OBSERVATIONS GENERALES
Les collections les plus célèbres de l'Europe ne contiennent presqu'aucun de ces monumens de sculpture dont les auteurs classiques nous ont transmis la renommée.
Je crois que le Laocoon est la seule exception qu'on puisse faire à cette proposition générale. Des conjectures ingénieuses nous ont fait reconnoître les copies d'un petit nombre de chefs-d'œuvre des
anciens statuaires ; mais l'espérance d'en revoir les originaux sembloit à jamais perdue.
En visitant les marbres sculptés que Mylord Comte d'Elgin a fait transporter d'Athènes à Londres, le connoisseur est certain d'avoir sous les yeux plusieurs de ces ouvrages précieux qui conçus et dirigés par Phidias et exécutés en partie par son ciseau, ont fait pendant plus de sept cens ans l'admiration du monde ancien, et que du tems de Plutarque, c'est-à-dire au siècle de Trajan, on regardoit comme inimitables par leur grâce et par leur beauté, popipYi ^à^tfjLVjTx Ipyx Ttxi %apiTi*
En effet, d'après le témoignage de cet historien, on ne peut pas douter que les sculptures qui ont orné le Parthénon ne soient des productions de cet artiste célèbre, auquel Périclès avoit confié principalement l'exécution de ces imposans ouvrages, et sous lequel exerçoient
* Plutarque in Pericle, § 13.
leurs talens d'autres artistes d'un mérite rare, tels que les Agoracrites, les Alcamènes, les Colotès.
Pausanias, dans la description qu'il fait du Parthénon d'Athènes, lie ensemble la description des sculptures qui ornent les tympans des deux frontons du temple, et celle de la Minerve colossale d'ivoire et d'or, sans faire mention de l'artiste, parce qu'il le suppose universellement connu.*
Ceux qui penseroient que l'art de Phidias se livroit exclusivement à la toreutique, et qu'il n'employoit dans ses ouvrages que l'ivoire et les métaux, seraient démentis par Aristote, qui distingue ce grand artiste par la qualification de <ro(poç Xtôoupyog, savant sculpteur de marbre, en l'opposant à Polyclète, qu'il appelle simplement statuaire, ccviïpictvT07rotov, attendu que celui-ci n'exerçoit guères ses talents que sur le bronze.-f En effet plusieurs statues
-f- Ethic. ad Nkomachum, L. vi. c. 7-
de Phidias en marbre étoient connues de Pline, qui avoit pu même en voir quelquesunes à Rome, où elles avoient été transportées: et le plus fameux ouvrage d'Alcamène, la Vénus des jardins, n'avoit atteint, disoit-on, ce haut degré de perfection, que parce que Phidias, son maître, s'étoit plu à terminer lui-même de sa main cette belle statue de marbre.*
En lisant dans l'histoire de l'art par Winckelmann -f* que le beau style de l'art statuaire n'avoit commencé que sous Praxitèle, et que la méthode de traiter les draperies en sculpture avant lui, étoit fort simple, on pour roi t se faire une idée trop faible des chefs-d'œuvre de Phidias, quoiqu'il la vérité le même antiquaire en attribuant ailleurs à cet artiste le style sublimej
* Pline, H. N. L xxxvi, §. 4. No. 3.
-f- Winckelmann, Storia délie Arti, L. vin, c. 2, § 6. et c. 3. § *.; L. ix. c. 2. § 20. et c. 3. § 17- de la traduction Italienne imprimée à Rome, 1J83, in 4to.
I Winckelmann, loco citato, L vin. c. 2. pr ; L. ix. c. 2. § 8.
semble avoir rendu justice à son mérite transcendant.
La vue de la collection de Mylord Elgin est propre à donner une idée plus grande et plus complette de ce grand talent, et en même tems plus conforme aux témoignages des anciens qui avoient admiré dans ses ouvrages toute la perfection de Fart : Phidiœ simulacris nihil perfectius, dit Cicéron;* ses figures, ajoute-t-il ailleurs, vous enchantent au premier coup d'œil : Phidiœ signitm simul adspectum et probatum est. ~f Suivant Demetrius de Phalère, contemporain de Praxitèle, le style grandiose étoit réuni dans les ouvrages de Phidias à la finesse la plus exquise :
Si la sculpture a dû quelque nouvel
* Orator, §2. f Brutns, § 64.
J De elocutione, § H. Pline a rendu hommage aux mêmes qualités de Phidias par les phrases suivantes: Hase sunt Gbiter dicta de artifice numquam satis laudato, simul ut noscatur illam magnificentiam asqualem fuisse et in parvis. H. N. L. xxxvi. § 4. No. 3.
agrément à Praxitèle, p'a donc été plutôt dans les raffinemens du style gracieux que dans ce qu'on doit appeller le beau style. Peut-être avoit-il donné aux têtes des figures, particulièrement à celles des femmes, un air plus délicat et plus séduisant: mais Fart statuaire avoit déjà touché à ses bornes au siècle de Périclès.
Un amateur accoutumé à l'examen des chefs-d'œuvre de l'antiquité, reconnoîtra dans les figures en ronde bosse du Parthénon, et particulièrement dans les parties de ces statues que le tems a plus respectées, le style grand et savant du Laocoon, du Torse, et du héros combattant, appelle le Gladiateur ; cette même habileté à exprimer la peau, cette même vie inspirée, pour ainsi dire, à la pierre insensible, cette même harmonie dans les proportions, cette même perfection dans l'ensemble.
Dans les statues des femmes, la grâce et la noblesse des poses, la richesse des
draperies, l'art de leurs jets et de leurs agencemens, égalent ou surpassent tout ce qui nous reste de plus accompli dans ce genre.
La belle ordonnance dans les compositions des bas-reliefs, l'originalité de la variété des mouvemens, le goût et l'entente des reliefs aplatis dans les sculptures de ce genre qui forment la frise extérieure des murs de la Celia, placent ces productions de l'art au-dessus de tous les ouvrages de bas -reliefs.
Après ces considérations générales, j'essaierai de distribuer chacun de ces monuments suivant leurs places, d'en indiquer autant qu'il est possible les sujets, d'en examiner les particularités dans leurs rapports, soit avec l'histoire de l'art, soit avec l'érudition et la philologie.