Les chalands, les acheteurs
comme j'ai déjà dit, de cirer tout nôtre argent, quoi qu'on n'ait aucune envie d'acheter.
71. On trouve sur le Pont-Neuf^ une infinité de gens qui donnent des billets, les uns remettent les dents tombées, et les autres font des yeux de cristal ; il y en a qui guérissent des maux incurables ; celui-ci prétend avoir découvert la vertu cachée de quelques pierres en poudre pour blanchir et pour embellir le visage. Celui-là assure qu'il rajeunit les vieillards ; il s'en trouve qui Chassent les rides du front et des yeux, qui font des jambes de bois pour réparer la violence des bombes : enfin tout le monde a une aplication au travail, si forte et si continuelle, que le diable ne peut tenter personne que les fêtes et les dimanches.
'jz. Comme les François ont trouvé le secret des peaux impénétrables, ils se moquent présentement des naufrages ; le tems est venu de marcher sur la mer et sur les fleuves avec sûreté, et sans se servir du manteau d'Elie. Un homme vécu de ces peaux est porté sur Teau sans se moiiiller, et on voit si souvent cette expérience sur la rivière, qu'on n'y fait plus d'attention '.
I. Le pont Neuf était alors l'endroit le pins fréquenté de la ville. Poar les détails^ voir Éd. Foamier, Histoire du pont Neuf, a vol. in-i2.
a. Même de nos jours, de pareilles épreuves ne sont ni auss fréquentes ni aussi populaires. Richelet a constaté Tune des plus sérieuses. Dans la première édition de son Dictionnaire (1683), il dit au mot Lanquerre : « C'est une peau en forme de gros et de
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73. Voulez-vous être homme de bien à Paris pendant six mois seulement, et après vivre en scélérat, changez de quartier et personne ne vous connoîtra; voulez-vous y vivre inconnu toute votre vie, allez loger dans une maison où il y ait huit ou dix familles, celui qui demeurera le plus prés de vous, sera le dernier à sçavoir qui vous êtes. Vous prend-il envie d'être aujourd'hui tout couvert d'or, et demain
large bourrelet qui se met aa-destus des reins en forme de ceinture et qui soutient un homme sur l'eau. La Lanquerre a été inventée depuis peu, et on en a tu paraître l'effet aux yeux de tout Paris, — le tout Paris de Louis XIV, — le 14 septembre 1677. »
L'inventeur donna son nom à l'appareil imperméable qu'il avait trouvé. Voici le titre du livre très rare qu'il publia sur ce sujet : Le naufrage sans péril ou l*invention cTune machine qu^on peut porter à la poche y qui nous fait passer les rivières tout vestus et être plusieurs jours sur la mer sans aucun péril pour notre vie et sans mouiller nos armes et nos habits, par M. Richard Lanquer, gentilhomme d'Amiens en Picardie, capitaine de cavalerie, entretenu, en temps de paix et en temps de guerre, par le roy de Portugal, et Chevalier de l'ordre du Christ, A Paris, 167$, in-80.
Mais, comme tant d'autres inventions modernes, telles que les bateaux cuirassés, les armes rayées, le revolver, etc., le scaphandre n'est que la résurrection d'inventions anciennes, du Vieux-neuf : c'est ainsi que l'on trouve dans le manuscrit n*' 1914 du fonds Saint-Germain français de la Bibliothèque nationale, le curieux dessin d'un fantassin du xiv* siècle, armé de pied en cap, qui se soutient sur l'eau au moyen d'un sac de cuir plein d'air attaché autour de son corps ; il passe à gué une rivière ayant de l'eau jusqu'à mi-corps, ses pieds sont chaussés de patins, et il tient à la main une espèce d'oriflamme horizontale à deux pointes, ayant auprès de la hampe trois fleurs de lis. « Le sac s'emplit, dit la note jointe au dessin, par ce tuyau de bois qui est bouché d'an petit liège, et celui qui se sert de cette machine l'entretient avec la bouche. Les semelles qu'il a aux pieds lui aideut à nager ; cela est propre à passer une rivière ou le fossé d'une place. »
habillé de bure, personne n'y prendra garde, et vous pouvez marcher par la ville vêtu en prince ou en faquin.
74. J'ai vu un dimanche dans une seule paroisse faire soixante-cinq mariages^. On dit qu'il y a ici jusqu'à quatre mille vendeurs d'huîtres*; que l'on y mange chaque jour quinze cens gros bœufs ', et plus de seize mille moutons, veaux ou cochons, outre une prodigieuse quantité de volaille et de gibier*. Le
I. Jamais on n'a célébré de mariages k Paris le dimanche ; il n'est pas croyable qu'on en ait béni soixante-cinq dans ane seule paroisse, fiit-ce à Saint- Eustache, réputée la plus populeuse.
a. Le Livre commode ne fait pas mention du commerce des hnttres ; on en mangeait cependant à Paris, pas autan, néanmoins que le rapporte l'auteur, sur un on-dit, il est vrai. « A quatre-vingthuit ans, écrivait Saint-Evremond à un de ses amis, je mange des huîtres tous les matins; je dîne bien, je ne soupe pas mal ; on fait des héros pour un moindre mérite que le mien. »
}. Lister, tout Anglais qu'il était, ne trouva pas, sauf sur un point, la viande de Paris mauvaise : « Lç mouton et le bœuf, dit-il, sont bons, et valent à peu près les nôtres, sans les surpasser toutefois. Quant au veau, il n'en faut pas parler : il est rouge et grossier. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il y ait pays, en Europe, où l'on réussisse pour cet élevage aussi bien qu'en Angleterre. » Voyage à Paris en i6g8y ch. vi. Quoique inférieure, cette viande entrait pour beaucoup dans la consommation, que la Lettre du^ Sicilien évalue avec plus de fantaisie que de vérité.
4. « Les bestiaux arrivés en 1668, à destination de Paris, tant sur les anciens marchés qu'au marché central, dit M. Max. Du Camp (Paris, II, 76)^ forment des troupeaux près desquels ceux qu'Ulysse admirait dans l'île de Trinacria sont à peine dignes d'être mentionnés : ai8,8$] bœufs, vaches et taureaux, aoi,$6a veaux, I5),a89 porcs, 1,308,) la moutons et 98 chèvres. Le total représente i,68a,ii4 animaux vendus et réservés à notre nourriture. » Il y a de l'écart entre ce chiflre et celui de 17,500 animaux de boucherie, consommés, dit-on, à Paris en KSpa « Le marché aux bœufs et aux moutons se tient à Sceaux, près Bourg-la-Reine, les
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peuple dépasse un million chaque année pour se divercir au théâtre de musique, et aux deux théâtres de comédie ^ .
75. On compte cinquante mille* msdsons, dans chacune desquelles les familles sont si nombreuses, qu'elles logent depuis le grenier jusqu'à la cave ; on y compte aussi cinq cens grandes rues, outre une infinité de petites, dix places, plusieurs marchez, dix
lundis et mardis; et celui des veaux, à Paris, sur le port delà Grève, presque tous les jours et principalement le vendredi. » (Livre commode). <( La consommation de la viande était telle, même à l'Hôtel-Dieu, qu'on y avait dressé un tourne-broche qui pouvait en faire rôtir 1,200 livres à la fois. » (Inventaire des arckins hospitalières, Hôtel-Dieu, p. joo.) « En 1876, il a été vendu à Paris pour 2,543,092 fr. de poisson d'eau douce; pour 18,884,960 £r. de poisson de mer; pour 34,065,244 francs de beurre; pour 20,417,163 francs d'œufs; pour 4,174^015 francs de fromages; pour 5,462,777 francs de fruits et légumes. Enfin, il est passé sur le carreau spécial 17,428,405 kilogrammes de volailles et gibier.» (Comptes des recettes et dépenses de la ville de Paris pour 1 876.)
« Le marché de la volaille et du gibier, — dont la consomma* tîon était prodigieuse, comme le remarque la Lettre, — se tient sur le quai des Grands-Âugustins presque tous les jours, mais principalement les mercredis et vendredis. » (Livre commode.) \\) avait pour ce marché des « jurés vendeurs et conducteurs de volailles » dont les jetons, — le Cabinet des médailles en possède un de 1709, — sont des plus curieux. Ils représentent, au revers, Adam et Eve entourés des animaux de la Création, et on y lit cette devise : Proderit his pecus et volucer (l'animal et l'oiseau leur servirent de nourriture). En 1694, on créa de nouveaux offices de vendeurs de veaux et de volailles, qui produisirent^ avec ce que rapporte en même temps « le traité des eaux et fontaines», 4,536,400 livres. (Forbonnais, Essai sur les Finances, année 1694)
I. Ce n'est pas trois, mais sept théâtres que Paris possédait à Cette époque.
a. II est difficile de contrôler ces assertions, auxquelles se mêle toujours un peu d'exagération ; la statistique, science toute moderne, n'existait pas encore.
LETTRE D'UN SICILIEN. 6i
sept portes ^, neuf ponts, avec autant de faubourgs, et plus de trente hôpitaux ; on y voie un grand nombre d'églises, de collèges, plusieurs belles bibliotéqucs publiques ou particulières et quantité de cabinets riches et curieux, ornez de médailles, de peintures, et remplis des plus belles raretez de l'Europe '.
y6. Ce n'est pas ici Tusage de rien prêter, et c'est quelquefois une forte injure d'offrir de l'argent et d'en emprunter : on n'offre jamais dans sa maison des logemens aux étrangers, ni même à ses amis.
yj. Il y a dans chaque quartier une manière de juge qu'on nomme commissaire '^ qui décide sur le champ de certaines petites contestations, et qui empêche le bruit et les querelles.
I. « La ville est ronde et environnée de très anciens mars de pierre... Dans ces mars il y a actaellement quatorze belles portes ». Thomas Coryate. Voyage à Paris (1608). En 1692, Paris n'avait que six portes monumentales proprement dites : les portes Saint- Antoine, Saint-Bernard, Saint-Denis, Saint-Martin, de la Conférence, Saint-Honoré ; les anciennes portes de l'enceinte de Philippe- Auguste furent démolies de 1684 à 1686 par arrêt du Conseil on par ordre des Prévôts des marchands et Echevins.
a. L'auteur est resté dans des généralités peu compromettantes. Voir, pour plus de détails sur ce sujet, le Voyage de Lister et notre édition de Marolles (t. III de la Collection des anciennes descriptions de Paris,, ses Mémoires,
3. L'ordonnance de Henri III (is86) créa des commissaires examinateurs distincts des juges dans les tribunaux de police. Un seul commissaire par quartier ne fut bientôt plus suffisant; on en établit deax et même trois pour le même quartier. « Quoique ces messieurs aient chacun un quartier affecté, ils chevauchent sur les quartiers les uns des autres, soit pour veiller à la police générale et à la siîreté publique. » Hurtaut, Dictionnaire historique de la ville de Paris
78. Ceux qui ne sont pas François, ne peuvent souffrir que les hommes se peignent publiquement dans les ruës^, que les dames portent toujours un petit miroir à la main ', et qu'elles aillent masquées toute Tannée '. Les jeunes gens se divertissent à tous les exercices du corps, et surtout à la paume, dans un lieu fermé et couvert, les hommes âgez passent le tems aux dez, aux cartes, et à dire des nouvelles, et les dames joiient plus ordinairement que les hommes ; elles font aussi quantité de visites, et sont assidues à toutes les comédies ^.
I. Lts petits-maîtres peignaient leurs perruques, comme leart descendants de nos jours leurs moustaches et leur barbe en éventail.
a. Le miroir ne se montre plus, mais existe toujours, plus ou moins dissimulé.
j. Voir plus haut, n° 72, p. 57.
4. Les femmes de distinction, quand elles sortaient, portaient un masque de velours noir, comme nous Pavons observé plai haut, par une note sur le vers 32a de la X* satire de Boilean.
Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu'elle,
nous apprend qu'il en était encore ainsi pendant sa jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le Palais Ma\arin de M. A. de Laborde, p. )i4, note I67, La Mijolette, est-il dit dans le bruit qui court de l'épousée (1^14),
La Mijolette a bonne grâce De maintenir par ses discour»* Qu'elle est première de sa race Qui a masque de velours.
C'était surtout la marque distinctive des femmes dont notre espousée vent singer les manières. « Que ne dirais-je pas des chirurgiens, ... lisons-nous dans la Troisième aprés-disnée du Caquet de VAccouchée (1622). Quant à leurs filles, il ne leur manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles. »
j^. Ce qu'on trouve ordinairemenc à Paris, sont quantité de paroles données qu'on ne tient point, de grâces reçues qu'on se fait un plaisir d'oublier. Plusieurs foux dans les rues, et quelques-uns d'enfermez^; mais ce qu'on voit rarement c'est la modestie et la sagesse, ce sont des gens oisifs, àt% personnes sobres, et des hommes qui ayent vieilli. Il est très rare d'y trouver des timides et des scrupuleux : mais ce qu'on n'y voit jamais, et qu'on souhaiteroit avec plus d'ardeur, c'est le repos, le secret, et un ami véritable.
8o. Au reste le chocolat, le thé et le caffé, sont extrêmement à la mode, mais le caffé* est préféré aux deux autres, comme un remède qu'on dit être souverain contre la tristesse : aussi dernièrement une dame aprenant que son mari avoit été tué dans ime bataille : Ah ! malheureuse que je suis^ dit-elle, vite qu'on m'aporte du caffé, et elle fut aussi-tôt consolée ^.
1. Foulx de Paris sont si grand nombre Que aux autres foulx portent encombre.
Sermon des Foulx, Ane. théâtre français^ t. 2, p. ai$.