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Jacques se soit suicidé. Il existe encore dans ce village plusieurs individus qui le virent après sa mort, qui assistèrent à l'ouverture de son corps. Interrogez-les, comme je l'ai fait, ils vous diront , comme l'a dit Thérèse Levasseur : Rousseau ne s'est, point empoisonné dans une tasse de café ; il ne s'est pas brûlé la cervelle.
Pourquoi se serait -11 suicidé? quel motif aurait pu le porter à cet acte de désespoir ? Celui supposé par madame de Staël , et sur lequel vous insistez dans plusieurs de vos notes, n'existait pas; je l'ai démontré, et ma sœur l'avait déjà fait avant moi. Le séjour d'Ermenonville ne lui était pas devenu insupportable à ce point de vouloir se donner la mort, comme un moyen* d'en sortir; il paraissait au contraire s'y plaire , et s'y plaire beaucoup ; il aimait mon père , qui était un homme instruit et spirituel ; sa conversation l'intéressait, il la recherchait; il aimait toute notre famille, il dînait souvent avec elle ; et, lorsqu'elle était seule, c'était au milieu d'elle qu'il passait ses soirées à faire ou à entendre de la musique. Il avait pris un attachement extrêmement vif pour un de mes frères qui l'accompagnait dans toutes ses promenades. Un jour l'on ne voulut pas lui permettre de l'emmener, pour le punir d'une faute qu'il avait faite. « Ce « n'est pas lui, dit- il, que l'on punit, c'est moi. » Jean -Jacques avait entrepris la Flore d'Ermenonville ; il y travaillait avec zèle. Il faisait, dans les beaux jours d'été , une abondante récolte de plantes et de fleurs. « Je les classerai et les arrangerai , di-
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« sait-il, dans les longues soirées d'hiver; ce sera une « occupation.» Ij'on sait le soin que Jean-Jacques mettait dans l'arrangement de son herbier, et combien cela lui prenait de temps. 11 avait aussi jeté des notes sur des cartes, écrit des pensées détachées; c'était encore pendant l'hiver qu'il se proposait de perfectionner et de lier ce travail. Jean- Jacques non -seulement jouissait ici du présent, mais il s'y occupait encore de l'avenir. Rien n'annonçait , rien n'a pu faire croire qu'il ait été malheureux à Ermenonville , et jamais on ne l'aurait soupçonné , sans ce prétendu billet que M. Flamanville assure qu'il lui a remis pour le prier de vouloir bien le faire entrer dans un hôpital. Une semblable recommandation ,* ce me semble , n'a pas besoin d'être écrite pour que l'on s'en souvienne. Il est des choses qui ne peuvent être oubliées , et la demande de Rousseau à M. Flamanville me paraît devoir être de ce nombre. Je me permettrai donc de douter qu'elle ait été faite jusqu'au moment où l'on produira le billet que l'on assure avoir été écrit par Rousseau.
L'Histoire de la vie et des ouvrages de Jean- Jacques , (jue vous venez de faire imprimer , est un sûr garant de la profonde admiration que vous nourrissez pour cet homme supérieur. Comment se fait-il donc, monsieur, que vous qui le justifiez si bien des torts qui'lui sont reprochés et des contradictions qui lui sont imputées , vous vous joigniez à ceux qui l'accusent de s'être oté la vie ? Comment n'avez -vous pas senti que ce pouvait
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être aussi un moyen inventé pour le mettre en contradiction avec lui-même ? L'on se demande effectivement pourquoi l'auteur de la belle lettre de lord Edouard contre le suicide , se serait-il donné la mort; comment aurait -il pu employer cette étrange réfutation de ses propres arguments? Ces arguments , qui paraissent être invincibles, ne l'auraient donc pas été pour lui ?
Quiconque s'est bien pénétré de la lettre sublime que je viens de citer, ne croira pas à la mort volontaire de Rousseau. Comment se fait-il donc , monsieur , que vous paraissiez y croire , vous qui rapportez dans le premier volume de votre estimable ouvrage les plus beaux passages de la lettre de lord Edouard? Les malheureux ii' avaient-ils plus besoin de lui , ne leur dei^ait-il rien ?
Vous assurez, et je ne sais sur quoi vous vous appuyez pour justifier cette assertion, que Jean- Jacques ne pouvait plus se dire à lui-même : Que jejasse encore une bonne action avant que de mourir; « qu'il ne pouvait aller chercher quelque indigent « à secourir , quelque infortuné à consoler, quel- « que opprimé à défendre ; qu'il n'avait pas d'ami « puissant dont il pût rapprocher les malheureux, m Après cette citation , vous ajoutez : « Jean-Jacques « crut donc pouvoir cesser de vivre. » Cette citation, vous ne l'eussiez pas faite, ces lignes, vous ne les eussiez pas écrites , si vous étiez venu passer quelques instants à Ermenonville , et y prendre des renseignements sur le genre de vie qu'y menait Jean -Jacques; vous eussiez su qu'il ne s'écoulait
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pas un seul jour sans qu'il ne secourût la misère par l'aumône. Cette aumône, il l'offrait aux pauvres des environs comme à ceux du village ; il donnait des avis à l'enfance , des conseils aux mères de famille, des secours aux malades; il obtenait la remise des peines sévères qui se prononçaient fréquemment alors pour de légers délits, par les justices seigneuriales; il s'occupait avec ma mère des moyens de soulager l'infortune , il lui indiquait les indigents qui avaient besoin de linge et de vêtements. Les leur faire avoir, n'était-ce pas les leur donner?
Il ne se passait pas , comme vous le voyez , un seul jour où Rousseau ne fit une bonne, et même plusieurs bonnes actions. Voulait -on obtenir des charités de ma mère , des faveurs de mon père , c'était toujours à Jean-Jacqu€s que l'on s'adressait; il n'a jamais laissé échapper ujie occasion d'être utile à ses semblables. Aussi était-il vénéré, chéri, non-seulement à Ermenonville, mais dans tous les environs. Les habitants de c€s mêmes environs se rendirent à Ermenonville le jour où ses dépouilles mortelles furent déposées dans l'île des peupliers ; ils couvraient les coteaux qui environnent le lac. La lune dans tout son éclat étendait sa lumière pâle et douce sur cette scène de douleur. Il faisait le plus beau temps du monde, et cependant la nature était triste; elle paraissait sentir toute l'étendue de la perte qu'elle venait de faire. Les spectateurs de cette lugubre et touchante cérémonie étaient nombreux; ils conservèrent un silence
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religieux. Ce silence n'était interrompu que par des sanglots et par ces paroles : « Ce bon monsieur « Rousseau ! il était bien le meilleur homme du «monde! Les malheureux ont perdu leur père!« Parmi cette foule d'individus qu'un sentiment de reconnaissance aA ait amenés , beaucoup sans doute n'avaient pas été à portée d'admirer Jean-Jacques comme écrivain , mais tous avaient pu connaître son cœur et en faire l'éloge. Vous n'eussiez pas trouvé à Ermenonville, et dans les villages voisins , un seul habitant qui eût dit que Jean-Jacques s'était ôté la vie. C'est que personne n'aurait pu l'ai dire, Meurs, tu nés qu un méchant]
Non , monsieur ; Jean-Jacques ne s'est pas donné la mort , vous pouvez en être certain , malgré tout ce que M. de Corancez et madame de Staël ont pu écrire à ce sujet. Je veux croire qu'ils en étaient persuadés, mais je puis vous assurer qu'ils n'ont fait aucun prosélyte parmi les nombreux témoins des derniers moments de Jean-Jacques ^
' La mort de Voltaire avait vivement affecté J. J. Rousseau. Comme on lui en témoignait quelque surprise à cause de leur inimitié, ■ C'est, répondit-il , que je sens que mon existence était attachée à la sienne : il est mort , je ne tarderai pas à le suivre !... »