‹ Lettre inédite de Bourdaloue au cardinalChapitre 29 sur 50 · Joan · texte numérisé non relu

Joan

Pour moi, il m'importe peu que vous me jugiez, vous ou quelque autre homme que ce soit; je n'ai qu'un juge, à proprement parler, et ce juge c'est Dieu '. Comment il garde toujours la mesme égalité d'ame, et la mesme paix au milieu de toutes les vicissitudes où il est exposé, puisque ni l'une ni l'autre fortune ne fait impression sur lui. Comment il endure les plus mauvais traitemens avec une patience à l'épreuve de tout; parce qu'il n'y a point d'outrages dont il ne se croïe digne, et que d'ailleurs il acquiert par-là plus de ressemblance avec le sacré modelle qu'il fait gloire d'imiter, et qui lui est proposé dans la personne adorable de son Sauveur. Comment on ne l'entend jamais faire parade de ses bonnes œuvres, vanter ses prétendus exploits; étaler en de longs récits les affaires où il a eu part, et de quelle manière il s'y est comporté ; censurer celui-ci, railler de celui-là, entrer continuellement en dispute et s'ériger en homme habile et important. Comment au contraire on le voit à toute occasion, se tenir, autant qu'il peut, à l'écart, user de reserve, donnera chacun une attention favorable, approuver, excuser, tourner les choses en bien, et devenir ainsi du meilleur commerce, et de la société la plus aimable. Voilà, dis-je, ce qu'on ne doit point avoir de peine à comprendre ; et voilà par *où la mesme humilité qui nous abaisse, sert à nous relever. Comme donc l'Ecclésiastique a dit, plus vous estes grand, plus vous devez vous humilier-, je ne fais nulle difficulté de renverser la proposition ; et, sans altérer en aucune sorte cette divine parole, j'ajouste: plus vous vous humilierez, plus vous serez grand.

IL Mais n'en demeurons pas-là ; car il s'agit présentement de sçavoir, si l'humilité n'est point un obstacle aux grandes actions, et à certaines entreprises où il faut de la magnanimité, et une résolution que rien n'ébranle. La raison de douter est, que l'humilité a pour fondement la connoissance de nostre foiblesse et une conviction actuelle et habituelle de nostre insuffisance : d'où viennent les bas sentimens, et la défiance que l'on conçoit de soimesme. Un homme véritablement humble est persuadé qu'il n'est rien, qu'il ne peut rien, et que de son fonds il n'est bon à rien. Or, dans cette persuasion il n'est pas naturel qu'il forme des projets au-dessus de lui, ni qu'il veuille s'engager en des ministères et des fonctions qui demandent des talens rares et singuliers. Cela ne paroist pas naturel; mais il n'en est pas moins vrai, selon le mot de saint Léon, que rien n'est difficile aux humbles; qu'il n'y a

Page 1