‹ Lettre a un jeune bachelierChapitre 7 sur 9 · LA MORALE · texte numérisé non relu

LA MORALE

De toutes les questions, il est probable que c'est la morale qui vous préoccupe le plus, dans les attaques dont elle est l'objet.

Qui sait? peut-être moins pour la bien pratiquer que pour chercher s'il n'y aurait pas un biais qui vous permît de vous débarrasser — honorablement — de certaines de ses règles.

Parmi les jeunes gens, il y en a qui ne vont pas si loin. Peu leur importe le bon sophisme de justification.

Sit pro ratione voluntas!

Je veux; cela me plaît; il n'est pas nécessaire que je cherche un autre motif d'agir !

.>l LETTRE

Tout de même, cela importe. Vous devez bien sentir qu'il y a en vous le bien et le mal, l'instinct et le devoir, qu'il y a lutte entre eux.

On ne peut pas réclamer la liberté souveraine de ses actions. Ce serait tomber fatalement dans la servitude de la bête qui vit en chacun de nous. Il n'est pas possible — si séduisant que ce soit pour la lâcheté humaine — qu'un homme qui réfléchit puisse ériger cette liberté-là en théorie morale.

Regardez bien notre société et d'ailleurs toute société humaine. Si les instincts pouvaient se déchaîner, si vraiment chaque individu avait le droit de faire tout ce qui lui plaît, d'appréhender tout ce qu'il convoite, où en serions-nous ?

Sur ce sujet, l'un des modernes adversaires les plus décidés de la morale chrétienne a écrit cette page que je contresignerais volontiers : « Si nous voulons être des hommes, et, pour être hommes, être libres, si là est la première exigence de la conscience moderne, ne nous berçons pas d'une illusion vaine, sachons que le droit, que nous revendiquons à juste titre, n'est que le droit à un devoir

qu'il dépend de nous seuls d'accomplir.

« Notre premier devoir est de nous créer nous-mêmes, de nous donner l'être, en nous élevant à la dignité de la personne humaine. Si nous obéissons à la loi d'inertie, si nous nous laissons aller aux désirs multiples qui tour à tour nous sollicitent, si par une sorte de négligence, par une paresse, qui vraiment est la mère de toutes les déchéances, nous laissons notre être se décomposer dans les instincts qui sont les éléments de notre nature, si nous ne sommes que ce que nous font les circonstances, si même notre caractère n'est que notre tempérament... notre vie se divise et s'appauvrit par ses propres contradictions.

« Nous ne nous élevons à l'être qu'en nous élevant a la liberté, qu'en maîtrisant nos penchants multiples , qu'en subordonnant leur diversité à la logique d'une volonté fidèle à la même pensée. La vie nous apparaît alors comme le perpétuel effort pour se conquérir elle-même. »

Ce philosophe rejette naturellement le péché originel, toutefois il va encore plus loin

que nous en disant que « l'homme est une bëte méchante et cruelle ». Il ne pactise |>;is, vous le vovez, avec les flatteuses théories de Rousseau sur notre perfection originelle. Mais bien que les moralistes modernes, qui rejettent le christianisme, se départagent en ces deux classes : partisans de la nature viciée, partisans de la nature non viciée, chaque groupe reconnaît que l'être humain a besoin d'être forgé à nouveau pour devenir un homme digne dece nom. Et forgé par qui? par lui-même.

En échappant à la morale chrétienne, on n'échappe donc pas à la loi de la lutte. L'homme n'a pas le droit de se laisser aller à ses instincts, pas plus qu'il ne lui siérait de se rouler, un jour de pluie, dans la boue, sans étonner ses semblables, que le même fait ne surprend pas chez l'animal.

Il en est qui, lisant ceci, diront : « Vous le voyez, la morale chrétienne est inutile, puisque la morale indépendante conduit aux mêmes prescriptions, et nous avons raison de dire qu'il y a des gens sans religion qui valent autant et mieux peut-être que certains chrétiens. »

Voilà une de ces assertions dont les jeunes gens sont coutumiers, quand ils veulent se débarrasser de la morale chrétienne, avec le secret espoir de faire penser aux autres que ce débarras les laissera tout aussi bons et même meilleurs qu'auparavant.

Notez, mon cher ami, que je n'attribue pas une moralité déplorable à ceux qui se tiennent en dehors de la morale chrétienne, ils sont retenus, les uns par un tempérament honnête, les autres par l'impulsion reçue d'une éducation chrétienne, ceux-ci par leur milieu, ceux-là par un certain idéal qu'ils se sont fait.

Quel argument tirez-vous de là? la religion n'est pas simplement une morale. Ces hommes sont dans la situation d'un fils, qui, marié et père de famille, remplirait à merveille ses devoirs envers sa femme et ses enfants, mais dédaignerait ses vieux parents et les laisserait à l'abandon. Vous estimeriez vous-même que cette conscience n'a pas le sens complet de ses devoirs.

D'autres, au rebours de ceux dont je viens de parler, tireront une autre conclusion en

disant : « Ce n'est pas la peine d'abandonner

la morale chrétienne, si, dans la morale nouvelle, on retrouve les mêmes obligations. » — Que voulez-vous? il y aura toujours en eflel une lutte à mener. Et pour la mener, \ous n'aurez ni une obligation qui s'impose à vous d'en haut, ni une sanction certaine, ni surtout ces motifs si doux, si puissants pour le cœur : Dieu, sa volonté, son amour.

Ces motifs auxquels je viens de faire allusion fournissent à nos adversaires un de leurs points d'attaque les plus bizarres. Pour eux, la morale ne doit pas venir du dehors, de quelque chose d'extérieur à nous. C'est la conscience seule qui parle et intime ses lois.

Pourtant, à une loi ii faut bien un législateur. Ce législateur ne peut pas être la conscience, sinon nous aboutissons à la conscience individuelle, avec son flux et son reflu* fantaisistes. INi rèsrle ni frein.

Ne connaissez-vous pas de ces gens qui parlent toujours de « leur conscience », et qui font rire d'eux parce qu'on sait que cette conscience est une bonne personne qui supporte tout, qui permet tout?

Quand le Christ disait à ses disciples : « Il y en a qui vous tueront et qui croiront faire une œuvre pie », il donnait là un exemple des aberrations de la conscience sans guide et sans boussole.

Kant répète souvent que « la morale pratique légifère pour tous les hommes de toute la terre et de tous les temps, pour tout être libre et raisonnable »,cela veut dire, j'imagine, que tout homme croit à une différence entre le bien et le mal. Mais, dès qu'on sort de cette généralité, quelle variété d'application!

Pour Kant, par exemple, le mensonge est la faute morale la plus grave. Schopenhauer, au contraire, et avec lui nombre de moralistes anglais, prétend que c'est un acte indifférent, permis en beaucoup de cas par la conscience. Herbert Spencer soutient que la charité chrétienne est impraticable, mieux que cela, antisociale. La morale finit par prendre la couleur de chaque esprit, et ceci est encore plus évident, quand il ne s'agit pas des penseurs, mais de ceux qui vivent moins de raisonnements que d'impressions.

Une règle doit donc nous être imposée, à

eu LETTRE

laquelle la conscience obéira, el cette règle

devra êlre posée par le seul législateur qui ait un droit absolu à notre obéissance, c'est ;i dire Dieu.

Je suis toujours surpris que ceci puisse être objet de discussion, tant il me semble que ces vérités s'imposent, comme des vérités de bon sens, à toute âme qui réfléchit sans parti pris.

C'est votre avis, répliquent nos adversaires, mais nous ne voulons pas « fonder le connu sur l'inconnu ». Appuyer notre vie morale sur la notion d'un Dieu législateur, voilà l'inconnu auquel nous ne pouvons adhérer. — J'en conviens, voilà l'abîme qui nous sépare. Pour eux, Dieu n'existe pas; pour nous, nous savons bien que fonder notre morale sur le Dieu que nous adorons, ce n'est pas la fonder sur l'inconnu.

A propos de ces questions, vous avez dû entendre, maintes fois aussi, dire aux uns ou aux autres : « Personne n'a envie de faire des fautes... les fautes sont des erreurs... on ne se trompe pas volontairement... on ne se fait pas de mal exprès. »

C'est ainsi qu'on raisonne quand on reste dans l'abstrait, sans aucun contact avec la nature humaine prise dans son évolution pratique. Le sophisme est joli : « On ne se fait pas de mal exprès. » Permettez ; l'homme qui, en calomniant un ami, obtient une place qu'il lui arrache, celui-là ne se fait aucun mal, pas plus que celui qui, en répandant de fausses nouvelles, opère un coup de Bourse habile qui l'enrichit, en ruinant les autres. Les exemples pourraient être produits par milliers. Je n'ai pas besoin d'insister; il n'y a qu'à réfléchir pour voir le défaut évident de cet argument.

Nos adversaires, dans l'ardeur de la bataille, ne reculent pas devant cet inconvénient grave d'être pris en flagrant délit de contradiction. Jugez-en. Les uns viennent nous dire : « La morale chrétienne, morale d'ascète, qui n'est pas faite pour vivre de la vie présente. » Les autres, au contraire : « Morale basse : elle promet une récompense, elle fait craindre des châtiments... » Ainsi, d'un coté, on lui reproche trop d'élévation ,de l'autre, elle n'en a pas assez.

Morale d'ascète! parce qu'elle prêche le renoncement. Mais n'est-ce pas Va b c de la lutte contre soi-même, du don de soi aux autres? Comme le disait un Père de l'Église : « Sortis de nous-mêmes par le renoncement, nous entrons dans les autres par la charité. » Le renoncement n'est pas, pour nous comme pour les bouddhistes, un but ; c'est un moyen. Voilà en quoi notre morale est un principe de vie pour toute créature et non pas un écrasement, un détournement de la vie normale. Le renoncement brise 1 instinct, et nous conduit au travail, à l'action, à la charité.

Le Christ n'a-t-il pas indiqué tout cela dans la parabole des talents où il nous prêche l'action et le travail? dans les exemples de sa vie, lui qui a vécu de la vie de tout le monde et qu'on appelait le « fils du charpentier », parce que c'est là, dans un atelier, qu'on l'avait vu pendant la majeure partie de ses journées? — Saint Paul ne recommande-t-il pas : Labora sicut bonus miles Christi? Ne déclare-t-il pas que « celui qui ne travaille pas ne doit pas manger » ? Et ne souhaite-t-il pas sans cesse à ses disciples « celte paix et cette joie » qui

indiquent bien qu'il ne leur voulait pas une vie inquiète et morose? C'est déformer l'enseignement chrétien que de le travestir en un ascétisme qui ne peut s'harmoniser avec la vie du commun des mortels.

Mais voilà : le chrétien ne pense qu'à faire son salut; c'est un parfait égoïste pour qui lui, et lui seul, compte. Convenez, mon cher ami, que si saint Vincent de Paul, saint Jean de Dieu, saint François d'Assise et tant d'autres étaient préoccupés avant tout de faire leur salut, ils étaient tout de même préoccupés de bien d'autres choses avec cela, et de choses très bonnes pour l'humanité. Que n'avons-nous beaucoup « d'égoïstes » de cette espèce!

« Faire son salut », c'est vouloir, de cette terre où tout n'est pas joie, arriver à cette vie où la joie sera entière. Est-ce donc si étrange?... Il paraît que ce seul désir a quelque chose de bas. Attendons que le progrès de la « science » supprime de la morale humaine ce désir intéressé.

Puis — ah! écoutez bien cet argument et jugez de son honnêteté — « les gens qui attendent une vie éternelle se préoccupent peu

cl LETTRE

de justice sociale; ils prennent facilement leur parti des maux d' autrui, puisque le bonheur éternel compensera tout ». Ce sont des intellectuels qui osent dire cela, eux qui savent ce que le christianisme a fait pour secourir toute souffrance humaine, et que, dans ce temps d'expulsions, on réserve certaines congrégations hospitalières parce que la société civile n'est pas en mesure de pourvoir au bien qu'elles font librement et à leurs

frais...

Grande tristesse, n'est-ce pas, que de voir des adversaires intelligents, instruits, descendre à de pareils mensonges, — toutes les armes leur sont bonnes!

La sanction, qui consistera en des récompenses ou en des pénalités, a-t-elle vraiment tant de bassesse? — La récompense n'est pas le « baschicli » des Orientaux, la gratification du commissionnaire qui nous a fait une course; qu'est-elle pour nous, si ce n'est l'achèvement de notre être dans une vie où notre intelligence et notre cœur auront, auprès de Dieu, ce qui leur aura manqué ici-bas? — Jl ne leur manque donc rien à

ceux qui incriminent notre vie éternelle, pas même de vouloir retrouver un jour ceux qu'ils ont aimés?

Je dis que nous avons l'intuition qu'elle existe, cette vie future. Nul ne pourra nous prouver que cette intuition nous trompe. Loin de là, des savants marquants, et qui ne s'inspirent pas du christianisme, nous déclarent eux-mêmes qu'il « n'y a rien dans la science moderne qui nous conduise à ne voir dans l'homme qu'une combinaison passagère et périssable » .

Joignez à cela la parole infaillible du Christ, et l'intuition se change en certitude pour nous enseigner la vie future.

En dépit de toutes les attaques, c'est pour nous joie et force de nous dire : il y a une loi morale qui est l'expression de la volonté de Dieu; cette loi morale donnera à ma nature son maximum de perfection sijelasuis fidèlement.

Et, pour la suivre, j'ai de grands et forts motifs : Dieu qui m'a aimé, Dieu qui me demande de vouloir ce qu'il veut, Dieu qui me réjouira par la vision heureuse de sa gloire, dans l'éternité.

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