‹ Lettre pastorale de Mgr Joseph-Alfred Archambeault, évêque de Joliette [microforme]Chapitre 30 sur 36 · B) L'EUCHARISTIE ET LA PERFECTION DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

B) L'EUCHARISTIE ET LA PERFECTION DE LA CHARITÉ

La perfection de la charité, nous l'avons établi plus haut à la

lumière des enseignement, du docteur angélique, “ onsiste “ non seulement dans cette habitude portée à un haut degré, “ mais elle consiste dans l'habitude de la charité mise en action ‘avec une ardeur soutenue et un joyeux empressement ” (°°). Multiples sont les moyens mis par Dieu à la disposition de l'homme pour le conduire du premier degré de la charité parfaite, — que cette charité soit distincte de la grâce sanctifiante réellement ou virtucllement, peu importe, — à l'union transformante, c'est-à-dire au sommet de l'amour divin. Ces moyens,

voulant les étudier au seul point de vue de la divine Eucharistie

qui les renferme avec une efficacité d’action vraiment supé-

rieure, nous les ramènerons à trois principaux, auxquels les autres viennent aboutir comme à leur centre: les invitations pressantes de Dieu à l’âme de ne pas laisser inactive en elle la vertu de charité, mais de lui en faire produire habituellement des actes de plus en plus fervents, ainsi que les leçons qu'il met sous ses yeux à cette fin, -— les exemples exerçant sur nous une influence souvent décisive ; — les manifestations qu'il daigne lui faire de ses infinies perfections dont la contemplation attise en elle le feu de l'amour divin et sert en mème temps à purifier chacune de ses facultés ; enfin et pardessus tout l'action immédiate et fécondante de Dieu dans l’âme par ses visites ineffables. Ces visites, que nous avons appelées avec les théo-

(**) Devine, Théol. ascétique. V. Buckler: La perfection de l'homme par la charité, eh. vi.

logiens les missions invisibles, Dieu les renouvelle, avec une abondance de grâces et d'illuminations toujours croissantes, à chaque fois que l’âme mérite par la ferveur de ses actes un accroissement de grâce sanctifiante et de charité ; à chaque fois qu'elle s'approche, avec les conditions requises, des sacrements qui renferment et confèrent par eux-mêmes la grâce, les vertus et les dons de l'Esprit-Saint, C'est ainsi qu'appelée par Dieu, soutenue par les leçons de Dieu, illuminée par Dieu, remplie de la grâce et de la charité de Dieu, l'âme s'avance, par d'incessartes ascensions, vers la ie unitive et sa transformation mystique en Dieu,

a) L'Eucharistie invite à la perfection de la charité bar les leçons qu'elle en donne. — La vie de recucillement ei 14 vie cachée ont toujours été chères aux âmes intérieures. I a première est indispensable à la perfection même ordinaire de la charité, la seconde en favorise singulièrement le progrès et le plein épanouissement : “ Sans recueillement, pas de christianis- “me réel, pas de christianisme sérieux... Hélas! pourquoi ” tant de vies, en apparence chrétiennes, le sont-elles si peu en “réalité ? Pourquoi tant de pratiques extérieures, très bonnes “et très louables, ne sont-elles le plus souvent que des appa- ” rences, et rien que des apparences ? C'est parce que l'âme, “qui se livre à ces pratiques très bonnes, n'est pas rentrée en “ elle-mème et n'a pas su éviter, n'a pas même su comprendre ‘la grande vie recueillie de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans “l'Eucharistie ” (#11),

l'ère Largent, Jésus-Christ, notre modèle.

“ Fuyez, autant que possible, le tumulte du siècle, car on ris- “que beaucoup à s'occuper des choses du monde, mème avec “simplicité d'intention... Les plus grands saints évitaient, ‘autant qu'il leur était possible, le commerce des hommes, et “ préféraient vivre seuls avec Dieu... Qui veut devenir inté- “rieur et spirituel doit, avec Jésus, s'éloigner de la foule... “ Dans le silence et ie repos, l'âme pieuse profite... Là, elle “trouve des flots de larmes dont elle se lave et se purifie tou- “tes les nuits, afin de s'unir d'autant plus familièrement à son ” Créateur, qu'elle vit plus éloignée des agitations du siècle... “Il vaut mieux vivre caché, en s'occupant de son âme, que de “faire des miracles, en se négligeant ” (LE

Quelle vie de recueillement, quelle vie cachée que celle de Jésus au Très Saint-Sacrement ! Le calme de nos temples n'est qu'une faible image de la vie silencieuse de Jésus-Hostie. La solitude des anachorètes de la Thébaide n'était que l'ombre mème de la solitude du divin prisonnier de nos tabernacles. Vous aurez beau recueillir en Dieu vos sens extérieurs et intéricurs, les facultés intellectuelles de votre âme, votre niémoire, votre esprit, votre volonté, jamais vous n'arriverez à posséder le recueillement ineffable de Jésus-Lucharistie. 11 est “ le ” passereau solitaire du toit ”, et “le pélican du désert ” (ÉLDR

Etranger aux bruits de la terre, il n’a pas d'autre occupation,

ni d'autre souci que la gloire de Dieu son Père et le salut des ames sur lesquelles il exerce sa toute-puissante action, mais sans sortir jamais de sa retraite. ‘ Qui, s'il n'est éclairé par les

C#) uit, de Jésus-Christ, L 1, ch, X, XX, passim.

CPPRPRICIMRNT

‘lumières de la foi, soupçonnera sa présence ? Vous entrez “ dans une chapelle, dans une de ces innombrables chapelles qui couvrent le sol du monde, et n'était cette humble et petite lumière qui, d’après les prescriptions liturgiques, doit sans cesse bruler devant l'Eucharistie, vous ignoreriez profondé- “ ment que Jésus-Christ y est ”” (514).

Jésus au tabernacle invite donc l'âme à l'amour du silence et de la solitude ; à la pratique de la vie cachée avec lui en Dieu (%5) ; il lui fait aimer cette vie, pénible à la nature, en l'amimant et en la comblant de ses douces joies: “ Sa conversation “n'a pas d'amertume, ni sa société d'ennui, mais de l’allégresse “et de la joie” (*). *“ Vaut mieux un jour passé dans vos “parvis que des milliers dans d’autres ” (**) ; il lui rappelle enfin que le royaume de Dieu est au-dedans de nous (51%), et que, Dieu caché, il aime à visiter souvent ce royaume intérieur, à y verser ses consolations et sa paix dans la mesure même où règnent le silence et le mépris des choses extérieures (31°).

Une âme recueillie, une âme cachée en Dieu est admirablement préparée à recevoir l'esprit de prière et d'oraison ; ou plutôt la prière vocale ardente, la méditation, l’oraison, la contemplation forment le fond mème de la vie des âmes intérieures, qui trouvent dans ces saints exercices, dans cette élévation habi-

(5) Largent, 1 c.

(5) V. Coloss., IN, 3.

(5) Sagesse, VIII, 16.

COPPENECENCTIT (%) V. Luc, xvrI, 21.

(**) V. Imit., livre I, ch.

tuelle vers Dieu la source la plus féconde de leurs progrès dans la charité, la voie la plus sûre pour parvenir au terme de tous leurs désirs : l'union à leur céleste Epoux par le pur amour, par la charité séraphique: “ L'amitié se nourrit et vit de rap- “ ports fréquents entre ceux qui s'aiment ; la présence, la coha- “ bitation, la conversation surtout par laquelle les ânes s'épan- “ chent et versent l’une dans l’autre leurs impressions, leurs “ sentiments, leurs joies, jusqu’à leu-s plus intimes secrets, Sont “ choses essentielles à l'amitié. L'amitié divine, nouée entre “ Dieu et sa créature par la toute gratuite bonté et les amou- ‘ reuses prévenances du Créateur, suit les mêmes lois et se “ forme des mêmes éléments ” (**). ‘“ Heureuse l’âme qui “ écoute le Seigneur parlant en elle, et riçoit de lui-mème la “ parole de consolation. Heureuses les oreilles ouvertes aux “ doux sons du ciel... Heureux les yeux qui, fermés aux cho- “ ses extérieures, ne regardent que les intérieures... Heureux

“ qui met sa joie à s'occuper de Dieu... Parlez-moi, Seigneur

“ mon Dieu, qui avez inspiré et éclairé les prophètes ; car sans “ eux, vous pouvez m'instruire parfaitement, eux sans vous ne “ pourront rien. Ils savent faire raisonner des mots, mais non “en donner l'esprit. Ils parlent un beau langage, mais, vous “ silencieux, ils n’échauffent pas le coeur. Ils exposent la let- “tre, mais vous en découvrez le sens. Îls annoncent les mys- “tères mais vous en révélez les secrets. Ils publient les com- “ mandements, mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent “la voie, mais vous soutenez qui la parcourent. Ils n'agissent “ qu'au dehors, mais vous éclairez et instruisez les coeurs. Ils

(“*) Tesnières, Somme Euch., 1 I, conf. 18e.

‘arrosent l'écorce, mais vous communiquez la fécondité. Ils * frappent l'ouie, mais vous y attachez l'intelligence ” (#21). Tous les saints ont été des hommes de prière et d’oraison ; la vie entière de Jésus, le saint par excellence, le saint des saints, ne fut-elle pas une prière ininterrompue? Sa première parole, dès son entrée dans le monde, est une prière, et sa dernière, sur la croix, encore une prière à Dieu son Père. Dans l'Eucharistie Notre-Seigneur continue à vivre de cette vie d'oraison. Son àme v est abimée dans la contemplation amoureuse des infinies perfections de Dieu son Père. Reconnaître à chaque instant les droits souverains de Dieu sur toutes les créatures ; à chaque instant faire monter vers l’Etre des Etres l’action de gräces pour tant de bienfaits versés sur le monde angélique et sur le monde humain, la demande humble et persévérante de nouvelles faveurs pour les hommes, ses frères ; à chaque instant G‘sarmer la justice de Dieu et fléchir sa colère en renouvelant sur l'autel le sacrifice du Calvaire, en lui offrant les mérites acquis par sa vie, sa passion ct par sa mort: voilà les suprèmes occupations de Jésus-Hostie, la nourriture invisible qui soutient son être sacramentel ! Quel adrairable modèle de prière et d'oraison ! Prière infiniment respectucuse, Jésus s'abaisse jusqu'au néant devant la majesté de son Père et se fait plus petit qu'un grain de poussière. Prière fervente s'il en fut jamais, car le désir de Jésus-Hostie de nous sauver est un feu dévorant que rien ne saurait éteindre. Prière constante, commencée au Cénacle, elle durera autant que le sacrement luimème, c'est-à-dire autant que le monde (*#*). L'oraison de

C9 mit. livre 1 ch. 1'et II, passim.

(#1 V. Nouet, Méditations, vol, 1v.

Jésus au tabernacle, qui oserait chercher à en décrire le recueillement, les transports pleins d'ivresse, les merveilleux effets, l'empire irrésistible sur l'adorable Trinité, les torrents de lumière et de grâce dont elle ouvre la source pour les répandre sur les âmes, en particulier sur les âmes qui viennent demander à l'Eucharistie de fortifier et d'augmenter en elles l'esprit de prière, et d'oraison? Jésus-Hostie prie lui-même dans ces ames, avec elles et pour elles. 11 les pénètre de la pensée de sa divine présence, illumine leur intelligence sur les mystères les plus élevés de sa vie, met dans leur volonté le feu d'amour dont il est lui-même consumé, purifie ainsi leurs facultés les plus nobles de tous les obstacles qui pourraient s'opposer à leur complète transformation en lui-mème, communique enfin à leurs prières le pouvoir incomparable que sa propre prière possède sur le coeur de Dieu son Père.

La vie de recueillement et de solitude, la vie de prière et d'oraison acheminent l'âme vers le ‘iétachement complet des choses de la terre, vers le renoncement à elle-même, vers l'amou: des souffrances et des épreuves, vers cette mort mystique que Dieu exige d’elle afin de la faire vivre de la plénitude de sa propre vie. Pour êire disciple de Jésus-Christ, il faut se

séparer de tout ce qui est contraire à sa volonté; pour être son |

amant, pour s'unir à lui par les liens de la perfection de la charité, pour se transformer totalement en Lui, il est indispensable que ce renoncement soit absolu, que cette mort atteigne jusqu'à “la division de l'âme ei de l'esprit, des jointures et “ des moelles ” (%*#).

CPHObE, 112

“ Si quelqu'un veut venir à ma suite”, a dit le Christ, “ qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu’il me suive ” (%*%4). ‘* Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la “terre? Non, je vous le dis, mais la division ” (%#), Je suie

“ venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, et la ‘* belle-fille de sa belle-mère... Qui aime son père et sa mère * plus que moi n'est pas digne de moi, et qui aime son fils et sa * fille plus que moi n’est pas digne de moi. Et qui ne prend ‘pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi ” (**).

“Il faut passer par-dessus toute créature, s'affranchir com- ‘* plètement de soi-même, se tenir dans les hauteurs de l'âme... ‘Si l'on trouve peu de contemplatifs, c’est que peu savent s'arracher entièrement aux créatures et aux choses périssables... Mon fils, vous ne pouvez avoir pleine liberté qu’en renonçant complètement à vous-même... Retenez cette courte et profonde maxime: Quittes tout et vous trouverez tout; “ abjurez la convoitise, et vous goûterez le repos. Méditez-la ; ‘* puis, après l'avoir pratiqué, vous saurez tout ” (%*7). ‘“ Sei- “ gneur, combien de fois me résigner ? et en quoi me renoncer ? ‘* Toujours, mon fils, et à toute heure, dans les petites choses ‘comme dans les grandes. Je n’excepte rien, j’exige de vous ‘un entier dépouillement... Plus l’abnégation sera parfaite et ‘* sincère, plus vous me serez agréable et plus vous y gagnerez. ‘* Donnez tout pour avoir tout, sans rien rechercher ni repren-

si

(*) Matth. xvI, 24.

(#) Luce, xu, 51.

(**) Matth., x, 35, 37, 38.

(5) Imit., livre Int, ch. 31e et 32e, passim.

“ dre, soyez fermement attaché à moi seul, et vous mé possé- “ derez "’ (***). ‘ Dans la croix est l'abondance des suavités “ célestes, dans la croix est la force de l'âme, dans la croix “ l'allégresse de l'esprit, dans la croix le comble de la vertu, “ dans la croix la perfection de la sainteté. ...Plus on est “ avancé dans les voies spirituelles, plus d'ordinaire les croix “ deviennent pesantes, parce que l'amour rend l'exil plus dou- “ Joureux. Soyez donc certain que votre vie doit être une mort + continuelle. Plus on meurt à soi-même, plus on commence à “ vivre pour Dieu... Notre mérite et notre progrès dans la “ vertu consistent, non à jouir de suaves et abondantes censo- “ Jations, mais plutôt à supporter de grandes peines et dures “ épreuves ” (°°).

“ C'est illusion pure que d'aspirer aux avantages de la vie “ intérieure et à ses fruits, à ses beautés et à.ses joies, sans vou- “ Joir s'y préparer par les austères retranchements de la morti- “ fication, par les privations de l’abnégation et les saignées du ‘ sacrifice ” (°°).

L'influence eucharistique sur la charité parfaite, progressant en nous par l'amour de la croix et par la mort à soi-même, est tellement évidente qu’il suffira d'en rappeler brièvement les admirables effets sur l’âme attentive aux fortes et salutaires leçons de renoncement et de soif ardente de la souffrance que donne Jésus à l'autel et au tabernacle.

“ Toutes les fois que vous mangerez ce pain et que vous boi-

(#) Imit., livre it, ch. XXVII.

(®”) Imit., livre Li, ch. xni.

(*) Tesnières, Somme Euch., vol. n, conf. 21e.

rez ce calice, ‘vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ‘ce qu'il vienne ” (#1), Commentant ces paroles de Jesus- Christ rapportées par saint Paul dans sa 1ère épitre aux Corinthiens, saint Basile dit: “* Nous annonçons la mort du Sei- “ gneur, lorsque mourant au péché nous vivons au Christ, lors- ‘que le monde nous est crucifié et que nous le sommes au

‘monde ” (Et),

‘ Comme je me suis offert volontairement pour vos péchés à

Dieu mon Père, les bras étendus sur la croix et le corps * dépouillé, de sorte que tout en moi fut sacrifié pour la ré- ‘conciliation divine ; ainsi vous devez chaque jour, à la messe, * vous offrir volontairement à moi, comme une victime pure et ‘sainte ,avec toute la force et tout l'amour dont votre coeur ‘est capable... Voyez, je me suis offert tout entier pour vous ‘a mon Père; je vous ai donné en nourriture tout mon corps ‘et mon sang, pour être moi tout à vous, et vous tout à moi. Mais si vous demeurez en vous-mème, sans vous abandonner ‘généreusement à ma volonté, l'oblation n'est pas entière, et ‘l'union entre nous ne sera pas parfaite... Car c'est mon irré- ‘vocable décret: Qui ne renonce pas à tout ne peut ètre mon AthaGDIe (Es)

Nous le dirons, en parlant de l'action directe de l'Eucharistie sur le progrès de la charité parfaite, Jésus dans le sacrement de son amour rend l'âme apte à tous les sacrifices, et par la force dont il la revêt et par les ineffables consolations qu'il verse en

("ÿ"L- Cor, nr 26:

(*) Com. sur le livre des Rois.

(5%) Imit., livre 1v, ch. vu.

elle en récompense de sa générosité à supporter les épreuves et les croix dont le but, cle de sait, est de la purifier chaque jour davantage et de se l'unir finalement dans les ivresses mystiques de l'amour :ransformant. Pour le moment, bornons-nous à mettre en relief les leçons de renoncement total et de mort complète à nous-mème que l'état mystique de Jésus-Hostie donne à chacun de nous, et dont la force triomphe des volontés les plus rebelles, lorsque l'intelligence veut s'y arrêter et les méditer sérieusement. Le Père Nouet, S. J., à qui nous avons emprunté déjà plusieurs pensées sublimes sur l'action eucharistique, a relevé ces enseignements féconds en des pages éloquentes que nous résumons ici. L'Etat du Fils de Dieu, dans le Très Saint- Sacrement est un état figuratif de la mort, par laquelle il a sauvé tous les hommes ; il y entre en personne, portant avec lui

les mérites et les trésors de la croix, par un changement admi-

rable d'une substance très vile, qu'il détruit entièrement, en son propre corps, qui est d’un prix infini et qui renferme en lui toutes les richesses du ciel afin de nous les communiquer. Pour être apôtre et sauver les âmes, il faut donc que l'Esprit de Jésus Christ entre en nous par un changement parfait de nous-mêmes, qu'il y détruise tout ce qu'il y a de vicieux et de gâté dans notre nature, pour faire place aux opérations de la grâce. Tant que nous agissons par les mouvements de la nature, par nos propres intentions, par nos inclinations, nous ne pouvons être des sauveurs d'âmes. Le salut est en effet non l’ouvrage de la nature, mais l'ouvrage de Jésus-Christ qui ne nous remplira jamais de son divin Esprit, si nous ne faisons pas mourir l'amour-propre. La plénitude de soi produit en nous le vide de Dieu.

Jésus-Christ est dans le Très Saint-Sacrement à la façon des

esprits. En vertu de cet état et sous les voiles qui le cachent,

il ne peut exercer aucune des fonctions des sens ni des puissances qui dépendent des organes, si ce n’est par miracle. Tel doit ètre un homme vraiment mortifié. Il faut qu'il en arrive à spiritualiser son corps et ses sens dans l’usags qu'il en fait, ctouffant cet esprit naturel qui en nous est si agissant et qui ne meurt qu'au prix de tant d'efforts et avec une si grande répugnance, pour ne voir, ne parler, ne traiter avec le prochain, ne prendre le repos et la nourriture, ne se livrer aux divertissements nécessaires que par les mouvements de l'Esprit de Jésus- Christ. Comme la mort, s'emparant d’un corps, l'atteint tout entier et n'y laisse aucune trace de vie, de même la mortification, qui est la mort de l'amour-propre, doit être universelle et ne rien laisser en nous qui soit vivant selon la nature.

Jésus n'est mort qu'une fois sur le Calvaire, et cependant il renouvelle tous les jours près d'un million de fois sa mort sur l'autel. C'est pourquoi Rupert appelle la messe les funérailles de Jésus-Christ que l'Eglise célèbre tous les jours, et sans lesquelles elle ne pourrait subsister. Le sacrifice de l'autel nous prèche ainsi une continuelle mortification en toutes choses. La nature corrompue, ne laisse pas souvent de revivre imnème près qu'on la fait mourir. Il ne faut donc pas nous contenter de l'ensevelir aujourd’hui, car nous la verrions bientôt se réveiller. nous livrer de nouveaux et peut-être plus redoutables assauts, troubler la paix de nos âmes, nous détourner graduellement du service de Dieu, et tuer en nous la vie de ferveur. Que tous les jours de notre vie soient donc des jours de mort,—4’Eucharistie nous y invite, nous y presse, nous en donne l'exemple, —et que toutes nos actions, grandes et petites, publiques et cachées, soient des actions d’un homme mor‘ifié, d'un homme qui ni vit

plus selon la nature, mais bien de la vie du Christ, notre Maitre et notre incomparable modèle (1),

L'apôtre saint Paul, ravi hors de lui-même par la contemplation des souffrances de jésus dont l'Eucharistie est le mémorial. iivait aux Hébreux: * Déchargeons-nous de tout “poids et du péché jui nous enveloppe, et courons par la pa- “tirce au combat qui nous est proposé, contemplant l'auteur "et consommateur de la foi, Jésus, qui, dans la vie de la joie “ qui lui était proposée, a souffert la croix, méprisant la honte,

‘et qui est maintenant assis à la droite de Dieu. Pensez donc

“à Celui qui a supporté une telle contradiction de la part des

“ pécheurs soulevés contre lui, afin que vous vous ne vous las- ‘ siez point, et que vous ne soyez point défaillants en vos âmes. “* Car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang en combat-

tant contre le péché ” (5?

b) L'Eucharistie manifeste les infinies perfections de Dieu. —La connaissance de Dieu et de ses infinies perfections est nécessaire à l'exercice de notre vie surnaturelle : * Vous “connaitre, c'est une justice consommée ; comprendre “votre équité et votre force, c'est la racine de l'im- * mortalité ” CE

Parfois Dieu répand lui-mêine dans une âme, qu'il veut élever à une haute perfection ou dont il veut se servir pour transmettre aux autres ses lumières. une science profonde de son Etre et de ses attributs: à cette fin, il lui communique avec

plénitude les dons de sagesse, de science et d'intelligence.

(#) V. Méditations, vol. 1v.

()'Hébr, x17, 1, 4, (%*) Sagesse, xv, 3.

FEES eeatneere

D'autre fois, Dieu donne cette connaissance sous une forme très spéciale que les mystiques appellent contemplation infusc. Il se plait alors à instruire l'âme dans le secret; de son côté, l'âme demeure comme passive; elle se borne à écouter silencieuse son incomparable Maitre et à recevoir ses lumières sans chercher à comprendre comment se produit cette contemplation. La vue distincte de la Majesté de Dieu, de ses infinies perfections, rendant à l'âme plus claire, par suite plus douloureuse, la connaissance qu'elle a déjà de sa pauvreté, de sa nudité complète, de ses souillures et de ses misères. la jette dans une nuit de peines intérieures intenses, d’anxiétés inexprimables, de doutes involontaires mais tres crucifiants sur l'amitié de Dieu pour elle et sur sa propre persévérance dans le bien. A ces peines, à ces ténèbres, à ces angoisses se mêlent des joies soudaines, mais passagères, des clartés éblouissantes, mais qui ne font que traverser l'intelligence : les unes et les autres laissant ensuite la volonté et l'esprit en proie aux agonies et aux obscurités de la veille. Dieu a recours à ces épreuves spirituelles, que seuls peuvent décrire ceux qui les ont subies, pour purifier l'âme de ses moindres imperfections, la détacher entièrement d'elle-mème, produire

en elle une mort totale, afin de la disposer par là à l'union par-

faite. Saint Jean de la Croix compare l'action divine dans ces

cas, rares du reste, à celle du feu matériel sur le bois qu'il consume, afin, qu'après avoir détruit en lui tous les accidents contraires à la nature du feu, il puisse l'échauffer, l'enflammer extérieurement, enfin le transformer, en lui, le rendre aussi éclatant que lui, lui communiquer son activité et ses propriétés

(#7). L'ame sort toute transformée de la nuit obscure de l'es-

(%#) NV. La nuit obscure de l'âme, livre 11, ch. v et IX.

prit. de la contemplation douloureuse de Dieu et de ses perfections, d'elle-même et de ses misères. Purifiée, établie et affermie dans la paix, inondée des clartés les plus vives et des joies les plus enivrantes, elle peut, autant que le permet la condition de la vie présente, se conserver dans cet état de parfait repos par le moyen des actes d'union divine en quelque sorte substantiels, et goûter constamment les délices de cette union inef-

fable (*},

La simple connaissance des perfections divines qui résulte,

ni de la science infuse, ni des illuminations directes et très spéciales dont Dieu favorise certaines âmes, ni de la contemplation mystique, mais uniquement de l'étude de ces mêmes perfections au moyen de notre intelligence que la foi éclaire, est déjà un moyen puissant d'avancer dans les voies de la charité parfaite, d'y atteindre même un degré très élevé d'union avec Dieu. Qui connait bien Dieu, son être, ses attributs, son action «: atrice, sa Providence dans l'ordre naturel et dans l’ordre surnaturel, les missions extérieures du Fils et du Saint-Esprit, se défait de tous les vices, marche généreusement à la conquête de toutes les vertus, gravit la montagne sainte de l'union d'amour, vogue avec confiance et sécurité vers les rives de la patrie bienheureuse. La simplicité de Dieu inspire un profond respect, une grande crainte de lui déplaire, un soin particulier de tout ce qui regarde le culte divin. Sa bonté nous le fait aimer pardessus toutes choses, et sa libéralité est la source féconde d’une confiance aveugle et d’une générosité sans borne à son service. Son impeccabilité essentielle invite à une grande pureté de corps et d'âme, et sa satnteté nous presse de travailler avec

(*) V. Idem, 1. c., ch. XXI.

ardeur et constance, à l'oeuvre de notre sanctification personnelle. Son immensité est un appel c cl à la modestie intérieure ct extérieure, et sa toute pu uuce nous invite à ne jamais prévenir le mouvement de sa grâce, surtout à ne pas lui résister. Sa providence nous donne l'assurance de notre salut, pourvu que nous ne renversions pas l'ordre des movens établis par sa sagesse éternelle, Sa z'olonté sainte et pleine d'amour à notre égard nous commande de nous conformer à ses desseins et de nous abandonner à elle avec un amour filial. Sa patience à souffrir tous les crimes et tous les désordres est une leçon de douceur et de support dans nos relations avec le prochain, de pardon sincère des torts et des maux qu'il peut nous avoir causés. Sa ji 1e nous oblige à faire pénitence, et sa miséricorde à ne jamais nous laisser aller au moindre découragement. Enfin sa béatitude, dont le partage est notre fin dernière, nous porte à toutes sortes de bonnes oeuvres, nous rend doux et léger

le joug que son amour jette sur nos épaules (**). Où donc se manifestent avec une plus grande abondance de lamière que dans l'Eucharistie, les infinies perfections de Dieu

et celies de son Verbe incarné ? ‘ La vie éternelle a declaré

Jésus au soir mème de la Cène — “ c'est qu'ils vous connais- "sent vous seul, vrai Dieu, et Celui que vous avez envové, “Jésus-Christ” (5%), Ces paroles, prononcées immédiatement après l'institution du sacrement d'amour, ne sont-elles pas une invitation pressante pour chacun de nous d'aller demander à la divine Eucharistie cette science de Dieu et de son

Christ dont saint Paul a dit: “ J'estime que tout est perte

€) Voir Nouet, Pratique de l'amour de Dicu. 1er P. Entretien 4e.

(**) Jean, XVI, 3,

aupres de l'éminente connaissance de Jésus-Christ ” (25)? IT serait trop long de contempler, se réflètant dans l'Eucharistie comme dans un miroir fidèle, ou dans une eau limpide, chacune des perfections de Dieu et de son Fils fait chair. Nous avons du reste parlé déjà de quelques-unes d’entre elles en exposant l'influence eucharistique sur les vertus de foi et d'espérance, ainsi que sur le progrès dr: vertus chrétiennes dans l'ame. C'est pourquoi nous nous bornerons à dire quelques inots sur la puissance et la sagesse divines et sur l’ensemble des perfections du Verbe incarné telles que l'Eucharistie nous les fait connaitre,

Le Vénérable Louis du Pont, S. J., appelle l'Eucharistie “ le “miracle des grandeurs stupéfiantes de la Trinité et celui des “oeuvres admirables de la toute puissance divine ” (#). De combien de miracles invisibles en effet l'Eucharistie n'est-elle pas le champ ? Dieu y brise d’un mot l'union naturelle des accidents du pain et du vin avec leur substance ; celle-ci disparait, et les accidents continuent à subsister dans la quantité qui. elle, n‘a plus d’autre soutien que la puissance de Dieu. Sous ces faibles apparences, Dieu place le corps et l'ame glorifiés de son Fils bien-aimé, ou plutôt, par un prodige audessus de toute compréhension, il change véritablement la substance grossière du pain et du vin en,ce corps et en cette âme unis hypostatiquement à son Verbe, “ Quand il (le prètre) prononce sur de pain et sur le vin les paroles de la con- ‘sécration, ces matières sont transubstantiées dans le vrai

"corps et dans le vrai sang de l'Homme-Dieu... Voilà en

(#} Philip; MF, 8, C%) Méditat. éditées par Lemk. P. VI, méd, XL.

vérité la grande innovation qu'a faite le bras de la sagesse ‘armé de puissance et de bonté... En face de ce sacrement que nul ne s'étonne... que personne n'ait l'audace de s'étonner ; car il a dit lui-mème: Je suis l'incompréhensible, je suis Dieu, j'agis sans vous, et le mot impossible n'a pas de "sens pour moi. J'aurais pu vous faire capables de comprendre: j'ai mieux aimé vous laisser le mérite de la foi” (%#). Renversant pour ainsi dire l'ordre qu'il a établi dans le monde, Dieu fait participer le corps de Jésus-Eucharistie à l'indivisibilité propre aux êtres spirituels. Ce corps est tout entier dans l'hostie consacrée et tout entier dans chacune de ses parties la division et le fractionnement ne nuisent en rien à sa parfaite intégrité (*). Dieu opère enfin dans l'Eucharistie un dernier iniracle. Le Christ Jésus, sans quitter la droite de son Père descend sur la terre chaque fois qu'un prètre prononce les paroles sacramentelles, et à chaque endroit du monde où se célèbrent les augustes mystères.

Les théologiens ont donc raison de dire que le sacrement de l'Eucharistie est le plus grand de tous les miracles : il est l'oeuvre par excellence de la toute puissance divine qui s'y révéle avec plus de force encore que dans l'oeuvre de ia création, et que dans l'oeuvre de l'Incarnation elle-même. Dans la création, Dieu, agissant sur le néant, donne à la créature l'être qu'elle n'avait pas auparavant et réunit dans l'homme tous les êtres créés, matériels et spirituels; dans l'Eucharistie, Dieu donne à son Fils, par une opération ineffable, un être nouveau et réunit en lui le créé et l’incréé, l'humain et le divin, l'être

(%%) Saint Angèle de Foligno, Visions ct instructions.

(#) V. Lauda Sion.

physique et l'être sacramentel. Dans l'Incarnation, Dieu s'unit à un seul homme, et le Verbe emploie la force de son bras pour devenir homme: par l'Eucharistie, le Verbe de Dieu s'unit à tous ceux qui veulent le recevoir ; il s'incarne pour ainsi dire de nouveau dans toutes les parties du monde et sur tous les points du globe, et l'exercice de sa puissance a pour fin de faire de nous des dieux : “ Je l'ai dit: vous êtes des dieux ” bye Chef d'oeuvre de la toute puissance de Dieu, l'Eucharistie est aussi le chef d'oeuvre de son éternelle sagesse. Le Verbe, en instituant l'Eucharistie, a trouvé le moyen d'obéir tout à la fois à Dieu son Père qui l'appelait à recevoir au ciel la glorification de son humanité sainte, et de satisfaire à son immense ainour pour les hommes ses frères en continuant à demeurer au milieu d'eux, à prendre ses délices dans de doux entretiens avec eux (%#), Sans tromper nos sens, leur laissant tout ce qu'ils sont capables de voir, Jésus-Hostie nous découvre par la foi et nous fait goûter par l'amour toutes les beautés de son humanité et de sa divinité. Le mode de la présence réelle rend possible notre accès auprès de Dieu dont nous avons soif, alors cependant que nous ne pourrions, sans mourir, contempler la vision de sa majesté infinie (%7) : “© très doux Jésus... vous ‘’m'ètes véritablement présent à l'autel quoique caché sous des “apparences étrangères. Mes veux ne pourraient vous con- “templer dans votre divine splendeur, et devant l'éclat de

“votre majesté le monde enf'er s'évanouirait. C'est donc pour

(nd A PTT e110 OT (%) V. Prov. VII, 31.

(*#) Exode, XXxX117, 20,

‘ménager ma faiblesse que vous vous êtes voilé dans votre * sacrement ” (5*).

Enfin par l'Eucharistie, la Sagesse divine répond aux besoins de l'homme, étrange composé de matière et d'esprit, de l'homme incapable naturellement d'arriver à la vérité sans passe par les sens: “ Nous sommes sens et matière; nous n'arrivons aux ‘connaissances intellectuelles que par les échelons des objets matériels et nous avons besoin de voir, de toucher, de sentir * pour comprendre les réalités intérieures des choses. Notre- * Seigneur a donc pris cette apparence du pain que tout le * monde connaît, aime à voir et dont la vue ne lasse pas. De

‘ce point qui le fixe sous nos veux, nous parvenons à la réalité

substantielle de sa divinité, et plus nous regardons ce signe

sacré, plus aussi notre esprit s'enfonce dans le mvstère, s'é-

lève dans l'immense espace spirituel qu'il recouvre... La

‘vue de l'hostie réconforte comme l'aspect d'un champ de blé “’mür étendant au loin ses vastes nappes dorées, tendue: com- ‘me pour un festin ‘” (°#),

Bien connaitre l'Eucharistie, c'est bien connaitre Jésus- Christ lui-même ‘ en qui tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés ” (%%%). TJésus-Hostie est en effet le même Jésus qui s'incarna dans le sein de la Vierge de Nazareth, naquit dans la pauvre étable de Bethléem. vécut, pendant trente ans, d'une vie de solitude, de prière, d'obéissance et de travail manuel, — donna, aux jours de sa vie publique, l'exemple de

toutes les vertus, prouva au monde, par sa doctrine et par ses

(5) Zmit., divre 1V, ch. XI.

(%) Père Tesnière, Etude sur l'Eucharistie, NV. aussi les méditations de Dupont et de Nouet.

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