Sommervogel, I
sources pour un jeune prince dans la carrière ecclésiastique. Si brillantes qu'eussent été les thèses du duc d'Albret, — on appelait encore ainsi le futur cardinal, — (1661-1664 et 1666-1667), quelque honneur que lui eût fait le grand Condé en assistant en personne à son dernier acte de licence, avec son fils Henri-Jules de Bourbon, son neveu le comte de Saint- Pol, Turenne et le duc de Bouillon, à vingt-quatre ans l'on ne peut tout savoir.
Mais le jeune abbé savait beaucoup.
Eggs, dans sa Purpura docta^ assure que c'est frappé par la capacité dont son neveu avait fait preuve, d'abord à cet acte public de théologie et ensuite dans des conférences intimes, qu'est due en grande partie la conversion du maréchal de Turenne au catholicisme (23 octobre 1668).
Le P. Rapin, écrivant à Rome deux jours après, à un membre du Sacré collège, confirme cette assertion.
... le scay que sa modestie l'empeschera [le duc d'Albret], de dire les choses comme elles se sont passées, parce qu'il y a plus de part que personne : et que ie scay que SS''^ sera bien ayse d'apprendre ce qu'il y a contribué.
La personne qui a tousiours eii plus de pouuoir sur l'esprit de mon- .sieur le mareschal de Turenne, a esté monseigneur le duc d'Albret qui par sa prudence, sa iiertu, et sa capacité qui est extraordinaire, s'estoit attiré bien de la considération et de la confience de Monsieur le Mareschal : qui estant un des plus solides esprits du Royaume, et trouuant dans l'esprit de monsieur son nepueu plus de solidité que dans tous les autres, s'ouuroit à luy, et auoit assés souuant des conférences auec luy sur la religion auec une entière satisfaction. 11 y auoit plus de trois ans qu'il meditoit sa conuersion. Et enfin il a pris pour l'exécution de ce grand dessein la conioncture du temps le plus fauorable, pour empescher le monde de croire qu'il faisoit cela par aucun interest humain, car il est présentement dans un estât où il n'espère rien de la cour. le ne dis point à V. E. avec quelle ioye le Roy apprist son dessein : quand il luy communiqua, il dit qu'il regardoit cette affaire comme la plus glorieuse à l'Eglise et la plus auantageuse à son estât, qui pouuoit arriuer. Tout le monde connoist qu'après Dieu, c'est à M. le duc d'Albret, qu'on doit cette grande conqueste.
Le désintéressement et la sincérité de Turenne avaient frappé tous Ico yeux. Sa conversion « lui fait d'autant plus
d'honneur et à FÉglise, écrivait Bussy, qu'elle ne peut être soupçonnée d'aucun intérêt humain. » Mais ceux qui avaient pu apprécier, en cette occasion décisive, le savoir et le zèle del'abbé-duc d'Albret, croyaient rendre un important service à l'Eglise, en souhaitant la pourpre pour cet ecclésiastique de grand avenir. Rapin fait entrevoir quelle utile considération le chapeau de cardinal ajouterait à tant de titres.
Ce prince a toutes les qualités qu'il fault pour cela ; il est dans une très grande estime auprès du Roy, il a tousiours été dans bons sentiments, comme il parest par le presant que ie fis de sa part à SS''' et à V. E., il est de la première naissance dans le Royaume : il a l'approbation uniuerselle qu'il a méritée par sa grande uertu. Nous auons suiect d'espérer que V. E. qui a de l'amitié et de l'estime pour luy représentera cela à SS'é.
Le cardinal- neveu depuis le 12 décembre 1667, était, comme nous l'avons dit plus haut, Jacques Rospigliosi, attaché du légat Chigi à Paris, puis internonce en Flandre.
Le P. Rapin profita du courrier extraordinaire par lequel l'abbé-duc d'Albret mandait à Clément IX le grand événement de la conversion, et lui-même en informa en même temps Rospigliosi par une missive en latin. On y retrouve à peu près sous une autre forme tout ce qu'on peut lire dans la lettre française à un cardinal inconnu : joie du roi très chrétien; heureuses conséquences pour l'extirpation des derniers restes de l'hérésie de Calvin dans le royaume ; prudence et savoir-faire du duc d'Albret; espérances fondées sur ses talents unis à ses vertus ; ses titres au chapeau ; craintes inspirées par le Jansénisme, malgré la paix de Clément IX^ Au surplus, Rospigliosi pourra en conférer avec le P. Richeome- actuellement à Rome, et à qui le P. Rapin, qui ne ménage pas ses lettres, vient d'écrire plus longuement encore qu'aux deux cardinaux ses correspondants.
Turenne ne pouvait pas moins faire que de témoigner sa
1. Rapin à Rospigliosi. Paris, 25 oct. 1668. Voir Appendice A..
2. Antoine Richeome (1605-1675) fut deux fois pénitencier à Saint-Pierre de Rome. Il y exerçait alors ces fonctions. Sommervogel, VI, 1815.
reconnaissance à son neveu. Le maréchal, qui avait abjuré le protestantisme entre les mains de M. de Péréfixe, archevêque de Paris, sollicita la coadjutorerie du prélat pour le duc d'Albret. Louis XIV ne se souciait pas, dit Choisy, de « faire un second coadjuteur de Retz », mais il recommanda chaudement à Clément IX, par une lettre de présentation, à la date du 18 novembre 1668, son « très cher et bien amé cousin, lequel a continuellement donné des preuves d'une piété solide et exemplaire, et s'est d'ailleurs si laborieusement et avec tant de succès appliqué aux estudes de toutes les sciences les plus élevées ». En même temps. Sa Majesté en écrivait aussi au cardinal Rospigliosi.
La réponse du Pape se fit attendre. Les historiens rapportent au 5 août 1669 la nomination du duc d'Albret au cardinalat. Une correspondance inédite entre Turenne et le P. Oliva, général de la Compagnie de Jésus, prouve que dès la fin de l'année 4668 les intentions du Pape étaient regardées comme favorables.
Le P. Oliva, en sa qualité de supérieur d'un Ordre adversaire déclaré des sectes protestantes, n'avait pu se désintéresser d'une nouvelle qui comblait de joie le monde catholique 1. Il s'empressa de féliciter de sa conversion ce maréchal de France qui couronnait tant de victoires remportées sur l'ennemi par cette victoire sur lui-même ~. Il le complimentait de l'heureuse influence exercée sur ce retour à Dieu par le duc d'Albret, et en même temps, il envoyait au futur cardinal des félicitations et des souhaits basés sur ce fait, connu déjà du Pape et de Rome ^.
Turenne, très touché de ces avance?^ répondit aussitôt. On ne lira pas sans intérêt ce document, expression d'une âme si droite et si humble.
L Jean Oliva, onzième général de la Compagnie de Jésus, la gouverna de 1664 à 1681.