L'EGLISE
L'organisme que le Christ a créé pour garder et propager sa doctrine, pour nous coin-
uiuniquer sa vie, et ainsi nous soutenir clans nos lutles morales, s'appelle l'Église.
Je n'entrerai pas dans le débat des attaques passionnées dont elle est l'objet. Ces attaques, prédites par le divin Maître, ne sauraient ni nous étonner, ni nous décourager.
L'Église est le levier dont il se sert pour soulever le monde et le porter en haut. Ceux qui veulent rester en bas attaquent le levier et cherchent à le détruire pour entraver la puissance du Christ : cela doit être.
Laissons le coté historique de la question qui nous entraînerait trop loin. Je vais au plus pressé pour vous, à ce qui vous frappera peut-être davantage dans ce que vous entendre/.
Vous entendrez dire que nous, les fils de l'Église catholique, nous sommes des esclaves, qu'en demeurant dans l'Église, nous abdiquons notre liberté de penser, parce que nous recevons notre pensée toute faite de la main des prêtres.
Nous ressemblons, paraît-il, à ce roitelet africain, prisonnier de Ménélick, qui, invité à la table de l'empereur, s'excusa de ne pou-
voir manger. On ne lui avait pas appris. Il fallait qu'un serviteur lui donnât la becquée, comme aux petits enfants ; impossible pour lui de prendre un aliment, et de le porter a sa bouche.
Tel est notre triste sort. Asservis par l'autorité, nous en arrivons à ne pouvoir plus ni agir, ni penser, si ce n'est à la façon de Thomas Diafoirus, inquiet et hésitant : « baiserai-je, papa? »
En est-il ainsi? — Mon cher ami, deux simples, très simples réflexions, vous feront tirer un trait sur cette assertion tant de fois répétée.
D'abord, il faut bien que nous soyons enseignés, par un livre ou par un maître, sur la doctrine du Christ, si nous voulons l'apprendre. Que ces maîtres soient ceux à qui le Christ a dit « : Allez, enseignez les nations, apprenez-leur ce que je vous ai appris », il n'y a là rien que de très naturel.
Le protestantisme a voulu écarter le maître et garder seulement le livre; il en a bien vite rappelé ; l'enseignement de la religion, comme tout enseignement, a besoin d'être fécondé
dans nos esprits par la parole vivante.
Est-ce que cet enseignement qui nous est donné nous asservit? Nous écoutons l'Eglise ; nous sommes libres d'accepter ou de ne pas accepter son enseignement. Nous pouvons faire comme ces auditeurs du Christ, qui, après l'avoir écouté, s'en allèrent en disant : Dur us est hic sermo. Ou comme ce jeune homme à qui le Christ donna un conseil de renoncement, et qui préféra renoncer au Christ, ou même comme Judas.
Dans la suite des siècles, n'y en a-t-il pas beaucoup qui ont imité ces premiers exemples d'indépendance? — « Sans doute, répondra-t-on, mais on les a retranchés de l'Église. )> Quoi d'étonnant! est-ce que celui qui va combattre dans les rangs d'une armée étrangère ne perd pas sa nationalité? Celui-là ne peut pas avoir la prétention d'être de l'Eglise qui a résolu d'en sortir.
Et encore, remarquez donc que nous ne portons pas un jugement de fond. La question de bonne foi reste intacte, et pas plus à ceux-là qu'aux autres nous n'appliquons la maxime : « Hors de l'Église, pas de salut! » —
Dieu seul reste juge de décider si, séparés du corps de l'Église, ils ont continué de faire partie de l'âme de l'Eglise par leur bonne foi.
Il n'y a pas d'asservissement, quand on peut accepter ou rejeter un enseignement donné. Voilà ma première réflexion, je passe à la seconde.
Vous avez écouté l'enseignement du Christ, vous êtes convaincu. Vous adhérez de toute votre âme à cet enseignement. Vous ne voudriez plus être séparé du Christ ni par l'esprit, ni par le cœur.
Où est donc ici l'abdication de notre liberté de penser?
Notre situation est celle de tout homme en face d'une vérité. Du moment qu'une vérité s'impose à nous, nous ne sommes pas libres de l'accepter ou de la refuser. Je sais que Charlemagne a été couronné en l'an 800, je sais que la Seine coule à Paris, je sais que 1 et 1 font [\. — Suis-je libre, en face de ces vérités que je sais de source certaine? De même , je ne suis plus libre en face des vérités de la foi, quand elles m'apparaissent démontrées, certaines, évidentes. Ma liberté
A l\ JEUNE BACHELIER. fâ
subit ici le inêrne sort qu'en face de toute autre vérité.
Au xvie siècle, les protestants, dans leur âpre désir de tout démolir, criaient aux quatre vents du ciel : « Désormais, chacun pensera ce qu'il voudra, et croira ce qui lui plaira! »
— Nous savons comment, au bout de peu de temps, ils s'égorgèrent en famille, afin de s'obliger à penser tous de la même manière.
— Théoriquement du moins, ils proclamaient que, pour être libre, il faut se faire sa vérité à soi, sans s'inquiéter d'autre chose que de sa volonté personnelle... De grâce, un peu de sens commun ! est-ce que je puis penser ce que bon me semblera sur les trois vérités que j'ai énoncées plus haut?
11 en est de même des vérités de la foi. Vous décrétez l'anarchie intellectuelle, en matière religieuse : c'est fort bien ; mais, en somme, la vérité est quelque part.
Voici trois hommes qui croient, l'un que le Christ est uniquement Dieu; l'autre qu'il est homme, tout simplement; le troisième croit que le Christ est homme et Dieu à la fois. Sur les trois, il y en a deux qui se trom-
pent. Ils ne peuvent pas, se contredisant,
avoir raison tous les trois.
Ce cri de guerre des protestants, si peu logique qu'il soit au point de vue intellectuel, s'est répercuté jusqu'à nos jours. Ils sont nombreux ceux: qu'offusque le mot de « vérité ». La vérité pour eux, c'est la ca ligue des supplices asiatiques; la posséder, c'est se diminuer dans sa vitalité intellectuelle, s'annihiler, parce qu'on ne peut plus changer d'idée. On est figé, fixé, cloué.
Conception bizarre, difficile à saisir, à cause de la peur qu'elle dénote de la vérité, et de l'illogisme qu'elle recèle. — De fait, il faut bien en convenir, quand on est certain que 2 et 9. font 4? il est malaisé de croire que cela donne 5; et, si la vérité à croire renferme des conséquences pratiques un peu gênantes, nous comprenons tous qu'il est fort ennuyeux de n'en pouvoir changer.
Ne sentez-vous pas, mon cher ami, le raisonnement tortueux qui est au fond -de cette querelle, et la confusion qu'on veut établir? Habitués à ces partis politiques où l'on abdique sa conscience sur une foule de ques-
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tions, pour rester fidèle à la discipline du bloc, nos adversaires ont l'air de croire qu'il en est ainsi de nous. Méconnaissance odieuse des conditions de la conscience chrétienne ; elle garde sa pleine et joyeuse liberté en répétant : Scio cui credidil J'ai confiance que Dieu ne peut pas se tromper, et qu'il ne veut pas me tromper.
Ces deux réflexions suffiront à vous donner les éléments d'une réponse lorsqu'on gémira, devant vous, sur votre odieux esclavage intellectuel.
Cet esclavage entreprend aussi sur notre liberté d'action. On brise notre initiative, on atrophie notre responsabilité personnelle. Sous le nom de sacrements , des « formules magiques », des « gestes », des « incantations », nous dispensent des devoirs de la vie morale, et opèrent en nous ce que notre volonté seule devrait opérer.
Grâce à Dieu, voire éducation chrétienne suffit à faire justice de ces accusations qui ne peuvent naître que dans des esprits où n'a pénétré aucune culture chrétienne.
Vous savez bien, en effet, que les sacre-
menls n'agissent pas à notre place, el que,
s'ils nous apportent le cœur de Dieu, son secours, sa grâce, sa vie, aucun d'eux n'opère, sans notre coopération, — et c'est en quoi on mésuse de la langue française, quand on les assimile à des « formules magiques ».
Il y a quelque chose de très haut et de très grand dans l'acte de l'homme qui s'agenouille, au sacrement de pénitence, pour demander à Dieu son pardon, et qui le reçoit en vertu de la promesse divine. Mais nous savons que cet homme ne recevra rien, s'il n'a un regret sincère de ses fautes.
Il faut avoir un singulier parti pris pour trouver baroque ou plaisant l'acte noble de l'homme qui dit à Dieu : « J'ai eu tort », et l'acte miséricordieux du Père céleste répondant à l'homme : « Tu regrettes, je te pardonne. Va en paix! »
C'en est assez sur ces questions. Vous indiquer le point où vos réflexions doivent porter suffit pour que, d'elles-mêmes, elles aillent jusqu'au bout de la vérité que je vise ici.
Ce que vous apercevrez bien, sans autre commentaire, c'est le rôle indispensable de
l'Église clans la conservation de la vérité divine et dans le développement de notre vie morale : sans elle, c'eût été l'émiettement , la déformation de la doctrine, la falsification de la morale, — et les âmes livrées à l'abandon, comme le troupeau, quand le bon Pasteur est absent.