‹ Lettre a un jeune bachelierChapitre 8 sur 9 · PURETÉ DES MŒURS · texte numérisé non relu

PURETÉ DES MŒURS

Parmi les applications de la loi morale, telles que le Décalogue commenté par L'Évangile nous les intime, il en est une dont la jeunesse cherche volontiers à s'affranchir. Si les prétendus conflits entre la foi et la science écartent quelques jeunes gens de la religion, on peut dire que les conflits entre les instincts d'en bas et ceux d'en haut en écartent beaucoup plus; oui,

On prend pour de l'amour le désir né d'hier.

Et, sur ce, on se dégage de la morale du

Christ.

D'où cela vient-il? — Hélas! dans notre société où tout se dit, où tout s'imprime, où tout traîne entre les mains de la jeunesse, les excitations sont partout.

Elles viennent de ces camarades sans moralité, vauriens grossiers dont rien n'arrête la hardiesse, parce que, chez eux, rien n'est formé, rien n'est d'aplomb, ni l'intelligence, ni le jugement, ni le cœur. Vous en avez

entendus, de ceux-là, pérorer cyniquement, le verbe haut, le sourire satisfait, avec une suffisance qui imposait le silence — et même l'admiration — aux Panurges de seize ans qui les écoutaient.

Le mal vient aussi de ces gravures pro\ocatrices qu'on trouve à profusion, de ces lectures déprimantes qui font à l'âme le même effet que ce supplice des temps barbares où l'on coupait à un malheureux les nerfs des bras et des jambes pour le paralyser à jamais.

Il appartient à la jeunesse, mon cher ami, de se garder, en se rappelant que nul n'a le droit de tout entendre, ni de tout voir, ni de tout lire : cela dérive des principes mêmes de la lutte morale que nous avons vus établis par tous les moralistes.

Pourquoi donc tant de jeunes gens ne se gardent-ils pas? pourquoi cette faiblesse si fréquente?

Il en est qui répondent : « C'est la nature! la nature le veut et l'exige. » — Étonnante réponse! Est-ce que nous ne passons pas notre temps à endiguer la nature? Laisse-t-on le

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fleuve sans barrage et sans quais? N'empêcherait-on pas la « nature » du volcan d'engloutir, dans une coulée de lave, des milliers de vies humaines, si on le pouvait? Est-ce qu'on ne fait pas à la science moderne une gloire d'avoir asservi, dompté la nature?

Il n'y a que sur ce chapitre spécial qu'on donne ce singulier argument. Jugez de ce qu'il vaut.

Pourtant, vous l'entendrez propager par certains médecins. Étonnez-vous-en, et ditesleur, sans hésiter, qu'ils discréditent à plaisir leur jugement et leur science. Ils devraient savoir, en effet, ce que pense une de nos célébrités médicales, le professeur Alfred Fournier, dont personne ne contestera la haute compétence en ces questions.

Lui, il a écrit ceci : « On a parlé indûment et à la légère des ce dangers de la continence « pour le jeune homme ». Vous avouerai-je que, si ces dangers existent, je ne les connais pas, et que nioi, médecin, j'en suis encore à ne pas les avoir constatés, bien que les sujets d'observation ne m'aient pas manqué en la matière... La précocité génésique n'est qu'ar-

tificielle et ne dérive le plus souvent que d'une éducation mal dirigée. En tout cas, soyez-en sûr, le péril dans l'espèce consiste moins à contenir qu'à devancer. »

Ces paroles ne sont pas un texte habilement découpé, c'est la doctrine même de ce maître; je pourrais la corroborer par des textes de même précision, émanés de médecins, particulièrement compétents en ces matières, et qui ne se placent à aucun autre point de vue que celui de la physiologie; vous pouvez donc conclure.

Vous conclurez sans doute qu'il y a lieu de regarder à deux fois avant de demander conseil à des médecins qui prennent la contradictoire de ces principes, parce qu'ils montrent un jugement mal éclairé, un esprit d'observation superficiel, et, en définitive, une « science de camelote ».

Pour tout dire sur ce sujet, j'emprunte à un recteur d'Académie, dont l'influence morale est grande en ce moment, M. Jules Payot, les lignes suivantes sur la singulière contradiction des chevaliers servants de la « nature ». Faisant allusion à un vice qui

est manifestement une tan,', il ajoute : « >ul père de famille ne dit à son fils : a Va, « livre-toi à ces pratiques, il faut que jeunesse « se passe! » On ne voit même pas ce vice, chose étrange, encouragé par la grave autorité des médecins. Après avoir déclaré « nécessaire pour la santé » l'amour, les voilà qui, par une inconséquence visible, désavouent cette forme si simple, si économique, si sûre de l'amour physique, tel qu'ils l'admirent ! Si l'accomplissement des fonctions physiologiques est sacré, on ne s'explique pas cet ostracisme... Grotesque contradiction! »

Pour lui, moraliste non chrétien, comme pour nous, moraliste chrétien, des deux côtés, sous une forme ou sous une autre, c'est le mal, c'est le vice. Mais il était bon de souligner encore, par ce rapprochement, les incohérences antimorales des champions de la « nature ».

Autre bonne raison : « Que voulez- vous? tout le monde en fait autant. C'est le péché universel de la jeunesse masculine. »

Tout le monde?... Qu'en savez-vous? Si ceux qui s'amusent à gaspiller les trésors de leur

jeunesse le crient bien haut, par fanfaronnade, par indigne gloriole, croyez-vous que ceux qui restent honnêtes s'en vont le crier sur les toits? Vous comptez ceux qui font mal, et vous dites : « Tout le monde agit ainsi! » puis vous passez à côté de ceux qui, silencieusement, se conservent dans l'intégrité de leurs mœurs, sans penser que ceux-là sont aussi un nombre, — et un nombre plus considérable peut-être que vous ne l'imaginez.

Surtout que les lâches ne disent pas : « C'est impossible de résister! »

Savez-vous, mon cher ami, comment, dans nos faubourgs, se créent les alcooliques? On emmène le petit apprenti au cabaret; on veut lui apprendre à être un homme : pour cela, il faut qu'il boive. Les premiers exercices pain issent un peu violents à son jeune estomac. Alors on se moque de lui, on l'excite : « Tu n'es pas un homme! » Lui, il se pique au jeu. Bientôt, il boit comme les plus vieux. L'alcoolisme compte une victime de plus, qui se détraquera peu à peu, pour finir peut-être comme Coupeau.

Cette histoire est celle de nos jeunes

libertins. D'abord, ce sont des conseils perfides, des moqueries de camarades plus « avancés »; après tout, on veut savoir; on veut être un homme; on veut avoir la gloire de faire comme les autres, de les dépasser; — et, en somme, de quoi s'agit-il? de satisfaire l'instinct qui nous est commun avec les animaux!... On succombe. L'habitude se forme; elle se fait irrésistible. « Le mal devient coutume; la coutume usage; l'usage nature; la nature nécessité. » C'est en ces termes que saint Bernard écrivait le procès-verbal de nos déchéances morales.

Ah ! vous ne pouvez pas résister?. . . il ne fallait pas commencer! Si vous aviez su résister aux premières avances, si vous n'aviez pas fait un premier faux pas, vous ne seriez pas entré dans un engrenage dont vous ne pouvez plus sortir. C'est la glu!... Malgré tout, croyez bien que si vous vouliez secouer ce joug avilissant, vous le pourriez; mais il faudrait du courage: ayez-le donc! afin de ne pas devenir un de ces avariés, honte de la jeunesse, — qu'ils le soient dans leur corps ou dans leur âme.

Vous en avez peut-être entendu qui disent avec une pseudo-candeur : « Mais en quoi donc est-ce si mal? Quel tort fait-on? On ne fait de tort à personne. » — Voilà bien la morale frelatée dont vivent certains jeunes gens! Morale tout imprégnée des relents delà veulerie ambiante.

Vous ne faites tort à personne?... D'abord vous vous faites du tort à vous-même, puisque vous faites mal, et que vous allez au rebours de la loi morale posée par le Décalogue et par le Cbrist.

Puis, cette créature humaine qui est votre complice, n'a-t-elle donc pas une âme ? Lors même qu'elle aurait déjà traîné dans le mal, ce n'est pas une raison pour l'y enfoncer plus avant; vous n'avez pas le droit d'abaisser encore sa conscience.

Aideriez-vous quelqu'un à se tuer? Pourquoi aidez- vous cette créature à tuer son àme? — Ce que vous faites est d'autant plus grave, c'est un préjudice d'autant plus évident que, vous, vous arriverez peut-être à remonter la pente, grâce à votre éducation première, tandis que, elle, dénuée de tous les

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secours qui vous entourent, il se pourra qu'elle n'arrive jamais à se régénérer.

Dans sa notice sur Frédéric Ozanam, le Père Lacordaire disait de ce grand chrétien, à propos de son mariage : « Jl avait amassé dans son cœur un trésor de chasteté qui était le signe d'un trésor de tendresse, et il pouvait s'exposer sans crainte à ce flot des ans qui emporte tout amour, excepté l'amour produit et gardé par la vertu, »

Ces paroles devraient être méditées par tous les jeunes gens. Combien de mariages tournent mal ou glissent dans une déplorable médiocrité de sentiments parce que le jeune fiancé, en abordant le mariage, n'a plus, dans son cœur dévelouté, ni fraîcheur, ni vivacité de tendresse, ni respect profond de la femme aimée!

Ce cœur sali est incapable de ressentir les joies « de l'amour produit et gardé par la vertu ». Aussi, quand les premiers sentiments sont émoussés, parce que l'attrait de la nouveauté a disparu, parce que la pensée des charges et des responsabilités du mariage domine l'amour du cœur, il ne reste plus rien.

C'est l'égoisme épais, c'est la nullité du cœur, à côté d'une femme qui, elle, n'avait rien profané, et qui souffrira, toute sa vie, de n'avoir pas reçu l'égal de ce qu'elle avait apporté.

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