume
d'Israël.
Ce qui a le plus brillé dans le Christ, c'est moins sa puissance miraculeuse que sa doc-
Irine, sa sainteté, cette beauté morale qui faisait de toute sa vie comme un rayonnement de l'éclat du Thabor.
S'il a renouvelé le monde, s'il lui a infusé un sang nouveau, c'est par là, beaucoup plus que par ses miracles.
On viendra vous dire que le monde est peu renouvelé, et que l' échec du Christ est évident, puisqu'il n'a agi que sur une si petite partie du monde. — Attendons! L'humanité a bien attendu jusqu'à nos jours pour s'éclairer à l'électricité, et pour trouver des sérums qui immunisent, nous pouvons bien attendre, et croire que l'action assainissante du Christ n'est pas épuisée.
Ce progrès lent du christianisme n'a rien qui surprenne, étant donné que l'obstacle est dans la liberté humaine, trop souvent opprimée, soit par elle-même, soit par la politique ou la diplomatie.
En somme, au cours du xixe siècle, le catholicisme a ora^né notablement. Vovez les missions; comparez leurs conquêtes à celles du xvme siècle; comparez l'Amérique d'aujourd'hui à celle d'il y a cent ans ; faites la
même comparaison pour l'Angleterre et l'Allemagne. Dans nos pays catholiques, nous sommes frappés du désarroi religieux des masses populaires; mais, à coté de ces pertes douloureuses, il y a des gains : plus de foi éclairée, plus de solidité dans les croyances, et, au point de vue du développement, l'un compense l'autre.
Tenez, il est plaisant d'entendre un de nos intellectuels, M. Havet, se demander, avec un savoureux dédain, « comment une grande révolution a pu naître de cette littérature médiocre qui s'appelle l'Evangile ». Et il vous semblera piquant d'entendre un autre intellectuel, Guyau (écrivain supérieur, certes, au précédent, mais aussi incroyant), lui répondre « que le succès de l'Évangile a été un succès littéraire pleinement mérité ; qu'il y a quelque chose de tout nouveau dans la littérature évangélique, c'est le sentiment de la tendresse; un procédé de style aussi tout nouveau, l'onction, avec une morale profonde et naïve, où chaque parole nous fait vibrer jusqu'au cœur ».
Encore une fois, regardez bien en face Ce-
A UN JEUNE BACHELIER. fâ
lui qui a dit de lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie. » Rejetez les mesquines pensées et les sentiments d'en bas, puis demandez-vous s'il y a, dans l'humanité, une figure semblable à la sienne, et si un être a eu, ici-bas, l'action du Christ.
Songez donc dans quelle abominable dépravation le Cbrist trouva le monde civilisé : quelle honte! quelles horreurs! quelles turpitudes indignes de la créature humaine, — et cela chez les plus raffinés !
Avec douze bateliers, il triomphe du polythéisme, il écrase la religion de la nature, il sépare nettement la religion de l'État, il demande des adorateurs en esprit et en vérité, — et il les obtient; il touche au bourbier humain et il en fait naître des martyrs, des vierges, des familles unies et morales!...
Non, on ne peut pas se débarrasser, par un mot, du Christ et de son œuvre. Si on le fait, c'est qu'on veut se débarrasser de ce qu'il représente pour notre vie, ou bien c'est qu'on a l'insouciance du Romain Pilate demandant ouest la vérité, et détournant la tête parce que, après tout, « ça lui est bien égal ».
il LETTRE
Gœthe, le grand païen, formulait ainsi son
jugement sur le christianisme, et cela, non pas en passant, mais a la suite de mûres réflexions : « Que la culture spirituelle progresse, que l'esprit humain s'élargisse tant qu'il voudra, il ne dépassera pas la majesté et la culture morale du christianisme, telles qu'elles brillent dans J'Évangile. » — Ne le laissez donc pas comparer, comme le font parfois des jeunes gens, superficiellement renseignés, au bouddhisme toujours indien, ascétisme fait pour une race à part, dénué d'action sociale, sans Dieu, sans au-delà.
Kuenen, de même que Réville, dans ses cours du Collège de France, se sont accordés pour déclarer que le christianisme est audessus du bouddhisme, autant que la vie est au-dessus de la mort, autant qu'un corps vivant est supérieur à un fantôme.