‹ Lettre pastorale de Mgr Joseph-Alfred Archambeault, évêque de Joliette [microforme]Chapitre 29 sur 36 · NO · texte numérisé non relu

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purifient son attachement aux parents, aux amis, aux emplois

aux oeuvres même les meilleures. Le véritable trésor de cette àme, c'est Dieu seul. ‘“ Les attraits naturels dont elle se “sert, quand son devoir l'y engage, elle les modère, elle les “ dirige, surtout elle sait y renoncer sans hésitation, dès que “ des devoirs urgents le lui imposent ” (2°2).

L'âme, à ces premiers degrés de charité parfaite, est encore cependant soumise à quelques imperfections : langueur dans l'action: une certaine mollesse à combattre contre les tentations où à accomplir les sacrifices que Dieu lui demande ; divagations plus ou moins fréquentes de l'esprit ; épanchements extérieurs ; un désir du ciel mêlé au désir peu surnaturel d'etre débarrassée des luttes pénibles de la vie présente ; manque de constance pour se maintenir dans l’état élevé où Dieu l’a placée et pour tendre à un degré supérieur ; humilité moins profonde; recherche plus où moins consciente d’elle-même; foi, trop facile, inspirée par l'amour-propre, à une foule de visions vaines et frivoles ; un certain désir de paraitre sainte et favorisée de grâces extraordinaires de la part de Dieu. Ces derniers défauts, s'ils ne sont pas corrigés à temps, peuvent compromettre à jamais l'oeuvre de sanctification déjà si avancée de ces mes. ‘“ Pleines d’audace envers Dieu, elles perdent la “ sainte crainte, qui est la sauvegarde de toutes les vertus, et “ elles finissent par rendre fort douteux leur retour aux purs “ sentiers de la vertu et du véritable esprit, tant les faussetés “et les illusions s'accumulent en elles et prennent racine dans

“leur coeur ” (*%).

(*) Saudreau, Degrés de la vie spirituelle, vol. n.

— ÜSl —

La vie de l'âme parfaite est une vie remplie de merites devant Dieu. Une seule äme fervente rend plus de gloire à

Dieu, selon saint François de Sales, que mille chrétiens négli-

gents et tièdes. * Ceux qui sont unis à Dieu et lui laissent toute “liberté d'opérer en eux à chaque instant ce qui lui plait, sont “ plus utiles à l'Eglise en une heure ”, dit Louis de Blois, “ que “les autres, quoiqu'ils soient, en plusieurs années ”

b) L'âme, même parvenue à l'amour parfait, reste soumise, nous l'avons dit, à des imperfections d'autant plus incurables qu'elles sont plus spirituelles; si généreuse qu'elle ait èté à réprimer ses passions, elle a encore beaucoup d'affections naturelles et d'habitudes imparfait:s à déplorer. En elle les communications divines sont encore moins intenses, moins pures et moins fortes que ne l'exige l'union divine. C'est pourquoi saint Jean de la Croix conclut à la nécessit® d'un dépouillement complet des sens et des facultés … uelles de l'âme par des illuminations plus vives de la part de Dieu, mais aussi par des épreuves qui atteignent chacune de ces facultés dans leurs plus secrètes profondeurs. C'est ce que le célèbre docteur mystique appelle la nuit de l'esprit. Au cours de cette période de purification, Dieu ‘ plonge l'entendement dans les “ ténèbres, la volonté dans les sécheresses, la mémoire dans le : vide, le coeur dans l'amertume, l'abattement et la plus extre- “ me affliction. Il soustrait à l'âme le goût et le sent'ment “ qu'elle éprouvait autrefois dans les choses spirituelles, et

“ cette privation est une des conditions essentiellement requises

(*) Saint Jean de la Croix, La nuit obscure de l'âme, livre 11, ch. 2

DE errpereeeen

“ pour qu'elle puisse recevoir la forme spirituelle de vie, qui “n'est autre chose que l'union d'amour ” (2%),

(%) La nuit obscure de l'âme, livre 11, ch. m1,

Sainte Catherine de Gènes (*“) et sainte Angèle de Foligno (*”) ont laissé de quelques-unes de ces souffrances purifiantes un tableau propre à faire frémir. “ Tant que dure ce “martyre ”, dit sainte Thérèse, “ les souffrances intérieures de “ l'âme sont si vives et surpassent tellement les souffrances du “corps, que quand on le mettrait en pièces, elle ne le sentirait “pas... Ki cette peine durait plus longtemps (3 où 4 heures), “ je ne crois pas que notre pauvre nature put la supporter sans “miracle ” (#7), Saint Jean de la Croix les a décrites avec un luxe de détaiis et une clarté où se révèle sa science profonde de la théologie mystique (2°).

Les dispositions des âmes que Dieu purifie ainsi, comme le feu s'attache au bois qu'il dessèche pour le préparer à la combustion et le rendre aussi éclatant que lui-même, sont d’une perfection sublime; leur sainteté arrive graduellement jusqu'à l'héroisme ; même dans les circonstances les plus difficiles, dans les choses les plus ardues, elles accomplissent avec promptitude, avec joie et entrain, et cela, non en passant, mais chaque fois que l'occasion s'en présente, les actes de toutes les vertus: vertus théologales et vertus cardinales (2%).

(*#) Dialogue, 1er P., ch. x1.

(*) Chap. xIX, du Livre des visions.

(*#) Château intérieur, 6es demeures, ch. x1.

(%) La nuit obscure de l'âme, livre 11, ch. V, VI, VII, VIN.

(%) V. Benoit XIV, Dc beat. et can. sanctum.

L'ame sort de la nuit de l'esp.it toute transformée. Les passions et les affections, qui excitaient auparavant en elle des goûts imparfaits et des sentimets indignes de Dieu, se sont apaisées. Son entendement, d'humain qu'il était, est devenu tout divin ; il est comme sorti de lui-même et s'est uni à Dieu. Il n’a plus la portée faible et bornée d'autrefois ; mais il juge des choses selon la sagesse éternelle. Sa volonté n’opère plus humainement à l'égard de Dieu, qu'elle aime avec la force et la pureté de l'Esprit-Saint. Sa mémoire n'est plus ornée que des images <t des pensées de l'éternelle gloire. Enfin toutes ses forces et toutes ses affections sont renouvelées, et perdues dans les délices de la divinité (*%).

L'union transformante, fruit de la purification complète des sens et de l'e-prit et des cominunications très spéciales de Dieu, pénètre telle. nt, sans toutefois les détruire, toutes les énergies de l'âme, que la vie entière de cette âme est comme divinisée. La nature de Dieu et celle de l'âme demeurent distinctes, ‘mais la beauté surnaturelle de leur physionomie et la “gloire dont ils rayonnent, semblent les identifier si parfaite- ‘ment l’un à l’autre, que l’on dirait une transfiguration de “ l'âme en Dieu et de Dieu en l'âme: tant leur union est admi- “rable, tant elle surpasse tout ce qu’en peut dire le langage “humain” (1), Sainte Thérèse compare cette ineffable union ‘ à un petit ruisseau qui, entrant dans la mer, mêle telle- “ment ses ondes aux siennes qu'il est impossible de les sépa- ‘rer ”, à ‘ une grande lumière qui se divise en entrant dans un

(%*) V. La nuit obscure de l’âme, livre 11, ch. IV, IX, x et suivantes.

(*) Saint Jean de la Croix, Cant. spia., stropne xxXxI.

GA Fendi rot ce

‘appartement par deux fenêtres, mais qui ensuite ne forme

“qu'une seule lumière ” (#2). Dans l'union transformante, “ce n'est pas seulement l'âme qui aime Dieu, c'est encore et ‘surtout Dieu qui aime l'âme! Dieu qui, par la puissance 1rré-

sistible de son immense amour, absorbe l'âme en lui-même “avec plus de force et d'efficacité qu’un torrent de feu ne ‘saisit une goutte de la rosée du matin pour la transformer en “une vapeur imperceptible qui s'évanouit dans l'atmosphère ”? 303 +4

Il faut bien se garder de donner à quelques unes des paroles des auteurs mystiques que nous venons de citer un sens rigoureux que l'Eglise a condamné au IVe Concile de Latran. L’union dont il s'agit ici, si intime si profonde puisse-t-elle être, n'est pas, ne saurait être une union de substance, union qui n'existe pas même au ciel. C'est une union accidentelle, une union d'esprit, de volonté et d'opération, ‘ Dieu et l'âme s'u- “ nissent, comme celui qui connait parfaitement s'unit à l'objet “qu'il connaît, et comme celui qui aime parfaitement s'unit à “ l'objet qu'il aime ”.

L'ame, une fois transformée en Dieu, ne perd

plus le sentiment de sa présence, et cela même au milieu des

plus grandes croix et des affaires les plus difficiles (5%).

Son indifférence est parfaite et sa paix inaltérable (%%),

() Saint Jean de la Croix, Caut. spir., strophe XXXI, (%) Chateau intérieur, Tes demeures, ch, 11.

(#) Saint Jean de la Croix, 1 c.

(%) V, Château intérieur, Tes demeures, ch. 1et T1,

C#) V. Cant. spirit. strophe XX.

Sa charite va :si loin que le plus habitucllement elle s'oublie elle-même pour ne songer qu'aux intérêts de Dieu (%*).

Mème dans l'union parfaite, les théologiens distinguent encore des degrés selon la diversité, l'intensité et l'étendue des grâces qui sont accordées aux âmes et la correspondance de celles-ci à chacune de ces grâces. Le moindre de ces degrés est un abime de mérites et de sainteté. Aussi le crédit dont jouissent auprès de Dieu les âmes qui lui sont unies d'une manière si mystérieuse, est un crédit presque sans mesure. Le Père Lallemant, cité par un auteur contemporain, enseigne que Dieu ne leur refuse plus rien: “ Une âme qui est arrivée à ce point de “ perfection peut à elle seule soutenir par ses prières et par “son crédit auprès de Dieu, un ordre religieux tout entier, ‘tout un royaume (4%),

Souvent, mais non pas nécessairement, du moins à ce degré d'intensité, nait du pur amour une joie si grande que ceux qui en ont fait l'essai assurent qu'il est impossible de l'expliquer. “ Lorsque le très doux rayon de la contemplation vient à écla- ‘“’ter au milieu d’une fervente méditation et d’une oraison ar- ‘“ dente et embrasée, il s'élève une joie dans le coeur comme ‘un ruisseau de miel que nul ne connait que celui qui le goûte, “et celui-là mème qui le goùte ne le comprend pas, parcequ'il ‘s'écoule bientôt” (*%). Cette joie intense enivre l'âme : elle éclate souvent en des cris d'amour et en paroles de feu

en

Seigneur ”, disait un saint, “ne m'en donnez pas davantage,

(%) Idem. strophes XXVIII et XXXIX.

(*%) V. Saudreau, Degrés de la vic spirituelle, vol. 11.

(%#) Saint Bernard, Sermo de Devot., discipl. P

PETER di

“ réservez pour l'autre vie ces torrents de joies ”. ‘ Ce flux de * délices spirituelles monte quelque fois à un tel excès que, s'il “ durait longtemps, il en faudrait mourir ” (%°”).

Les plus grands mystiques appellent cette joie l'union fruitive, union actuelle de âme avec Dieu, union spéciale qui est l'effet extraordinaire des dons du Saint-Esprit et principalement des dons de science, de sagesse et d'intelligence, union enfin qui n'est que le perfectionnement et le couronnement de l'union actuclle ordinaire des âmes justes. L'union fruitive ajoute à l'union habituelle de l'âme avec Dieu par la grâce sanctifiante, les vertus et les dons du Saint-Esprit au degré ordinaire, une unic:: actuelle d’un ordre supérieur qui donne à l'âme un sentiment vif et profond de la présence spéciale de Dieu en elle.

L'union fruitive en ce monde ne constitue donc pas un état permanent; c'est un acte transitoire de l'intelligence et de la volonté; une lumière et un goût plus ou moins passagers qui découlent de la mise en exercice de l’habitude de la divine charité. Enfin l'union fruitive peut être affective, ou effective.

La première, commune à toutes les âmes justes, unit, 1l est vrai,

l'âme à Dieu par un amour très ardent et délicienx, mais sans la mette en contact avec la source de la lumière. L'union effectire, au contraire, partage des âmes arrivées à l'union consommée fait perdre à l’âäme tout sentiment à l'égard des créa-

tures et la revêt d'un amour vraiment divin (°°),

(**) V. P. Nouet, Pratique de l'amour de Dicu, XXte entretien,

(a) V. Maynard, Vic intérieure, vol, 1, pp. 460, 468, passim.

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