SUR LES CAUSES PREMIÈRES
Non sans doute , mon ami , l’histoire ne nous offre point de tableau aussi majestueux que celui de la courte époque des républiques grecques. Nos regards y sont ramenés sans cesse comme malgré nous. Ce fut là , ce fut au milieu des tentatives encore incertaines de la civilisation naissante, que le noble instinct de la liberté éleva , pour ainsi dire tout-à-coup , les esprits et les courages à une hauteur inconnue ; qu’il fit éclore et porta , presque sans intervalle , les arts d’imitation au plus haut degré de splendeur. Ce fut à cette époque , et dans ce pays appelé par la nature à toutes les prospérités , que parurent et fleurirent à-lafois une foule d’esprits éminens dans tous les genres. Là, surtout, fut créé et cultivé, par des génies dignes d’une si noble entreprise, le premier de tous les arts , l’art de la vertu , qui ,
étant celui du bonheur, devrait être pour nous moins un devoir qu’un besoin. Pourrait -on contempler, sans une admiration mêlée d’attendrissement, tant d’efforts, dont le but était de soustraire l’homme à l’empire de la fortune, aux maux de la société , à ceux même de la nature, et qui tendaient tous également, quoique d’après divers motifs et par différens moyens , à lui donner tout le degré de perfection dont ses facultés le rendent susceptible? Gomment ne pas être saisi d’un profond sentiment de reconnaissance pour ceux qui ont laissé de si beaux exemples et de si utiles leçons ?
Ce spectacle m’a toujours paru le plus beau qui pût fixer l’attention des penseurs amis de l’humanité, le plus utile qu’on pût offrir à tous les hommes. Aussi , quand vous m’avez fait part de votre projet d’écrire l’hisloire du stoïcisme , de cette philosophie qui forma les plus grandes âmes, les plus vertueux citoyens, les hommes d’état les plus respectables de l’antiquité, vous savez avec quelle avidité j’ai saisi l’espérance de voir enfin cette histoire écrite d’une manière digne du sujet; et je puis vous assurer que je n’avais pas besoin des sentimens de l’amitié pour mettre à l’exécution d’une si belle entreprise l’intérêt le plus vif et le plus pressant.
L’utilité morale directe , attachée à l’étude
réfléchie de tant de maximes , à la contemplation de tant de vertus , est incontestable et frappante ; mais elle n’est pas la seule. Les observations que les philosophes ont faites , à diverses époques, sur les habitudes des individus et des nations , sont peut-être ce qu’il y de a plus propre à perfectionner la connaissance de la nature humaine. La discussion des idées théoriques dont ils sont partis ne nous apprend pas seulement à suivre la marche de l’intelligence dans les différentes routes qu’elle peut s’ouvrir, et à tirer de là des règles plus sûres pour la di-' riger dans tous ses travaux ; elle nous fait voir encore , ce qui n’est pas moins important , de quelle utilité peuvent être ces diverses opinions appliquées à la pratique de la vie ; à quel état des esprits elles peuvent convenir plus particulièrement ; en quoi elles se rapprochent , en quoi elles diffèrent entre elles ; et comment il conviendrait de les modifier ou de les amalgamer , pour qu’elles pussent influer , d’une manière plus généralement et plus constamment fructueuse, sur la culture de l’esprit et sur la direction des penchans. Peut-être, aussi, l’exposition raisonnée des idées de l’École stoïcienne sur les causes premières et sur le principe et la destination de l’ame humaine pourraitelle avoir , à l’époque présente , un but parti-
culier d’utilité, qui ne frappe point au premier coup -d’œil, mais qui n’en est pas moins, cependant, très-digne d’attention : c’est de cela, mon ami , que je veux m’entretenir un moment avec vous.
Dans tous les pays et dans tous les siècles , ce sont les philosophes qui ont imaginé les religions ( 1 ) . Les poètes et les orateurs les ont rendues populaires ; les législateurs les ont ensuite fait servir plus ou moins utilement à leurs projets. En Grèce, comme vraisemblablement cela est arrivé partout , des spéculations sur la nature de l’homme , sur son origine et sur sa fin , sur la formation de l’univers, sur les forces qui l’animent , avaient égaré long- temps les esprits , avant qu’on pût reconnaître le vice des méthodes mises alors en usage dans la recherche de la vérité. On ne pouvait pas sentir encore que ces théories générales de l’univers et de l’homme ne peuvent être solidement établies , les unes, que sur une série de faits physiques bien vérifiés et bien circonscrits ; les autres , que sur la connaissance approfondie de l’organisation humaine et des lois qui la régissent dans ses dilférens états. Ce ne fut guères que du temps de Socrate, qui s’attribuait la gloire d’avoir ramené la philosophie du ciel sur la terre, que la morale pratique devint l’objet et le but principal
de ceux qui cultivaient la science de la sagesse; mais presque tous donnèrent à la morale une base religieuse , ou , du moins , tous en cherchèrent la source et les motifs dans l’idée qu’ils s’étaient faite des causes premières et de la nature des forces qui entretiennent la vie. On peut le dire de ceux qui faisaient gouverner le monde par des intelligences supérieures , et de ceux qui leur refusaient toute influence sur la marche des choses , de ceux même qui niaient que de telles intelligences pussent exister.
Ils avaient , sans doute , presque également tort les uns et les autres. La morale est trop nécessaire à l’homme ; elle est trop pour eux un besoin journalier et de tous les instans, pour la laisser ainsi livrée au hasard de ces opinions théoriques. Leur incertitude , leur diversité seule eût dû faire sentir aux hommes les plus fermes dans la croyance de celles qu’ils avaient adoptées , combien il était tout-à-la-fois absurde et dangereux d’établir sur un fonds si mobile des principes qui doivent être éternels. Ils cherchaient bien loin ce qu’ils pouvaient trouver autour d’eux , dans eux-mêmes. Les règles de la morale se tirent des rapports mutuels qu’établissent entre les hommes leurs besoins et leurs facultés. Ces rapports sont constans et universels , parce que l’organisation humaine est fixe ;
ou , du moins , les modifications dont elle est susceptible ne peuvent influer en rien sur eux. Quant aux motifs de pratiquer les règles de la morale, ils sont dans l’utilité générale , qui , à proprement parler, la détermine et la constitue; dans les avantages particuliers attachés à l’habitude d’y subordonner ses actions et ses penchans (2) .Voilà ce qu’eussent facilement reconnu des hommes doués d’un esprit observateur si fin et si sûr, d’une sagacité si perçante et si réfléchie , s’ils n’eussent été préoccupés d’idées antérieures dont ils ressentaient l’influence , même lorsqu’ils avaient pour but de les combattre et de les renverser.
Telle est, en effet, la base éternelle , telle est la sanction de la vertu , dont l’habitude est si conforme à la nature humaine, qu’elle procure un contentement intérieur, indépendant de tout calcul , et que par le doux besoin des sympathies , dont elle développe et perfectionne tous les mouvcmens , elle remplit lq cœur d’une satisfaction constante, et finit par rendre les sacrifices eux-mêmes une nouvelle source de bonheur. Mais la nécessité de la morale doit faire pardonner aux sages de l’antiquité d’avoir voululuidonner toutes sortes d’appui, dcl’avoir représentée comme la volonté des puissances invisibles , et même d’avoir imaginé d’autres ré-
compenses pour ceux qui lui restent fidèles , et d’autres punitions pour ceux qui l’outragent , que celles de la conscience de l’ordre inévitable des choses et des lois de la société. 11 s’agissait d’assouplir et de façonner des âmes incultes , livrées à des passions grossières et violentes ; d’agir sur des esprits que leur ignorance môme rendait bien plus propres à se laisser subjuguer par l’empire de l’imagination, qu’à céder à la voix de la raison pure, qui peut-être ne détermine jamais les actions que des hommes éclairés et réfléchis. Ils ne pouvaient prévoir , dèslors, tous les maux dont les idées religieuses , associées à la morale et à la politique , deviendraient la cause immédiate et directe , et combien leur influence retarderait les progrès de la civilisation , en imprimant une direction fausse , en faisant contracter des habitudes vicieuses à l'esprit humain , et surtout en fournissant au charlatanisme un puissant moyen de pousser les peuples dans les écarts les plus funestes à leur propre bonheur. Ils ne pouvaient même pas encore démêler, dans les nations dès-lors plus civilisées que la Grèce , et chez lesquelles plusieurs d’entre eux avaient voyagé en disciples plutôt qu’en observateurs , combien de désordres, de vices, de calamités, y dépendaient de ccttc même cause. Car, quoiqu’ils eussent
beaucoup réfléchi sur l’influence de certaines institutions particulières , ils paraissent avoir été plus occupés d’approprier l’organisation sociale à l’état des esprits et aux habitudes contractées , que de chercher dans la forme de gouvernement , dans les lois et dans les systèmes d’administration , la véritable source et de ces mêmes habitudes, et de ce même état de l’esprit. Et de là , pour le dire en passant , cet axiome si faux et si peu philosophique , que les lois ne sont rien sans les mœurs , comme si les mœurs des nations étaient un effet sans cause , et qu’elles ne fussent pas le résultat constant et nécessaire des lois, c’est-à-dire de l’ensemble des institutions ; j’ajoute : et comme si les événemens politiques , fortuits pour les esprits superficiels , n’étaient pas eux-mêmes , en trèsgrande partie , l’ouvrage de cette force toujours active , dont l’irréflexion seule peut oser circonscrire ou limiter les effets.
En se contentant de présenter aux hommes la volonté des puissances invisibles comme un motif de plus de respecter les lois de la morale, d’y rester constamment soumis , et de leur rendre un hommage pur jusque dans le secret de la conscience et des désirs , les philosophes dont nous parlons n’eussent fait assurément qu'une chose très-utile et très- louable. Rien
n’est plus sublime , sans doute , que l’idée de mettre ainsi la nature humaine dans un commerce constant avec l’Intelligence Suprême ; rien n’est plus imposant que de faire concourir l’homme à l’ordre général , et d’établir son bonheur sur cet accord de ses actions et de ses penchans avec les lois éternelles de l’univers. Il y a même un point de vue sous lequel il est incontestable que la pratique de la vertu nous est ordonnée par les causes premières ; car, quelque opinion qu’on adopte sur leur nature , il est toujours certain que les lois particulières qui régissent l’homme , déterminent ses besoins , développent ses facultés , font éclore ses passions : en un mot, que ces lois, desquelles dérivent celles de la morale , sont l’ouvrage de ces causes , dont on peut dire , par conséquent , quelles expriment la volonté. Mais elles seules ont le droit de le faire : c’est dans leur étude seule qu’on peut découvrir cette volonté secrète. 11 eût donc fallu empêcher que des hommes osassent jamais , en vertu de je ne sais quelle inspiration , parler au nom des puissances divines, les associer à leurs rêves et à leurs passions, les rendre complices de leurs coupables desseins , et, ce qui peut-être est plus funeste encore , jeter dans les esprits les semences de toutes les erreurs. Voilà ce que ne firent point les philo-
sophes , et peut-être est-il impossible de le faire; voilà aussi pourquoi cet instrument si puissant , si respectable, si utile au premier aspect , est en même temps si dangereux dans son emploi (5).
Ce n’est pas que je veuille méconnaître les services réels qu’ont rendus les idées religieuses et les institutions dont elles consacraient l’influence. A l’origine des sociétés, cette influence contribua, presquepartout, à réunir les hommes, à resserrer les liens communs. Les fêtes mirent en contact et en rapport les idées et les senti mens des divers individus ; elles furent le théâtre des premiers échanges , des premiers essais de commerce ; elles devinrent par-là le premier aiguillon de l’industrie naissante, dont les développemens, mieux dirigés un jour, doivent civiliser toutes les parties habitables de la terre , et par degrés en faire disparaître tous les maux qui sont l’ouvrage des erreurs, c’est-à-dire presque tous ceux qui désolent le genre humain. Voilà quels ont été les véritables bienfaits des idées religieuses. Mais du moment qu’elles eurent amené l’établissement d’un système sacerdotal quelconque , ce système se trouva nécessairement partout en opposition avec l’intérêt de la société. Dès-lors partout aussi, furent noués les premiers fils de cette vaste et profonde conjura-
tion contre le genre humain, dans laquelle les législateurs et les chefs des peuples ont toujours trouvé des résistances, trop souvent invincibles, à leurs vues sages et paternelles , et qui ne les a secondés que dans leurs projets d’abrutissement et d’oppression.
Si donc l’on met dans une balance impartiale le bien et le mal que les religions positives ont fait aux hommes , le mal , sans doute , l’emporte de beaucoup (4). Je ne parle même pas ici de leur influence indirecte , mais puissante et funeste, sur les jugemens et sur les actes qui leur sont les plus étrangers , influence qui est la suite inévitable des habitudes vicieuses qu’elles font contracter aux esprits. Je mets aussi de côté le trouble, les angoisses, les terreurs qu’elles répandent souvent dans les âmes les plus vertueuses ; les désordres, les divisions, les animosités cruelles qu’elles fomentent dans l’intérieur des familles. Je néglige encore de tenir compte , en ce moment , du tort plus grand quelles ont, chez les modernes, d’être presque partout l’unique base de la morale, et, conséquemment, de la mettre sans cesse à la merci de quelques raisonnemens bons ou mauvais. Enfin , je ne parle même pas de l’immoralité profonde des expiations , par la vertu desquelles le plus noir scélérat, croyant pouvoir devenir en un moment
digne de tout l’amour de la divinité , poursuit, en attendant , et avec une sécurité que tout entretient, le cours de sa vie criminelle. Tous ces inconvéniens sont loin de pouvoir être compensés par le bien véritable que les idées religieuses font à certains individus.
D’après ces considérations , qui ne sont malheureusement que trop solides , on est sufïisamment porté à conclure qu’un système d’idées d’ou résultent tant de maux, est un des plus funestes présens qui puissent être faits au genre humain , et que , par conséquent , son entière destruction serait un des plus grands bienfaits du génie et de la raison. C’est ainsi qu’en ont jugé plusieurs hommes également illustrés par leurs vertus et par leurs lumières, et ils ont attaqué ce qu’ils regardaient comme la plus dangereuse maladie de la nature humaine, avec les forces réunies du raisonnement, de l’éloquence et de l’érudition (5).
Mais une question de cette importance doit être examinée sous tous les points de vue; et celle-ci en présente qui n’ont peut-être pas fait assez d’impression sur des esprits que leur rectitude même empêchait de pénétrer assez avant dans les replis secrets du cœur de l’homme. 11 faudrait voir, d’abord , si ce qu’on appelle idées religieuses ou superstitieuses ( n’importe le nom
qu’on voudra leur donner ) ne lui est pas naturel , ne tient pas essentiellement à sa manière de sentir, et à celle de considérer les forces motrices de l’univers, qui en résulte inévitablement dans son esprit. Car, si de cet examen fait avec toute l’attention et toute l’impartialité nécessaires , résultait la conviction qu’il est impossible de détruire dans la grande masse des hommes l’idée fondamentale sur laquelle reposent toutes les religions positives, et nuisible de n’y réussir que pour quelques individus seulement, il faudrait bien chercher à diriger ce torrent, au lieu de continuer ces vains efforts pour l’enchaîner ou pour le tarir (6). Et si, d’un autre côté, il restait bien constant que toutes les calamités générales dont les religions ont été la cause , n’ont eu lieu que par la faute des législateurs et des chefs des nations , peut-être serait-on en droit de penser que le temps, les progrès de l’art social , et surtout ceux des lumières publiques, feront imiter partout l’exemple heureux donné à cet égard par quelques gouvernemens sages et amis des hommes. Enfin, s’il n’est pas démontré impossible d’affaiblir de plus en plus l’influence funeste qu’ont les idées religieuses sur le bon sens (7) , la morale et le bonheur des individus ; d’augmenter, mais principalement de rendre plus pure l’influence
heureuse qu’elles exercent quelquefois sur eux, peut-être serait-il permis d’espérer qu’un jour la religion simple et consolante qui resterait sur la terre n’y produirait plus que du bien. Telle était celle des Franklin , des Turgot ; telle fut jadis celle de ces grandes âmes formées par la doctrine stoïque, de ces esprits élevés qui, nourris de pensées toujours vastes et sublimes, associaient l’existence de chaque individu à celle du genre humain , et donnaient à la vertu tes motifs et le but les plus nobles et les plus imposans , en la faisant concourir à l’ordre de l’univers.
Mais avant d’en venir à ces résultats , je crois nécessaire de rechercher quelles sont les idées sur les causes générales des phénomènes de la nature auxquelles , d’après le caractère même de ses impressions, l’homme se trouve comme invinciblement conduit , et quelles sont parmi ces idées celles que l’examen le plus sévère de la raison ne peut jamais rejeter d’une manière positive et absolue , ou même qui se retrouvent encore implicitement , et déguisées seulement sous d’autres termes, dans les systèmes philosophiques les plus opposés , en apparence , à toute même idée de ce genre.
J’espère, mon ami, que ces longs préliminaires ne vous paraîtront pas entièrement oiseux , du
moins si vous voulez bien entrer dans les vues qui m’animent en vous écrivant.
L’homme est exposé à l’action d’une foule de causes qui lui sont inconnues , et dont les effets lui deviennent d’autant plus frappans quelles se dérobent plus obstinément à ses regards. Doué d’intelligence et de volonté , ou plutôt habitué à reconnaître que les mouvemens qu’il exécute avec dessein , sont le résultat de ses jugemens et de ses désirs, il suppose naturellement, dans les objets qui se meuvent autour de lui , ou dans la force invisible dont ils reçoivent l’impulsion, cette même faculté de juger et de vouloir. L’éclair qui fend la nue , le vent qui gémit dans la forêt, le fleuve qui court à travers les vallons, la pluie, la grêle, la neige, qui tombent sur la terre, sont pour lui des êtres animés , agissant à sa manière , ou poussés par une main secrète , dont la volonté leur imprime le mouvement. En jugeant ainsi , l’homme peut se tromper, il est même sûr que la presque totalité des idées auxquelles il s’attache d’abord , avant d’avoir examiné l’ensemble et les rapports des phénomènes , sont absolument erronées et ridicules. Mais il est pourtant guidé par l’analogie, à laquelle il devra par la suite tant de brillantes découvertes , et qui n’est alors pour lui qu’un guide si infidèle, que parce qu’elle ne
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sc fonde pas encore sur un nombre suffisant de comparaisons , dont les objets lui sont même tout-à-fait inconnus. Il voit ces phénomènes coordonnés ; il les voit concourir à produire des résultats qui seraient le chef-d’œuvre de la prévoyance , du savoir , des combinaisons de l’esprit. Il en conclut qu’ils sont l’ouvrage d’un ou de plusieurs êtres intelligens comme lui , mais doués de plus de sagesse pour concevoir, et de puissance pour exécuter ce qu’ils ont résolu.
Lorsqu’ensuite il vient par degrés à découvrir la cause mécanique ou physique de ce qui l’avait le plus frappé d’admiration , il reste toujours tant de phénomènes inexpliqués, que la difficulté ne fait que reculer devant lui sans jamais se résoudre ; et lors même qu’il est parvenu à ne plus voir, dans toutes les opérations de la nature, que le produit nécessaire des propriétés inhérentes aux différens corps , ce qui est le dernier terme auquel puisse le conduire le bon emploi de sa raison , il peut et doit se demander encore quelle puissance a imprimé ces propriétés aux corps , et surtout en a combiné l’action réciproque de manière à leur faire produire ces résultats si savans et si bien coordonnés entre eux. Ainsi l’idée d’un système purement mécanique de l’univers ne peut entrer que dans peu de têtes ; 1 homme ne peut même jamais acquérir
assez de connaissance pour qu’un tel système soit, je ne dis pas complet, mais suffisamment lié dans quelques-unes de ses parties les plus importantes; et d’après sa manière de sentir et de juger , qui tient essentiellement à celle dont il a été organisé par la nature, il supposera toujours de l’intelligence et de la volonté dans la cause dont les effets présentent des signes si frappans de coordination , et qui marche toujours vers un but précis avec tant de justesse et de sûreté (8).
On peut sans doute opposer à cette conclusion l’absolue impossibilité où nous sommes d’arriver à des notions exactes sur la nature de la cause première, et l’on n’aura pas de peine à prouver que nous ne pouvons connaître d’elle que ses effets observables ; mais quel faible argument que la déclaration d’une ignorance absolue contre les impressions directes , inévitables , journalières , contre le cri universel et constant de la nature entière ! D’ailleurs , cette ignorance dogmatique , victorieuse contre l’assertion positive que les causes sont purement mécaniques et aveugles , n’a pas , d’après la manière dont l’homme est organisé pour sentir, le même degré de force, quand elle vient à combattre l’opinion contraire. Car, dans le premier cas , non-seulement elle s’appuie sur un ensem-
bletle raisonnemens abstraits qui paraissent invincibles, mais elle a pour elle encore toutes ces impressions et ces jugemens directs bien plus puissans sur la masse des hommes à qui les opinions qui touchent à sa pratique doivent toujours être appropriées ; et dans le second cas, elle n’a plus que les mêmes raisonnemens qui , se trouvant en opposition avec ce qui leur donnait presque toute leur force sur l’esprit humain en général, n’ont de solidité qu’aux yeux de quelques rêveurs , qui demandent dans ces questions un genre de démonstration dont elles ne sont point susceptibles , qui même emploient dans ces recherches et les examens quelles exigent, une méthode qui peut-être ne leur convient pas.
Jusqu’ici nous avons considéré l’homme comme un être jugeant et raisonnant; mais il est bien plus sans doute un être sensible et doué d’imagination : quoique la raison soit en résultat son unique sauve-garde, ce n’est guères par elle seule qu’il se laisse conduire. Quand on observe avec un œil attentif et pénétrant les secrets ressorts qui le meuvent , et quand on est capable d’apprécier le degré d’action de chacun d’eux, on ne tarde pas à reconnaître que les idées les plus justes n’agissent pas sur lui par leur seule évidence; que la vérité même, pour exercer
toute son influence , a besoin de le toucher et de l’agiter autant que de le convaincre ; et quoiqu’on ne doive jamais, dans ce qu’on dit ou fait pour lui , s’écarter de la raison , sous prétexte d’exécuter plus facilement les desseins utiles à son propre bonheur , on ne doit également jamais perdre de vue les besoins de son imagination et de sa sensibilité. Et je ne parle point ici de ces besoins factices , fruit de l’erreur, des lois ou des habitudes sociales vicieuses ; ceux-là , créés artificiellement , peuvent et doivent être détruits par la suppression des causes accidentelles qui leur donnent naissance; mais j’entends ceux qui tiennent au fond même de sa nature , et qui ne peuvent être retranchés que par des moyens capables de changer son organisation , c’est-à-dire , de faire de lui un être différent.
En jetant les yeux sur l’univers et sur luimême , le premier sentiment qui le frappe, c’est un sentiment de terreur : cette terreur est d’autant'plus profonde que les sociétés sont plus près de leur origine, et que les forces quelles créent ont fait moins encore pour l’amélioration du sort des individus. Dans cet état primitif, en effet , l’homme , exposé à l’action de tant de causes destructives , à la fureur des élémens , à la faim redoutable des bêtes féroces , au cri plus
redoutable et plus menaçant de ses propres besoins , peut-il , en comparant sa nudité, sa faiblesse, à la sévérité de cette nature qui l’environne , et à la puissance des choses auxquelles il doit résister pour conserver sa misérable existence , n’être pas glacé d’une sombre tristesse et d’un effroi profond ? Cette disposition d’esprit se conserve long-temps après que les causes qui la produisent se sont affaiblies par les travaux et les conquêtes de la société ; on en retrouve encore les traces chez plusieurs peuples anciens dont les religions semblent avoir eu pour but de conserver le souvenir des combats de l’homme contre la nature sauvage; et les prêtres ont presque partout habilement profité de cette impression de terreur vague qui leur livre si facilement les imaginations.
Mais ce qui trouble le plus vivement et le plus profondément l’esprit de l’homme , c’est de se sentir à chaque instant soumis à l’action toute-puissante pour lui (car il ne peut la vaincre ) des causes qu’il ne connaît pas. Ces causes son,t d’autant plus nombreuses qu’il est plus • près encore de son état primitif d’absolue imbécillité. Mais lors même que les découvertes successives du génie ont écarté une partie des voiles de la nature, il reste encore assez d’obscurité pour tenir le genre hümain dans une
incertitude mêlée d’effroi ; et à quelque degré de science qu’on le suppose parvenu , son ignorance par rapport aux causes véritables des phénomènes généraux est toujours la même , et sa vaine curiosité sur ce point tient les esprits àpeu-près dans le même état d’agitation (9).
Cette considération paraîtra d’une grande importance . pour peu qu’on se donne la peine de suivre avec réflexion les circonstances et les effets de l’inévitable disposition dont nous parlons en ce moment. Mais c’est encore peu : l’homme est doué d’une sensibilité vive que toutes les scènes de la vie développent , et qui , même , est susceptible d’un accroissement , en quelque sorte indéfini , puisque cet accroissement est toujours proportionné à celui des connaissances et des idées . et surtout à la multiplication des rapports qui unissent les individus entre eux. Mais la sensibilité de l’homme ne peut pas augmenter , sans que la prise qu’ont sur lui toutes les causes d’impression quelconques n’augmente également. Il devient donc , par degrés , plus susceptible de plaisir et de peine ; et à mesure qu’il agrandit ainsi son existence , le système entier de ses besoins , de ses affections , de ses désirs , s’étend dans une progression qui semble n’avoir point de bornes. Dans cet état , l’homme voudrait agir sur tout ,
voudrait tout embrasser; il s’élance dans l’infini Mais ses forces , en les supposant accrues de tout ce que les créations sociales peuvent y ajouter , sont resserrées dans des limites fort étroites ; l’action qu’il peut exercer sur la nature est très-faible , comparée à celle que demanderait l’accomplissement de ses désirs , l’exécution de ses desseins ; il connaît si peu , et il aurait besoin de tout connaître ; sa durée est si courte , et cet instinct de vie qui , répandu dans tout son être , veille sans relâche à sa' conservation , repousse toute idée de la cessation du sentiment , le transporte , pour ainsi dire machinalement et malgré lui y vers un temps où , sans doute, il ne sera plus; et, franchissant le terme de son existence sensible il finit par se placer, avec tous les objets de ses affections , dans un monde meilleur , où les vicissitudes et le terme fatal de la vie humaine ne seront plus à redouter pour lui (10). Car ce désir et cet espoir d’une vie future ne tiennent pas seulement à l’impulsion directe d’une étroite personnalité , ils ont aussi pour cause et pour motif les plus nobles sentimens du cœur humain : le besoin de se retrouver avec les êtres qu’on a le plus chéris sur la terre ; celui d’accorder avec la puissance de l’Être qui gouverne Tunivers , la justice sans laquelle on ne peut le concevoir ;
d'assurer à la vertu un prix plus digne d’elle ; et enfin , de voir s’accomplir , pour le faible et l’infortuné , cette justice éternelle qu’ils réclament trop souvent en vain dans un séjour d’angoisses et de douleurs.
Mon objet n’est pas maintenant d’examiner
si les raisonnemens sur lesquels on se fonde , pour admettre la persistance de la faculté de sentir après la mort, sont plus ou moins solides. J’observe seulement que , quoique toutes nos idées , tous nos sentimens , toutes nos affections , en un mot , tout ce qui compose notre système moral actuel , soit le produit des impressions que nous avons reçues pendant la vie , et ces impressions l’ouvrage du jeu des organes , produit lui-même par l’action immédiate ou médiate des différens corps , il nous est impossible d’affirmer que la dissolution des organes entraîne celle de ce système moral , et surtout de la cause qui nous rend susceptibles de sentir, puisque nous ne la connaissons en aucune manière , et que , vraisemblablement , il nous est interdit de la connaître jamais. Or , il suffit à celui qui veut établir la persistance de cette cause après la destruction du corps vivant , que l’opinion contraire ne puisse pas être démontrée par des argumens positifs ( 1 1 ) . En effet , dans celle question, comme dans celle qui concerne
l’intelligence et la volonté de la cause première, celui qui la combat ne lui oppose qu’une ignorance absolue , et les raisons très - plausibles , sans doute , qui la motivent ; tandis que , en partant de cette même ignorance , dont l’aveu devient pour lui une importante concession , le défenseur du système d’une vie future appuyé sur les qualités inséparables de celles d’intelligence et de volonté dans l’Être-Suprême , en tire, ainsi que de l’état de l’homme et des besoins de son cœur , une suite d’argumens qui ont d’autant plus de force que ceux auxquels ils répondent n’établissent rien de positif.
Il me semble , au reste , mon ami , qu’on a généralement employé, dans l’examen de ces questions, une méthode qui ne leur est point applicable; qu’on a eu la prétention d’y parvenir à un genre de résultats étranger à leur nature même , et que par conséquent les efforts des plus puissans génies y chercheront toujours en vain. Quelles que fussent les opinions de ceux qui s’en sont occupés le plus sérieusement, soit qu’ils voulussent établir ce qu’on appelle déisme et spiritualisme , soit qu’ils se déclarassent pour le sentiment contraire , qu’on désigne par les mots à' athéisme et de matérialisme , ils ont voulu , ou du moins ils ont cru pouvoir employer la méthode de démonstra-
tion, et ils ont affiché la prétention formelle de tirer des conclusions précises et rigoureuses.
Mais, pour faire voir combien il y a là de mal entendu , il suffit d’observer que cette méthode de démonstration n’est applicable qu’aux idées abstraites et théoriques , dont les signes , déterminés avec le dernier degré d’exactitude, ne peuvent éprouver le plus léger changement dans leur signification , ou qu’à l’étude des objets sensibles et présens, qu’on peut considérer à loisir sous tous les points de vue qui forment l’objet de nos recherches. Ainsi, par exemple, dans les considérations purement théoriques de la géométrie et du calcul , on arrive toujours et nécessairement à des résultats certains , parce que , d’une part , les lignes , comme le point par lequel on les fait engendrer ( assez mal à propos peut-être ) , et les plans , qui sont des lignes promenées par l’esprit dans une certaine direction , n’ont aucune existence réelle et sont de simples limitations imaginées à la surface ou dans l’intérieur des corps, ou , si l’on veut , dans l’espace ; et de l’autre , que les nombres ne sont pas plus des êtres réels , mais un simple point de vue sous lequel nous considérons d’abord les objets semblables , et par suite les objets différons rapprochés l’un de l’autre sous cet unique point de vue, et par le simple rap-
port de la quantité. Dans tout cela , il n’y a que des créations de l’esprit : il y peut trouver toujours ce qu il y a mis , car il n’y a rien de plus ni de moins, et la naturelle ces idées fait que le sens des mots qui les représentent ne peut subir aucune altération. Voilà ce qui constitue et produit la certitude de la géométrie et du calcul ; et cette certitude est la même dans toute autre science , quand on y raisonne sur des idées abstraites et théoriques, en se servant d’expressions exactes et sévèrement déterminées ; car , malgré les cris assez ridiculement répétés contre les abstractions, la certitude leur est spécialement propre : c’est précisément lorsqu’on les quitte pour entrer dans le positif, que l’esprit humain, dirigé même sagement, devient sujet à tant d’erreurs (12).
Je prends pour second exemple un objet sensible, dont on veut rechercher et déterminer avec exactitude les propriétés , soit celles qui se rapportent à sa forme , à sgn apparence extérieure , soit celles qui sont relatives à sa composition. Il n’y a pas de doute que par l’application méthodique des sens aux divers points de vue que présentent ces objets , et par des analyses complètes appropriées aux qualités dont nous voulons y reconnaître la présence ou l’absence , nous ne puissions parvenir à des résul-
tats certains , et que ces résultats , lorsqu’ils ne sont que l’expression rigoureuse de ce que nous ont offert les analyses , ne soient véritablement ce qu’on appelle démontrés. Mais quand il s’agit de constater ou de rejeter 'l’existence d’un être ou d’un fait qui n’est pas immédiatement soumis à l’examen de nos sens , nous ne pouvons faire , par rapport à lui, que des calculs de probabilité, qui se rapprochent plus ou moins de la certitude sans y atteindre jamais. Car, dans l’hypothèse que ce fait ou que cet être ait été soumis à l’examen des sens d’autres hommes que nous , nous devrons examiner le degré de confiance que leurs récits méritent; et, dans l’hypothèse (qui est celle même du sujet dont nous sommes occupés ici) que l’objet n’ait été et ne puisse ja-^ mais être soumis à l’examen des sens d’aucun homme , tous nos efforts , toutes les recherches du génie fussent- elles même appuyées sur la connaissance des causes antécédentes et des effets subséquens, ne pourront arriver qu’à des conjectures plus ou moins plausibles sur son existence ou sa non-existence, et les conclusions le plus sagement déduites ne seront que les résultats d’un simple calcul de probabilité. Enfin, si dans un objet qui n’est soumis à l’observation des sens que par quelques faces , et qui nous
osl entièrement inconnu par toutes les autres , nous prétendons affirmer ou nier certaines qualités, soit exclusivement propres à cet objet unique, soit communs à d’autres qui nous sont plus familiers , il est évident que nos recherches deviennent encore plus difficiles , que notre marche est entièrement conjecturale , et que tout ce qui nous est permis alors est de donner une grande vraisemblance au résultat de nos raisonnemens. Observons, d’ailleurs, qu’avoir constaté l’existence d’un objet ou la réalité d’un fait , ce n’est pas connaître l’un ou l’autre ; on ne connaît un fait que lorsqu’on a saisi toutes ses circonstances , et surtout sa liaison avec les faits antérieurs ou postérieurs ; on ne connaît un objet que lorsqu’on peut en rapporter les % propriétés et les lois aux propriétés et aux lois d’autres objets étudiés dans le même esprit.
Il est donc encore évident que les faits premiers et généraux ne peuvent être connus. Tout ce qu’on peut faire , est de les constater et d’observer leur influence sur les faits subséquens , susceptibles d’un examen sévère, et dont on peut établir la liaison avec eux. Il est également certain que l’univers , considéré sous le rapport des forces qui le meuvent et le maintiennent dans une éternelle activité , ne pouvant être comparé à rien , ces forces ne se rap-
portent qu’à elles -mêmes, et ne peuvent être véritablement étudiées que dans les effets observables qui résultent de leur action.
Cependant il n’est pas impossible de conjectu rer avec vraisemblance, d’après l’analogie, d’après certains effets ou d’après certaines lois reconnues, la réalité d’existence que nos sens ne saisissent pas d’une manière immédiate, ou de qualités sur lesquelles nous n’avons aucune expérience directe et démonstrative ; et des connaissances ou des recherches , aidées de moyens plus puissans, peuvent confirmer dans la suite ou rendre de plus en plus probables ces conjectures du génie que la raison , bien loin de les écarter avec une affectation puérile , seconde et dirige elle-même , mais en ne leur attribuant que leur juste valeur. C’est ainsi qu’avant d’avoir fait le tour de la terre , on avait connu l’existence des antipodes ; qu’on avait soupçonné d’avance celle de quelques satellites des planètes , et que même des astronomes plus hardis avaient annoncé de nouvelles planètes avant qu’elles se fussent offertes à l’observation. C’est encore ainsi qu’en étudiant les effets de la pesanteur sur la terre, Newton fut conduit à penser que la lune suivait sa route autour d’elle , en vertu des mêmes lois ; qu’après s’en etre assuré par le calcul , il essaya d’y sou-
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mettre le système solaire ; que, depuis ce grand homme, plus on a observé et calculé, plus aussi ce qui n’avait dû paraître d’abord qu’une hypothèse hardie et heureuse , s’est trouvé conforme aux faits, et a rendu compte, sans effort, des apparences même qui lui semblaient si contraires au premier coup-d’œil; et qu’enfin nous sommes portés , en quelque sorte invinciblement, à regarder comme une loi générale de l’univers cette tendance de toutes les parties de la nature les unes vers les autres, sans savoir pourtant avec une entière certitude , et autrement que par analogie , si en effet elle a lieu de la même manière dans les systèmes célestes différens du nôtre , et si même ses effets ne dépendent pas d’une cause plus générale encore , dont la connaissance expliquerait tous les mouvemens des élémens les plus déliés , aussi bien que des grandes masses de l’univers.
Nous disons donc que l’impossibilité de connaître avec exactitude la nature des forces qui déterminent et coordonnent tous ces mouvemens , n’empêche pas que nous puissions leur attribuer, avec un haut degré de vraisemblance, certaines propriétés ou qualités particulières dont nous avons observé les signes, les circonstances et les effets , dans certains objets plus rapprochés de nous. C’est même ainsi que les
poètes et les théurgistes se sont l'ait une idée de la cause première, et qu’ils ont fini par la personnifier sous l’image d’un être doué de tout ce que la nature humaine leur présentait de plus parfait ou de plus imposant. Mais outre l’excessive impertinence de rappetisser de la sorte et de rabaisser aux idées et aux passions dans lesquelles les bornes de notre intelligence et de nos forces nous tiennent resserrés , cette puissance à laquelle ils rapportent cependant la production et l’admirable coordination de tous les phénomènes de la nature , ils ont presque toujours réuni , dans ce fantôme , ouvrage de leur imagination , des propriétés ou des qualités contradictoires et dont quelques-unes se trouvaient démenties par des faits observables et constans. D’autre part, les philosophes qui les ont combattus directement sur ce point, ont refusé, trop indistinctement peut-être, toutes ces qualités aux causes premières ; et pour se rendre compte des phénomènes de l’univers , ils ont eu recours à des explications qui non-seulementsontloin de tout expliquer, mais paraissent également contraires aux faits , ou du moins à la manière dont l’esprit humain les conçoit.
11 n’entre point ici dans mes vues d’examiner cette foule d’argumens allégués pour et contre, quoiqu’il ne fût pas difficile, je pense, de faire
voir qu’ils sont de part et d’autre à-peu-près également erronés, et qu’ils ne peuvent jamais conduire à une solution satisfaisante , les mots dont il fait usage étant plus vagues et plus indéterminés, peut-être, que dans aucun autre genre de raisonnement. Mais je veux , en écartant avec soin tous ces mêmes mots , essayer à quelles conclusions , je ne dis pas démontrées (le sujet s’y refuse) , mais probables au degré suffisant pour déterminer notre persuasion , nous y sommes conduits par l'enchaînement naturel de nos idées; car, lorsqu’il s’agit de reconnaître la vérité ou la fausseté d’un jugement, nous n’avons qu’à remonter à sa source , en parcourant toute la série des déductions dont il est le résultat, jusqu’au premier terme, où presque toujours l’erreur, si le jugement est véritablement erroné, se trouve cachée dans le vice de l’expression ; et peut-être cet examen donnerait-il naissance à une opinion qui ne sera pas seulement probable , mais qui laissera peu de vraisemblance à l’opinion contraire.
J’écarte donc ces mots à-peu-près vides de sens, déisme , athéisme* spiritualisme, matérialisme, et tous ceux qui en dérivent ou qui ont avec eux quelque rapport d’objet et de signification ; je n’emploierai même pas celui de Dieu, parce que le sens n’en a jamais été déterminé
et circonscrit avec exactitude, et qu’il n’y a point peut-être deux personnes pour qui il représente exactement la même idée; d’où il suit que les discussions qui roulent sur cette idée ou sur l’objet qu’on désigne par ce mot , sont nécessairement interminables , et qu’elles dureront aussi long-temps que l’on continuera à l’employer sans l’avoir mieux défini.
Qu’on ne s’imagine pas cependant qu’il faille être un grand métaphysicien pour bien entendre , et même pour éclaircir les idées de ce genre. On le* croit ordinairement ; mais c’est à tort. Il suffit, dans ces questions, comme dans toutes les autres , d’employer un langage exact et précis, et de reconnaître avec attention la source des idées qui s’y rapportent , elles circonstances qui président à leur formation ; peut-être même est-ce là toute la véritable métaphysique ou toute i idéologie , pour lui donner un nom plus analogue à ses fonctions, et rejeter, s’il est possible, avec un mot bizarre , la science absurde qu’il a désignée trop long-temps dans les écoles; du moins est-il bien démontré par l’expérience, que le seul moyen de dissiper les erreurs est de les soumettre à cette épreuve rigoureuse , que nulle opinion , nulle idée ne peut la soutenir, qu’autant quelle est fondée sur la vérité ; mais que la vérité, loin d’en être ébranlée ou ternie,
eu sort toujours plus solide et brillante d’uu nouvel éelal. Revenons au sujet qui nous occupe dans ce moment.
Les organes de l’homme sont susceptibles de recevoir différentes impressions de la part des objets qui agissent sur eux. La différence de ces impressions est relative à la nature même des objets et à la structure ou à la sensibilité des organes qui les reçoivent. Quand l’individu a la conscience des impressions reçues, on dit qu’il sent , qu’il a des sensations. Outre le caractère distinctif d’être perçues par l’individu qui les éprouve, les sensations ont encore celui de laisser des traces dans les organes de la pensée, et de pouvoir être rappelées et senties, en quelque sorte , de nouveau par le souvenir. Quand de la comparaison des sensations actuelles ou rappelées nous nous formons des idées d’un ou plusieurs objets en eux-mêmes, et de leurs rapports entre eux ou avec nous, nous faisons ce qu’on appelle juger , nous tirons des jugemens. Sentir, sc ressouvenir et j uger composent l’ intelligence. Sous ce mot sont compris tous les actes relatifs à ces trois fonctions , et, pris abstractivement, il désigne la faculté de les produire.
Des jugemens portés sur les objets naissent les déterminations qui s’y rapportent. Toute déter-
minalion suppose un jugement antérieur plus ou moins distinctement perçu; et dans le cas même où nous n’avons la conscience , ni du jugement, ni dé la détermination elle-même, cette dernière a toujours lieu par un mécanisme parfaitement analogue à celui qu’on peut reconnaître avec évidence dans tous les cas où nous percevons nettement la suite entière de ces opérations.
Les actes en vertu desquels les déterminations sont conçues et s’exécutent , s’appellent des volontés. La volonté n’est autre chose que l’ensemble des déterminations considérées d’une manière abstraite , ou , suivant le langage vulgaire , c’est la faculté de les former.
Les actes de l 'intelligence et de la volonté composent tout le système moral de l’homme. Notre esprit ne peut les concevoir que comme une suite nécessaire de la faculté de sentir ; et quelle que soit leur importance ou leur imperfection , ils se manifestent par des caractères distinctifs qui ne nous permettent pas de les confondre avec les phénomènes résultant de l’action mécanique du corps.
Le point de vue sous lequel nous considérons les objets est très-différent, suivant que nous les supposons doués d’intelligence et de volonté, ou que nous les en croyons entièrement dépourvus;
et noire manière, de nous conduire à leur égard ne diffère pas moins dans l une et l'autre de ces deux hypothèses ; aussi mettons-nous en général de l’importance à fixer notre jugement sur ce point. Dans l’état d’ignorance, nous sommes portés à regarder comme animés tous les corps en mouvement; l’immobilité constante est pour nous le caractère de l’insensibilité. Il est certain que nous raisonnons souvent mal dans ce premier cas ; il est possible que dans le second nous ne raisonnions pas mieux. Pour apprendre à distinguer le mouvement volontaire de celui qui ne l’est pas , nous avons besoin fie beaucoup d’observations et d’expériences , et nous commettons long-temps bien des erreurs à cet égard. Ainsi , par exemple , le sauvage ignorant et grossier fait dépendre le cours des fleuves, la marche des vents, de volontés particulières dont, suivant lui, tous leurs mouvemens ne sont que les effets ; et il est bien vraisemblable, d’un autre côté, que, dans l’étal actuel des lumières, nous regardons comme absolument dépourvus de sensibilité des corps qui ne le sont pas.
L’habitude d’entendre au sein des bois le cri de l’homme et ceux des animaux qui les habitent, porte naturellement le sauvage à faire dépendre de causes animées les bruits dont il
lie connaît pas les causes physiques : ainsi le fracas du tonnerre , le sifflement des vents , le mugissement des volcans en fureur sont à ses yeux l’expression des volontés ou les menaces de certains êtres invisibles, mais puissans et redoutables, et dans ces bruits imposans il croit ouir des voix qui le plus souvent le glacent de terreur.
Mais les hommes éclairés des lumières graduelles de la civilisation , en sont venus à reconnaître que beaucoup de mouvement sont produits par une action mécanique, et que beaucoup de bruits où l’imagination croyait entendre des voix menaçantes, ne sont qu’un effet très-simple de la percussion ou de la collision mutuelle des corps, produite à son tour par une action originelle toute semblable et qui se trouve soumise absolument aux mêmes lois. A mesure que l’homme fait de nouveaux progrès dans la connaissance de la nature, il voit une plus grande quantité de phénomènes résulter immédiatement des propriétés de la matière ; et s’il pouvait jamais être assez instruit pour embrasser le système de l’univers dans son ensemble et dans tous ses détails, il n’y a point de doute que tous les phénomènes , sans exception , ne fussent clairement à ses yeux une suite
directe et nécessaire de ces mêmes propriétés. Mais la question ne serait pas résolue pour cela, comme le pensent certaines personnes: le point n’en serait que reculé. Dans cette hypothèse, qui place l’homme au dernier terme imaginable de l’instruction ( terme auquel , d’ailleurs, on voit trop évidemment qu’il ne peut jamais parvenir ) , il reste toujours à concevoir comment les propriétés de la matière sont combinées et coordonnées de manière à produire des phénomènes si compliqués , si savans , dont les détails , multipliés à l’infini , semblent présenter tant de causes de perturbation , et dont pourtant toutes les circonstances , étroitement liées entre elles , amènent des résultats si eonslans et si précis (i3).
Ici , l’esprit de l’homme se retrouverait encore à-peu-près dans la même situation où le met la simple contemplation des phénomènes avant qu’il ait pu reconnaître les causes physiques qui déterminent leur production ; et, en le supposant, comme nous venons de le faire (trop gratuitement sans doute) , en état de rapporter à des propriété évidentes et générales de la matière tous les mouvemens et toutes les transformations qui s’opèrent dans l’univers , son ignorance demeure toujours la même à l’égard
de la cause universelle et première , dont ces propriétés ne sont elles-mêmes que des effets ou des productions ( 1 4)-
INous avons déjà dit que la cause universelle, par cela seul qu’elle est universelle , ne peut être comparée à rien , et qu’en sa qualité de cause première , elle ne peut être rapportée à rien. Elle est parce qu’elle est ; elle est en ellemême (i5). Son existence n’a rapport à aucune autre ; elle ne peut nous être connue que par ses effets. Mais l’esprit de l’homme n’en restera pas là : il est de sa nature de lier entre eux et de grouper tous les objets de ses recherches. Si , dans ces mêmes effets , il retrouve les traces de certaines propriétés ou qualités particulières que l’observation lui a déjà montrées ailleurs, et dans des êtres dont il a pu étudier attentivement les actes et leur liaison avec les moyens par lesquels ils sont opérés ; je dis , non-seulement , qu’il saisira ces analogies, quelque faibles qu’on les suppose ; mais qu’il ne peut s’empêcher de le faire , soit pour les adopter définitivement , soit pour les rejeter après un plus mûr examen.
On nous arrêtera peut-être ici , et l’on dira : mais , dans votre hypothèse, l’homme a reconnu que tous les phénomènes de l’univers sont le résultat des propriétés de la matière , pourquoi . voulez-vous qu’il remonte à une autre cause ,
et qu’il ne regarde pas ces propriétés comme la vraie cause universelle et première ? Car , dèslors , elles ont le grand mérite d’expliquer tout à ses yeux , et le mérite plus grand encore , pour tout esprit sage , de pouvoir être étudiées et constatées par l'observation.
Je réponds que c’est bien peu connaître la nature de l’intelligence humaine, que de croire qu’elle peut s’arrêter aux faits quelle a reconnus ( car les propriétés de la matière sont , dans ce moment, de véritables faits pour elle), sans vouloir remonter aux causes j ou à la cause dont elle suppose toujours qu’ils dépendent. Et , d’ailleurs , en admettant que les choses se passent comme on le dit, cela ne change rien à la question. Seulement, au lieu d’attribuer certaines qualités, dont nous avons établi qu’on retrouve les empreintes dans les phénomènes , à une cause universelle antérieure aux propriétés de la matière , il faudra les imaginer répandues dans l’ensemble de ces propriétés; et cette manière de considérer la nature , bien loin de rendre la production des phénomènes plus facile à concevoir , ne fait que répandre sur l’action de leurs causes des obscurités nouvelles qu’il ne paraît guères possible de dissiper ( 1 6 ). Il est vraisemblable que la personnification des propriétés a produit le polythéisme dans
plusieurs religions savantes de l'antiquité. Mais pour faire concourir au même but toutes ces puissances , toutes ces divinités particulières , il faut toujours un* dieu suprême, un W isdinou , un Jehovali , un Jupiter.
L’homme apprend bientôt, sans doute, que tous les mouvemens et tous les bruits n’annoncent pas de l’intelligence et delà volonté dans leur cause , du moins dans leur cause immédiate ; mais ce qu’il ne peut concevoir sans l’une et l’autre de ces propriétés ou deux qualités , c’est la production régulière d’ouvrages savans , coordonnés dans toutes leurs parties , et surtout coordonnés avec d’autres ouvrages du même ou de différens genres , qui , sans leur être unis par des rapports mécaniques , sont arrangés de manière à produire concurremment avec eux de nouveaux effets empreints des mêmes caractères de combinaison, il lui suffit de jeter le coup-d’œil le plus superficiel sur l’organisation des végétaux et des animaux , sur la manière dont ils se reproduisent , se développent et remplissent , suivant l’esprit de cette organisation même , le rôle qui leur est assigné dans la série des êtres. L’esprit de l’homme n’est pas fait pour comprendre que tout cela s’opère sans prévoyance et sans but , sans intelligence et sans volonté. Aucune analogie , aucune vrai-
scmblancc ne peut le conduire à un semblable résultat; toutes, au contraire, le portent à regarder les ouvrages de la nature comme proluits par des opérations comparables à celles le son propre esprit dans la production des ouvrages les plus savamment combinés , lesquelles n’en diffèrent que par un degré de perfection mille fois plus grand : d’où résulte pour lui l’idée d’une sagesse qui lésa conçus et d’une volonlé’qui les a mis à exécution ; mais de la plus haute sagesse , et de la volonté la plus attentive à tous les détails , exerçant le pouvoir le plus étendu avec la plus minutieuse précision (17).
Voilà ce qui s’offre naturellement à l’esprit ; voilà ce que la réflexion confirme , sans le porter, cependant, au terme de la démonstration rigoureuse , car la nature de la question s’y oppose. Et comme l’hypothèse contraire ne s’appuie sur aucune analogie véritable, qu’elle n’a pour elle presque aucune vraisemblance , et que tout ce qu’on peut , en la soutenant , est de la défendre du reproche d’impossibilité absolue , toutes les règles du raisonnement en matière de probabilité ramènent l’homme à son impression première , et il juge en définitif comme il a senti d’abord.
Ce n’est pas qu’il faille jamais, dans les recherches sur la nature ou dans les discussions philo-
sophiques quelles font naître , adopter les vaines et stériles explications des causes finales ; rien , sans doute , n’est plus capable d’étouffer ou d’égarer le génie des découvertes ; rien ne nous conduit plus inévitablement à des résultats chimériques, et souvent aussi ridicules qu’erronés. Mais ce qui est vrai dans toutes les recherches etdans toutes les discussions de détail, ne l’est plus lorsqu’on en est au point où par hypothèse nous avons supposé l’homme parvenu ; et cfuand nous raisonnons sur la cause , ou , si l’on veut , sur les causes premières , toutes ces règles de probabilité , dont nous venons de parler, nous forcent à les reconnaître finales (1 8). Telle est , du moins , la manière de concevoir et de procéder de notre esprit ; et l’on ne peut en combattre les conclusions que par des argumens subtils , qui , par cela même , ne semblent guères pouvoir être fondés en raison , ou par des systèmes savans dans lesquels il reste toujours de grandes lacunes. Or , la certitude étant bien loin de se trouver dans ce dernier parti , plus on se donnera la peine d’examiner les motifs énoncés par ceux qui l’adoptent , plus, ce me semble, on se trouvera ramené comme invinciblement vers le premier , qui réunit en sa faveur les plus fortes probabilités.
11 est très-évident , en outre , que le principe
de 1 intelligence est répandu partout , puisque partout la matière tend sans cesse à s’organiser en êtres sensibles. Sans doute la sensibilité ne devient observable pour nous qu’au moyen de l’organisation ; mais on ne peut guères supposer quelle n’est que le produit de cette circonstance ; quelle en dépend exclusivement , et sans elle n’existe pas. Il est plus naturel et raisonnable de penser que la sensibilité se trouve répandue , quoiqu’on différente proportion , dans toutes les parties de la» matière , puisque nous y remarquons distinctement l’action des forces motrices, qui non-seulement les tiennent dans une activité continuelle, mais par l’effet direct de tous les mouvemeus quelles leur impriment , tendent à les faire passer par tous les modes d’arrangement régulier et systé matique , depuis le plus grossier jusqu’à celui de l’organisation la plus savante et la plus parfaite , capable de produire à son tour tant de phénomènes nouveaux encore bien plus admirables et plus élonnans : mens agitat molem , et ma g no se corpore miscet. C’est une vérité que le seul aspect de l’univers annonce et célèbre en quelque sorte. Elle est particulièrement confirmée par les phénomènes de la germination des plantes et de l’organisation des animaux , surtout des plantes et des animaux qu'on voit
naître et se développer spontanément dans toutes les substances animales et végétales altérées. Peut-être , même , la connaissance des causes dont dépendent les affinités chimiques et l’attraction gravitante { qui vraisemblablement n’en est que le premier terme ou le degré le plus simple), suffirait-elle pour donner la plus grande évidence et la plus entière certitude à cet important résultat ; car il paraît bien plus vraisemblable qu’on pourra parvenir à expliquer mieux les affinités et l’attraction par l’étude approfondie de la sensibilité à son degré le plus faible , qu’à expliquer la sensibilité elle -même par letude de l’attraction et des affinités au plus haut terme où elles puissent être suivies et constatées par l’observation (19).
Quoi qu’il en soit, au reste, on ne peut méconnaître que des forces actives animent toutes les parties de la matière : rien n’est plus frappant et plus certain. Non-seulement elles la tiennent dans un état de mouvement continuel , elles lui font subir toutes sortes de transformations; mais ces transformations s’exécutent suivant des plans très-habiles, très-compliqués , très-divers entre eux ^ et cependant coustans et uniformes, chacun dans son genre et son espèce : c’est-à-dire s’opérant par les mêmes
moyens, manifestant les mêmes phénomènes, tendant au même but. Enfin , ces forces font éclore, développent et conduisent au terme de leur perfection et de leur maturité , des êtres sensibles et par suite intelligens. Or, je l’avoue, il me semble , ainsi qu\à plusieurs philosophes auxquels on ne pouvait pas d’ailleurs reprocher beaucoup de crédulité, que l’imagination se refuse à concevoir comment une cause ou des causes dépourvues d’intelligence peuvent en douer ces produits ; et je pense en particulier avec le grand bacon , qu’il faut être aussi crédule pour la refuser d’une manière formelle et positive à la cause première , que pour croire à toutes les fables de la mythologie et du Talmud (2 o).
Cette suite de raisonnemens, qu’il serait facile de fortifier encore en entrant dans l’exposition détaillée des phénomènes, et en insistant sur l’admirable coordination qui les lie entre eux et fait concourir toutes les parties de chacun au but qui lui est prescrit, me paraît donc nous conduire à ce résultat : que l’esprit de l’homme, d’après sa manière de sentir et de concevoir ( et nous ne pouvons nous servir d’un autre instrument dans nos examens) , ne peut éviter de reconnaître dans les forces actives de l’univers intelligence et volonté. Nous
ne séparerons point ces deux facultés l’une de l’autre; car c’est par les actes de la dernière que la première se dévoile à nos yeux.
Mais quoique presque tous les hommes , qui regardent l’intelligence et la volonté comme essentielles «à la cause première , la revêtent en même temps d’autres attributs , sur la nature desquels ils ne s’expliquent pas d’une manière assez précise , je ne dirai pas qu’ils ont tort de reconnaître en elle la puissance , la justice , la bonté, etc. Sans doute l’idée elle-même de ces vertus naît de l’observation des lois que la cause première a établies entre les êtres sensibles , et , par conséquent , on peut dire qu’elle en est la source et le modèle ; mais il est absurde de raisonner par rapport à elle comme par rapport à eux , et de la mettre avec nous dans des relations semblables ou même simplement analogues à celles d’un chef avec ses subordonnés, dont le bien-être l’occupe exclusivement, et qui les gouverne, comme on le fait malheureusement beaucoup trop parmi les hommes , par une suite d’expédiens et de mesures accidentelles appropriées aux circonstances et aux individus. Voilà bien assurément l’idée tout-à-la-fois - la plus ridicule en ellemême et la plus indigne de l’Être- Suprême ,
qu’on a cependant la prétention de rendre par là plus majestueux et plus imposant aux yeux de ses adorateurs.
Dans le langage consacré l’épithète d 'infini est jointe à chacune de ces vertus dont l’ensemble et la perfection caractérisent la force ordonnatrice de l’univers ; mais le mot d 'infini et tous ses dérivés devraient , dans l’état actuel des lumières , être absolument bannis de la langue philosophique. Ce mot est vide de sens, puisque nous ne pouvons concevoir ce qu’on veut qu’il représente. Sans doute la puissance de la cause première est immense; elle opère tous les mouvemens de la nature ; elle comprend toutes les forces existantes. Si par puissance infinie on entend cela , c’est , en effet , celle dont la cause première dispose. Mais le mot demande explication, et l’explication nous ramène à ces autres expressions tout-à-fait insignifiantes : que le principe des mouvemens de l’univers a toute la force nécessaire pour les produire ; que ce ,qui se fait peut se faire ; que ce qui est, est. Si l’on veut dire autre chose , il n’y a plus moyen de s’entendre : car l’esprit ne peut même imaginer une puissance qui ne serait pas limitée par sa propre nature , par celle des circonstances où elle s’exerce.
des effets quelle doit produire et du but où elle doit parvenir.
Il en est de même de tous les autres attributs que l’on comprend ordinairement dans la notion de la cause première. La justice et la bonté de cette cause sont dans les lois de l’univers : la justice , dans l’accomplissement rigoureux de ces mêmes lois ; sa bonté , dans l’ordre qui en résulte , dans les biens qu’elles répandent sur tous les êtres , dans les dons qu’elles leur prodiguent; et par rapporta la race humaine, dans la faculté plus délicate de sentir , et dans les jouissances indéfinies attachées à l’exercico de ses plus nobles fonctions. Mais c’est une imagination tout-à-fait absurde , de supposer , dans la source de tous ces phénomènes si réguliers et si constans , une bonté et une justice disposées à sortir sans cesse de l’universalité qui les caractérise , et de fléchir dans tous les sens pour s’adapter à tous les cas particuliers avec la partialité et la précipitation qu’inspirent les courtes vues et les passions de l’homme. Si l’on veut y réfléchir attentivement , on verra que rien ne pourrait fournir des armes plus puissantes à ceux qui ne veulent voir dans l’univers qu’un mécanisme aveugle , sans dessein conçu et voulu (21).
Mais lorsqu’on personnifie tous ces attributs différens réunis pour en former un être placé
hors de l’univers, quoiqu’il soit présent dans toutes les parties de* la matière; agissant sur elles pour leur imprimer le mouvement , quoiqu’il soit privé de tous les moyens de contact , et par conséquent d’action concevable ; qu’on le représente sous l’image d’un homme colossal , doué de tous les caractères de la prudence et de la force , et auquel on prête cependant presque toutes les sottises humaines , et les passions les plus basses, produit de la faiblesse ; qui se repent, comme s’il n’avait pas prévu ; qui se met en colère , comme si quelque chose pouvait lui nuire ou l’offenser ; qui se venge particulièrement , comme si la violation de ses lois n’entraînait pas après elle une punition, résultat inévitable de ces lois elles-mêmes ; enfin , qui a moins de générosité que l’homme le plus médiocrement vertueux et bon, et qu’on n’apaise que par des présens comme un despote avide , ou par des louanges , comme un prince sot et orgueilleux : lorsqu’on se peint ainsi la cause première , et que tel est l'Etre-Suprême qu’on offre à l’adoration du genre humain , il faut avoir fait soi-même bien peu d’usage de sa raison, ou compter étrangement sur la folie et la crédulité des hommes ; et il serait difficile de dire si , dans une idée pareille , il y a plus de démence que d’impiété , en donnant à ce der-
nier mot la seule acception raisonnable qu’il puisse recevoir en matière d’opinion (22).
L’intelligence des êtres sensibles dont nous pouvons observer les penchans et les actes , ne se manifeste à nous que par le moyen de leurs organes , et toujours elle est relative à leur organisation particulière. Il y a plus , la décomposition rigoureuse des sentimens et des idées nous en fait retrouver la source dans les impressions reçues par les différentes parties de l’être organisé. Les hommes qui personnifièrent les premiers l’Intelligence Suprême , et qui se la représentèrent sous l’image d’un ou de plusieurs êtres pensans et doués de volonté , furent donc conduits par l’analogie à leur donner des corps. Car , comment imaginer des idées , sans une tête qui les combine et des volontés agissantes , sans une force physique et des bras qui les exécutent? Mais il ne fallut pas beaucoup de temps et de réflexions pour voir çombien cette analogie était grossière , combien elle était peu confirmée par lés faits observables , combien surtout elle était indigne de la puissance qui gouverne l’univers. Alors , des philosophes subtils , qui ne pouvaient renoncer à l’idée de l’établir hors de l’univers , apparemment pour la faire agir plus commodément sur lui * réunirent toutes les perfections humaines, ou du moins ce qu’ils
regardaient comme digne de porter ce nom , pour en former une combinaison abstraite dont, par conséquent , l’objet ne pouvait avoir d’existence que dans leur esprit; et , afin que rien ne manquât à l’absurdité de cette conception , ils en écartèrent avec soin toute qualité sensible et percevable : ce qui , sans doute, était bien personnifier le néant (23).
Sans avoir la prétention de se faire une idée de la cause première , et de la manière dont sa pensée et sa volonté agissent sur l’univers , on peut , ce me semble , concevoir l’intelligence voulante qui la caractérise, comme répandue partout , et partout dans une activité continuelle ; et en s’attachant uniquement aux faits qui ne la manifestent que par cette activité même , ou par tous les phénomènes que produit le mouvement éternel de la matière , il n’est pas contraire cà la raison de supposer l’univers , dans son ensemble , organisé de manière que toutes ses parties sympathisent entre elles ; qu’il y ait , comme dans les autres corps organisés „ des centres partiels , où le principe de l'intelligence se rassemble et produise des effets plus sensibles, et vraisemblablement encore de même , un centre commun où tous les mouvemens aillent aboutir et soient perçus (24).
■Ce n’est pas l’univers dont on met en doute
l’existence (*). On ne met pas plus en doute qu’il ne soit mu par des forces invincibles et puissantes , dont l’action , comme celle de toutes les forces dirigées par des êtres intelligens , est calculée avec beaucoup de sagesse, et tend avec beaucoup d’art au but qui lui paraît assigné. Ces deux points sont convenus des deux parts ; nous n’irons pas plus loin nous-mêmes. Comme nous ne voyons et ne pouvons observer que l’univers , nous ne supposerons rien hors de lui (25) ; mais nous l’animerons d’intelligence , parce que nous ne pouvons autrement concevoir les phénomènes , et de volonté , parce que la volonté n’est autre chose que l’acte qui met celui de l’intelligence en exécution , et que ces mêmes phénomènes ne peuvent annoncer l’une sans manifester l’autre en même temps. C’est donc l’univers animé; c’est l’univers doué , dans son ensemble et dans ses parties, de toutes les propriétés sans lesquelles l’ordre des éternelles transformations de la matière ne peut être conçu par l’esprit humain.
J upiter est quodeumque vides , quodeumque movetur.
(*) Les sectateurs de Malebranche et de Berkeley ne sont pas assez nombreux pour que l’on doive en tenir compte, et leur principal sophisme a été réfuté trop victorieusement par M. de Tracy, pour qu'il soit nécessaire d’y revenir encore. ( ISote de l’ Auteur.)
Cette opinion fut celle des stoïciens ; il paraît que Pythagore l’avait enseignée avant eux : on pouvait même penser qu’elle n’était pas étran-
gère aux disciples d’Epicure, puisque Virgile ne fait pas difficulté de la prendre pour base du système général qu’il esquisse d’une manière si brillante, si riche et si majestueuse dans le
sixième chant de l’Enéide ; à moins qu’on ne regarde ce système plutôt comme la doctrine secrèteenseignéedans les initiations, que comme celle de l’auteur ou de son école; mais alors, on devrait supposer qu’elle n’était pas particulière à quelques philosophes. Dans cette hypothèse, qui est peut-être la vraie, elle aurait été commune à tous les hommes instruits de ce temps-là.
Vous savez mieux que moi , mon ami , combien de lumières jette sur l’histoire des nations et de l’esprit humain l’étude philosophique des cosmogonies et des théogonies. Il ne serait même pas déraisonnable d’affirmer que l’histoire proprement dite des différentes époques est moins instructive que leurs fables. L’une n’est le plus souvent que la collection des mensonges convenus sur les événemens ; les autres nous font au moins connaître l’esprit général des peuples , de leurs législateurs ou de leurs savans. Où les hommes superficiels ne voyent qu’un amas d’ab-
surdités ridicules , le sage, dirigé par une érudition saine et par une critique lout-à-la-fois hardie et sévère, découvre une foule de vérités ensevelies , de documens sur l’état des connaissances humaines dans les âges différens, et même de leçons utiles dans l’état de perfectionnement auquel plusieurs circonstances heureuses ont conduit le monde civilisé.
Gardons-nous de croire avec les esprits chagrins que l’homme aime et embrasse l’erreur pouf l’erreur elle-même ; il n’y a pas , et même il ne peut y avoir de folie qui n’ait son coin de vérité , qui ne tienne à des idées justes sous quelques rapports , mais mal circonscrites et mal liées à leurs conséquences, ou qui n’ait sa source dans des opinions anciennes établies sur les plus solides fondemens, mais souvent dénaturées par leur expression métaphorique ou emblématique, détournées de leur sens véritable par tous les hommes qui ont cru pouvoir y trouver quelques avantages , ou simplement altérées en passant de bouche en bouche, et par les effets inévitables des révolutions du langage ou de l’état social qu’amène la suite des temps.
Soit qu’on regarde toutes les parties de la matière comme animées par elles-mêmes d’un principe actif et vivant, soit qu’on se borne à faire circuler entre leurs molécules les forces
émanées de ce principe, les conséquences seront les mêmes, quant à la maniérée de considérer les mouvemens et les phénomènes résultant de son action. Il s’ensuit toujours que tous les changemens opérés dans la nature en sont le produit , et qu’il se retrouve lui-même en quantité plus ou moins grande dans toutes les formes nouvelles revêtues par les corps.
Beaucoup de philosophes, parmi lesquels il faut mettre les stoïciens en première ligne, ont regardé tous les êtres en général , et en particulier tous les êtres vivans , comme des parties du grand tout , ce qui n’est pas contestable , et leur intelligence comme une émanation de l’intelligence générale ; ce qui doit paraître également évident, à moins qu’on ne refuse d’admettre l’existence de celle-ci, ou qu’en l’admettant on ne suppose avec Epicure un ou plusieurs autres principes des mouvemens de l’univers , deux choses qui, je crois, sont presque absolument dépourvues de probabilité (26). Depuis l’animalcule le plus imparfait jusqu’à l’homme, qui jouit sur la terre du plus haut degré d’intelligence, ces philosophes voient la nature sensible et vivante se développer sous dilïorentes formes , en conservant toujours dans les phénomènes qu’elle présente, ou dans les actes qu’elle combine et met en exécution, des dégra-
dations analogues à celles qui peuvent être observées dans l’organisation des différentes espèces (27). Ils voient que, dans l’organisation la plus simple, la sensibilité et le mouvement volontaire étaient à peine remarquables; que des organes plus savamment combinés, et les besoins qu’ils déterminent, faisaient éclore et développer une sensibilité plus vive , une intelligence qui considérait plus d’objets, et tous, sous plus de rapports ; et une volonté dont les actes manifestaient tout cet ensemble de vie morale plus délicate et plus étendue. L’analogie les conduisit naturellement à supposer que , dans ces mondes innombrables dont l’espace est comme peuplé, d’autres organisations, bien plus parfaites que celles de l’homme , pouvaient présenter autant et peut-être bien plus de gradations au-dessus de lui que notre globe n’en présente au-dessous ; et ils concevaient que les existences intelligentes dont ces organisations étaient , si l’on peut s’exprimer de la sorte , la cause occasionelle ou le point d’appui (28) , se rapprochassent par degrés, et sans jamais y atteindre, de l’Intelligence suprême, du pouvoir qui gouverne l’univers. D’après l’idée qu’ils se faisaient du système général , chaque partie de la matière y jouait son rôle; à plus forte raison , en assignaient-ils un particulier à chaque
être sensible et vivant; et quand l’intelligence était en état de réfléchir sur elle-même, il en résultait à leurs yeux le devoir de connaître ce rôle et de le remplir fidèlement : devoir d’autant plus obligatoire, d’autant plus sacré, que l’être est doué d’une intelligence plus parfaite et de moyens plus étendus d’accomplir les volontés quelle lui faisait concevoir.
Telle est, je pense, non chez les peuples grossiers qui ne peuvent voir s’opérer un seul mouvement dont la cause leur est inconnue sans l’attribuer à quelque divinité particulière, mais chez les nations dont les dogmes sont nés à côté des sciences , et surtout chez les hommes éclairés qui se fondent toujours dans leurs opinions sur des analogies au moins vraisemblables; telle est la véritable origine des anges, des démons et de toutes les puissances intermédiaires entre l’homme et l’Intelligence suprême (29).
Les philosophes de l’époque actuelle ne s’exprimeraient pas sur ce point comme ceux de l’antiquité; ils ne supposeraient pas des êtres qui peuvent changer de forme à volonté, surtout des êtres sans organisation; ils n’accorderaient point une durée immortelle à des existences qu’ils ne peuvent concevoir que par analogie avec celle de l’homme et des autres animaux ; ils ne feraient point agir sur la terre en
général, et sur les autres êtres vivans en particulier, des puissances privées de moyens de contact; ils ne les feraient point rôder invisiblement sur la terre pour veiller au bien-être des hommes, ou pour les tourmenter ou les pousser au mal ; mais familiarisés , par une observation continuelle de la nature et par un système d’expérience dont les Anciens ne se doutaient même pas , avec les innombrables et continuelles transformations sensibles et vivantes, et déjà plus en état de concevoir une chaîne non interrompue depuis les existences les plus grossières et les plus infimes jusqu’à l’homme placé véritablement à la tête de toutes celles qui peuplent le globe terrestre , comment supposeraient-ils qu’il n’y a de la vie que pour ce globe ; que tous les autres mondes habitables ne sont pas habités; et surtout, comment pourraient-ils avoir la vanité puérile de croire que l’organisation de l’homme est le dernier terme de la perfection; que son intelligence ne connaît au-dessus d’elle que celle dont la sagesse puissante régit l’univers? Rien , sans doute, ne serait plus ridicule. Il est très-raisonnable , au contraire , de penser qu’il y a vie et organisation partout où l’organisation peut se former et se maintenir; qu’on ne saurait assigner de terme à la perfection que les lois éternelles peuvent
lui donner; et qu’il y a peut-être cent fois plus de distance entre l’intelligence de certains êtres placés dans les autres mondes, et celle de l’homme relégué sur la terre, qu’entre l’intelligence de l’homme et celle du polype ou du zoophyte animé par le sentiment le plus obscur. Si nulle observation directe ne peut nous apprendre au juste ce qui en est , toutes les analogies nous portent à conclure que les choses sont ainsi. En effet, toutes les parties de la matière ne tendent pas plus constamment et plus régulièrement l’une vers l’autre, quelles ne tendent à former des organisations sensibles et par conséquent intelligentes (3o). L’intelligence se trouve rassemblée en quantité différente , ou développée à différens degrés, dans ces organisations particulières qui paraissent n’être que des espèces de centres partiels, faiblement et momentanément isolés de la vie générale. Mais ces centres ou ces anneaux, plus ou moins remarquables dans la chaîne des êtres ; ces existences émanées et sorties , pour un temps plus ou moins long, du réservoir commun de toute sensibilité , y rentrent sans cesse pour en ressortir encore; et pendant toute la durée de la combinaison ils jouissent de la personnalité , du moi ; c’est-à-dire du sentiment de leur propre pensée et de leur volonté, qui, soit qu’il doive
cesser à la mort, soit qu’il doive survivre à la dissolution des organes, croît, se fortifie, se développe avec eux , et se perfectionne ou se détériore suivant que leur action est bien ou mal dirigée dans chaque individu.
Ceci nous conduit à une autre question qui n’a pas moins que celle de la cause première , exercé le génie et les méditations des philosophes de tous les âges ; qui même a paru seule donner un haut degré d’importance à celle-ci, et dont on a cru que la solution pouvait intéresser essentiellement l’ordre et le bonheur de la société. Le système moral de l’homme, formé par l’exercice de ses facultés ou par le développement et par l’action de ses organes; ce système dont le moi devenu de plus en plus distinct par les actes réitérés de la volonté , peut être regardé comme le lien, le point d’appui, partage-t-il à la mort la destinée de la combinaison organique, ou survit-il à la dissolution des parties visibles dont elle est composée?
Cette seconde question présente les mêmes obscurités dans ses élémens que la première, gt plus de difficultés encore pour y parvenir à dc^ résultats tant soit peu satisfaisant. Ici nous ne sommes plus guidés que par des analogies équivoques, incertaines, et le rapport n’est plus le même entre les probabilités sur lesquelles s’ap-
puicnt l’une et l’autre des deux opinions contraires. Il paraît même, au premier coup-d’œil, que les personnes qui nient la persistance du moi après la mort sont guidées par des analogies plus sensibles que celles qui l'affirment. Car nous le voyons se former et naître avec les organes, se reconnaître lui-même à mesure que leurs facultés s’exercent, croître et se perfectionner à mesure qu’elles croissent et se perfectionnent, se conformer exactement à tous les états de maladie ou de santé , s’affaiblir, vieillir, et s’éteindre enfin lui-même (du moins telles $ont les apparences ) au moment où cesse dans les organes toute manifestation du sentiment et de ses résultats réguliers et coordonnés (3i).
Mais il est aisé de voir que cette question tient à une autre qui lui est antérieure dans un bon ordre de déduction. Le mot, ainsi que tout le système moral auquel il sert de point d’appui , de lien , ou plutôt la force vitale ellemême est-elle le simple produit de l’action successive des organes et des impressions qu’ils ont •transmises au centre commun? ou la combinaison systématique des organes, leur développement progressif et leurs facultés ou fonctions , sont-ils déterminés par un principe actif dont la nature nous est inconnue , mais dont
l’existence est nécessaire à l’explication raisonnable des faits ?
Pour ceux qui regardent le principe vital comme n’existant point par lui-même et comme résultat de l’organisation ou du jeu des organes mis en mouvement, il ne peut pas être douteux que le moi , ou pour parler dans leur sens un langage plus exact , que le sentiment du moi , et par conséquent tout le système moral qui s’y trouve joint, ne soient détruits au moment de la mort , c’est-à-dire au moment où les organes ont véritablement cessé d’agir ; et l’on ne doit pas faire difficulté d’avouer que cette opinion peut être soutenue par des raisons plausibles et acquérir un assez haut (legré de vraisemblance. Je suis loin cependant de la regarder comme aussi clairement démontrée que certains philosophes le prétendent. Il m’est bien démontré , au contraire , qu’elle ne peut pas letre , la nature du sujet s’y refusant d’une manière invincible. Je crois même qu’un examen attentif peut nous faire trouver dans l’opinion qu’ils rejettent, un degré de probabilité supérieur, et je le répète encore, il faut bien s’en contenter s’il faut prendre un parti dans ce genre de questions ; car la raison humaine ne peut y parvenir à rien de plus (5a ).
J’observe, d’abord, que leur manière de s’ex-
primer n’offre pas un sens bien correct : du moins, celui quelle offre paraît-il peu conforme aux lois dé l’économie animale. Il semblerait , en effet , en adoptant leur langage , que la vie se rassemble de diverses parties du corps organisé, pour aller se concentrer dans le point de réunion de tous les nerfs , et y produire la vie totale , ou ce que d’autres appellent le principe vital , et le sentiment du moi que l’exercice de toutes les autres fonctions développe ; tandis qu’au contraire, en observant l’action du système nerveux, et recueillant les faits relatifs à la circulation , tout porte à penser , et même , on peut le dire , tout nous montre clairement , que la sensibilité \ la vie, ou l’impulsion première, soit dans les mouvemens par lesquels elle produit toutes les fonctions des organes , s’y maintient, s’y régénère , y revient de nouveau quand son action se trouve interrompue ; soit dans ceux qui pénètrent et rendent vivantes les cicatrices, certaines productions accidentelles que l’état de maladie occasionc , ou même des parties d’un autre corps , implantées ou plutôt greffées sur celui quelle anime ; tout nous montre clairement, dis-je, que cette action vitale s’exerce d’abord , sous quelque point de vue qu’on la considère, du centre à la circonférence, et que son retour de la circonférence au
centre est une véritable et simple réaction (33).
Il serait plus convenable , je crois , en prenant l’idée fondamentale de ces philosophes , de dire que la vie est une propriété particulière, spécialement et exclusivement attachée à la combinaison animale , et qui cesse de s’y manifester aussitôt que les organes deviennent , par une cause quelconque, inhabiles à remplir leurs fonctions , ou que la combinaison , dont la durée est limitée par sa nature même , va se résoudre en ses élémens constitutifs.
Mais , quoique cette dernière énonciation , bien plus exacte , ou du moins plus spécieuse , présente une idée qui paraît appuyée sur l’observation , elle est encore loin d’être véritablement conforme a tous les faits de l’économie vivante , et de faire disparaître les principales difficultés de la question.
Et d abord, quelqu’hypothèse qu’on adopte sur la génération des corps vivans ( dont , au reste , les mystères ne sont éclaircis par aucune de celles qu’ont imaginées jusqu’à ce jour les hommes les plus distingués par leur génie ) , il est assez difficile de concevoir que les organes de l’individu soient déjà tout formés dans les matériaux sensibles , nécessaires à leur production , ou dans le premier berceau que la nature leur a préparé , pour le développement et l’essai
de leur vie encore incertaine. Dans l’hypothèse de BulFon , qui fut autrefois hasardée par Hippocrate , les matériaux de l’embryon n’ont pas seulement deux sources principales dans les deux systèmes organiques du père et de la mère; ils en ont encore une grande quantité de particulières dans les divers organes dont le corps de chacun d’eux est composé : de sorte que l’embryon se trouve formé, si l’on peut s’exprimer ainsi, de pièces et de morceaux réuuis autour d’un centre dont l’action les dispose et les maintient dans l’arrangement convenable à la formation et à la durée de la combinaison vivante ; et même , je dois observer qu’Hippocrate animait ce centre, y plaçait une étincelle de ce feu élémentaire qu’il regardait comme lame de l’uni vers , comme le principe moteur, et qu'il douait d’intelligence, pour le faire présider à la direction de tous les phénomènes que doit produire le mouvement éternel .
Dans l’autre hypothèse , transportée par analogie des ovipares aux quadrupèdes mammifères et à l’homme , on ne peut guères mieux comprendre que l’embryon, dans quelque étal de rapetissement qu’on le suppose , existe avec tous les organes qu’il doit avoir un jour , et qu’il nage , invisible, dans le fluide , sans con-
sistance et transparent dont, les prétendus œufs paraissent gonflés , jusqu’au moment où l’impression vivifiante d’un autre fluide vienne éveiller ces mêmes organes et leur communiquer le mouvement avec la sensibilité. S’il en était ainsi, les enfans devraient toujours ressembler à leur mère, et jamais à leur père, du moins par les formes corporelles; tandis qu’en effet, dans les circonstances les plus favorables à la conception , c’est-à-dire dans un certain état defaiblesse de la mère , c’est presque toujours du père que l’enfant porte la ressemblance ; et non-seulement celle de la physionomie , des traits , de la taille , etc. , mais quelquefois aussi celle de certaines parties additionnelles, ou supprimées , que les caprices de la nature nous offrent chez certains individus. Il me paraît, je l’avoue, impossible de penser que la fonction de celui qui laisse de si profondes traces de son influence sur la formation du fœtus , ait été simplement de donner l’impression vitale à des organes privés encore du mouvement , mais déjà tout formés. Et comment pourrait-on se figurer , contre toutes les analogies tirées des lois de l’économie animale , que ce corps , produit par l’influence de la vie maternelle , a pris un ar-
rangement organique si bien systématisé , et
se conserve sans aucune tendance à la décomposition, quoique privé, suivant l’hypothèse, d’une véritable vitalité (34) ?
Je n’entrerai pas ici dans tous les détails pour prouver que cette idée d’un embryon formé primitivement et d’un seul jet, et nageant invisible dans les liqueurs qu’on regarde comme ayant fourni ses matériaux , présente des difficultés sans nombre. 11 suffit de dire que des observations directes ne laissent presque aucun doute sur la formation successive des organes; que l’un des plus importons, le cœur , se compose de deux parties , qui d’abord isolées l’uge de l’autre , se réunissent au bout de quelque temps par l’effet d’une vive attraction ; que, dans le point bondissant (in puncto salienle), paraissaient auparavant «confondus , au contraire, les deux centres du système nerveux et de la circulation, qui bientôt se séparent et se distinguent l’un de l’autre; qu’enfin, c’est autour de ce point , autour des premiers linéamens du système nerveux , que les diverses parties naissent , s’arrangent et se développent , pour former le nouveau corps vivant. Voihà ce qu’a fait voir l’examen attentif des phénomènes de l’inc-Ébatkm , répété tant de fois par les plus exacts observateurs (55).
Quoique dans l’homme, dans les quadrumanes qui se rapprochent le plus de lui, et dans les quadrupèdes mammifères , on ne voie point , à proprement parler , de véritable régénération de parties comme dans plusieurs espèces inférieures , on peut cependant considérer comme un phénomène parfaitement analogue, la formation des cicatrices, celle du cal des os dans les fractures , celle de certaines concrétions et d’excroissances accidentelles où la nature engendre des nerfs et des vaisseaux , et qu’elle anime par l’impulsion de la foree centrale vivante. H y a même des classes entières d’animaux chez lesquels des parties'assez importantes, telles que les cornes, se montrent assez long-temps après la naissauce. Dans quelques espèces on peut prévenir cette apparition d’organes tardifs en altérant les forces vitales par la mutilation; et dans l’homme, on prévient également celle des poils du menton , des aisselles, etc., en le soumettant à ce même sacrifice d’une partie importante de la vitalité.
Tout se réunit donc pour nous convaincre que la vie générale des animaux est concentrée dans un foyer, d’où elle rayonne par sa force expansive sur tous les organes, sur toutes les parties , et que la vie particulière de ces der-
niers, bien loin d’ètre la source de celle qui anime tout le système, n’en est elle -même qu’une émanation.
Si l’opinion contraire était fondée en réalité , l’affaiblissement, et surtout la destruction d’un organe, devraient toujours entraîner une diminution proportionnelle à la gravité de la lésion dans la force totale de la vie , et par conséquent dans toutes les autres parties du système. Bien loin que les choses se passent ainsi , il arrive très-souvent que l’affaiblissement de certains organes produit un surcroît d’action dans tous les autres; que la destruction même de quelques-uns, qui paraissent très- importans , ne fait que déterminer dans l’influence nerveuse générale une énergie nouvelle , ou dans quelques parties liées sympathiquement avec celles qui n’existent plus , un effort régulier et symétrique , bien qu’inaccoutumé, pour les suppléer dans leurs fonctions. Chez les personnes frappées d’hémiplégie , on observe le plus souvent, dans la moitié saine, une augmentation sensible d’action vitale, plus d’énergie de circulation , une élévation remarquable de chaleur , un redoublement d’activité des organes de la digestion et de la nutrition. Après des lésions notables dans lesquelles les nerfs princi-
paux se trouvent séparés du centre commun , les plus petits filets nerveux , presque inaperçus jusqu’alors, peuvent devenir capables de ranimer par degrés une partie demeurée insensible; et après les opérations des anévrysmes , les artérioles , voisines de l’artère où s’est faite la double ligature, acquièrent assez de calibre et surtout d’activité pour rendre la vie et la chaleur à la partie située au-dessous du lieu de l’opération. Enfin , sans vouloir entrer ici dans le détail des différens effets que produisent les concentrations partielles ou générales de sensibilité ou de mouvement, et des causes ou des circonstances qui les déterminent , observons encore que dans les affections gangréneuses des extrémités et dans plusieurs autres maladies mortelles, quand la vie a déjà abandonné plusieurs parties importantes , elle se rassemble dans celles qui survivent , et leur imprime une énergie extraordinaire; de sorte, par exemple, que souvent , à l’approche de la mort „ les idées de l’individu prennent un caractère d’élévation qu’elles n’ont jamais eu dans l’état de la plus parfaite santé : ce qui lui donne un air d’inspiration et de prophétie ; ou qu’il éprouve tout-à-coup le sentiment de l’appétit le plus vif, au moment même où son dernier souffle est prêt à s’exhaler.
La sensibilité se comporte donc à la manière d’un fluide qui part d’un réservoir commun , peut se rassembler en quantité moindre dans des réservoirs inférieurs , et distribué dans une foule de canaux qui font communiquer entre eux tous ces réservoirs, afflue vers les parties les plus libres de cet appareil , en quelque sorte hydraulique, et s’y porte en d’autant plus grande abondance, que celles qu’il trouve inaccessibles sont plus importantes et doivent en contenir davantage dans leur état naturel.
Toutes les considérations ci-dessus réunies nous conduisent naturellement à regarder le principe vital ou l’ensemble systématique de toute la sensibilité dont est animé le corps vivant, non comme le résultat de l’action des parties , ou comme une propriété particulière attachée à la combinaison animale ; mais comme une substance , un être réel , qui par sa présence imprime aux organes tous les mouvemens dont se composent leurs fonctions , qui relient liés entre eux les divers éléiiiens employés par la nature dans leur composition régulière , et les laisse livrés à la décomposition du moment qu’il s’en est séparé définitivement et sans retour (56).
Or , si le principe vital est un être particulier, et qu’il soit indécomposable comme les
principes élémentaires de l’organisation , il est sans doute indestructible comme eux ; et dans la supposition que ses parties élémentaires puissent se séparer l’une de l’autre , elles n’en resteront pas moins elles - mêmes inaccessibles à la destruction. Enfin, s’il est, comme on ne peut s’empêcher de le croire, une émanation du principe général sensible et intelligent qui anime l’univers , il doit dans tous les cas aller se réunir à cette source commune de toute vie et de tout mouvement , en se séparant du corps organisé dont la force active entretenait les fonctions (37). •
Puisqu’il est impossible de connaître la na ture de la cause première , on ne doit pas , du moins dans la manière de voir qui me paraît offrir sur ce sujet le plus de vraisemblance, demander quelle est celle du principe vital ; nous ne le connaissons également que par ses effets ; et la sensibilité , cause exclusive et nécessaire de l’intelligence , est le véritable et peut-être l’unique caractère sans lequel on ne peut le concevoir.
Mais la sensibilité ne peut, à son tour, être conçue sans un ou plusieurs centres , où les impressions vont se réunir; et dans l’hypothèse de plusieurs centres , sans leur coordination
en groupes autour de celui qui prédomine et qui leur est commun ; c’est-à-dire, en un mot, sans un moi , dont la conscience est plus ou moins distincte, mais qui reçoit les impressions , et d’où partent les déterminations ou les volontés , lesquelles sont plus ou moins clairement aperçues elles-mêmes, mais que la nature particulière et les combinaisons des impressions font éclore suivant les plus invariables lois. Ainsi , puisque le principe vital est sensible , la conscience du moi lut est essentielle; or, ce moi ne peut être que celui du système organisé qu’il anime par sa présence. La persistance du principe vital , après que le système a cessé de vivre, entraîne donc celle du moi, qui dans ce dernier servait de lien à tous les résultats intellectuels et moraux ; je dis à tous ceux que la suite des impressions , des perceptions , des combinaisons et des réactions centrales, peut avoir produits pendant toute la durée de la vie , et avoir conservés dans le souvenir et dans les habitudes de l’individu (58).
Tels sont les motifs qui peuvent faire pencher la croyance d’un homme raisonnable en faveur de la persistance du principe vital et du moi, après la cessation des mouvemens vitaux dans les organes. Mais n’oublions point que
nous sommes toujours ici dans le domaine des simples probabilités. INous ne pouvons même nous empêcher de reconnaître que celles qui donnent plus dé vraisemblance à cette opinion quà l’opinion contraire, sont loin pourtant d avoir le même degré de force que celles qui nous affirment l’intelligence de la cause première (59).
Quanta cet ensemble d’idées , desentimens, d habitudes morales. , que nous regardons comme identifiés avec le moi , et sans lesquels même, peut-être, nous le concevons difficilement, avons -nous des motifs plausibles de croire qu’il peut subsister encore quand les fonctions organiques , dont il est tout entier le pioduit, ne s exécutent déjà plus? A ce moment le fil de l’analogie nous abandonne entièrement , et les probabilités favorables à l’affirmative deviennent plus faibles encore. Aussi , parmi les hommes qui l’adoptent avec une croyance ferme, les plus sensés insislent-ils sur ces deux points : que la négative 11c peut être démontrée, ce qui est incontestable; et quelle serait incompatible avec la justice parfaite dont l’idée est inséparable de celle de la cause première. Car , disent-ils , les récompenses ou • les punitions dues au moi individuel , suivant
la conduite que la personne a tenue pendant la vie , ne peuvent être complètes qu’autant qu’elles s’appliquent à ce moi , pour ainsi dire escorté de toutes les idées et de tous les sentimens qui sont une partie si considérable de cette même conduite, pour laquelle il est récompensé ou puni. Cette dernière raison morale a sans doute du poids , et dans un état d’absolue incertitude de l’esprit, elle peut faire incliner la balance ; c’est tout ce qu’il est possible de dire sur cette question.
Mais, dans toutes les hypothèses possibles , la qualité de rémunérateur et de vengeur, qu’on attribue justement à l’Ordonnateur suprême des choses, ne peut s’exercer que par des lois générales. Il est absurde de le supposer, dans chaque circonstance individuelle , occupé du soin de peser chaque détail ; sa sagesse l’a fait d’avance : tout est prévu , tout est calculé , tout est approprié avec le dernier degré d’exactitude et de précision , dans les lois éternelles et générales , dont l’exécution est également rigoureuse sur chaque point. Quand il n’y aurait pas de vie à venir , leur sanction , dès celle-ci , n’en serait pas moins réelle et moins puissante, la vertu n’en aurait pas moins ses motifs solides et sa récompense assurée ; sa
destinée et celle du méchant n’en seraient pas moins conformes aux lois de la justice ; l’un n’en jouirait pas moins de tous les vrais biens ; l’autre n’en serait pas moins privé de tout ce qui peut donner une valeur véritable à notre existence passagère (4°)- Enfin, dans quelque situation que vous les supposiez , leur sort n’en sera pas moins tel qu’il doit être. Car , au sein de l’adversité ^ l’homme vertueux n’a que des souvenirs consolans et des espérances heureuses; le méchant , au sein de la prospérité , ne peut avoir que de sinistres souvenirs et des terreurs.
Oui, sans doute, les gens de bien, suivant la belle expression que Platon met dans la bouche de Socrate , doivent prendre confiance dans la mort : car elle ne peut leur apporter rien que d’heureux. Mais on peut leur dire , avec non moins de raison , de prendre confiance dans la vie : car , malgré les désordres toujours partiels et momentanés qui régnent dans le monde, la vie n’a de véritables douceurs que pour l’homme vertueux ; elle n’a d’amertumes insupportables que pour le méchant ; le désespoir dans le malheur est son unique partage , et c’est à l’entrée de la route du crime que l’c-xpérience et la réflexion nous font lire les
effrayantes paroles que Danle a gravées sur la porte des enfers.
Quelles que soient les opinions religieuses adoptées par les hommes, et quand même ils les repousseraient toutes , ils n’en trouveront pas moins que la morale a des bases solides dans leur propre nature , c’est-à-dire dans leurs besoins , dans leurs facultés , et dans les rapports que les uns et les autres établissent nécessairement entre eux dans l’état social. Aussi faut-il bien se garder de vouloir lui en trouver d’autres dans des croyances si diverses, si peu fixes, si problématiques, et même, il faut le dire , si contraires presque toujours aux plus simples lumières du bon sens.
Mais déduire les règles de notre conduite des lois de la nature ou de l’ordre, appeler vertu ce qui est conforme à cet ordre, vice tout ce qui le contrarie et s’en écarte; regarder chaque être, surtout parmi ceux qui sont doués d’une intelligence plus étendue et plus parfaite , comme un agent , un serviteur de la cause première , à qui son rôle est assigné dans le monde , qui concourt avec elle à l’accomplissement du but total vers lequel elle tend sans cesse avec une puissance invincible , enfin comme exerçant une partie dé cette puissance ,
et ne pouvant trouver de bonheur réel , ni pendant la durée de la vie , ni même après la mort , s’il est encore en état de sentir, de juger, de vouloir ; ce n’est pas , quelque nom qu’on puisse donner à certaines branches d’une telle philosophie, établir la morale sur une croyance religieuse. C’est la faire sortir de son unique et véritable source , de la nature {les choses en général et de la nature humaine en particulier; c’est l’agrandir et l’ennoblir par les considéralions les plus capables d,’élever et d’épurer le cœur de l’homme , en lui donnant une idée sublime de la dignité de son être et des belles destinées auxquelles il est appelé par l’Ordonnateur suprême , dont les volontés écrites dans les lois de l’univers ne cessent pas un instant de se faire entendre à ses oreilles , à ses yeux , à son cœur.
Au reste, cette religion, car peut-être convient-il , en effet , de la nommer ainsi , fut , est et sera toujours la seule vraie , la seule qui donne à-la-fois une idée grande et juste de la cause suprême, qui élève l’esprit et satisfasse le cœur sans égarer la raison ; qui fonde sur des bases éternelles, inébranlables, les vertus particulières et publiques , le bonheur des individus et celui des nations; qui, en associant l’homme
So
à l’ordre de l’univers , ne pose aucune borne à son existence, et lui donne en quelque sorte bien plus que l’immortalité , en lui montrant cette même existence si frêle et si passagère , liée à tous les faits des temps antérieurs , et prolongeant sa durée dans tout le cours des âges à venir. Elle seule offre à la vertu d’éternelles espérances que la raison peut embrasser. Les récompenses qu’elle lui réserve naissent de l’ordre même et de la marche nécessaire des choses; lœ châtimens du vice, sur lequel elle daigne à peine abaisser un regard de pitié, n’ont pas une autre source, et ne sont pas moins inévitables ; ils sont aussi terribles que les jouissances des êtres bons et vertueux sont vives et pures ; elle se contente et avec raison de dire des méchans :
V irtutem videant , intabescantque relictâ.
Le sacerdoce de cette religion est exercé par tous les hommes qui recherchent les lois de la nature , et particulièrement celles de la nature morale. Son culte consiste dans le désir constant et dans l’habitude de se conformer de plus en plus à ces lois ; dans le perfectionnement graduel de tous les moyens d’intelligence et d’action que chacun peut avoir reçus avec la
•vie ; dans la culture assidue de notre propre raison, de nos propres penchans , et quand nous le pouvons sans inconvenance et avec un fruit réel , de ceux d’autrui ; dans la pratique de toutes les actions utiles aux individus , à notre patrie , au genre humain.
Ce n’est pas qu’un gouvernement puissant et ami de l’humanité ne pût facilement , sur ce fonds si simple et si riche , établir un culte propre à satisfaire au besoin des fréquentes réunions , qui se fait sentir à tous les hommes , et donner à des solennités grandes dans leur objet et raisonnables dans leurs motifs , un éclat et une pompe dont nos mesquines fêtes modernes n’ont jamais approché (40- Et même, dans un moment où presque toutes les religions positives ont été si profondément ébranlées dans la croyance des peuples , les unes par leur absurdité choquante , les autres par leur immoralité reconnue; à une époque où cependant tant d’hommes éclairés , même de ceux dont les intentions ne peuvent offrir rien de suspect , proclament avec une affectation remarquable l’utilité morale, ou du moins politique, des religions en général (42) , il y a des raisons de penser qu’elle pourrait être accueillie avec faveur , celle qui , sans choquer les lumières naturelles
de b raison, présenterait lu plus noble et la plus sûre garantie des vertus individuelles et de la tranquillité de l’étal social. Il est certain que les hommes qui seraient pénétrés de la sublimité d’une telle religion , et qui resteraient fidèlement attachés à sa morale , seraient en même temps les êtres les plus heureux et les plus vertueux. Semblables aux sages des stoïciens, dont ils feraient revivre en effet quelques opinions théoriques , ils seraient , comme eux encore , dans la pratique journalière de la vie , les meilleurs parens, les amis les plus sûrs, les plus utiles et les plus grands citoyens. Dans un état obscur , dans les fonctions les plus éminentes, sur le trône ou dans les fers, ils seraient toujours eux-mêmes ; leur seule sollicitude véritable serait d’étudier et de bien connaître les devoirs de chaque situation; les situations différentes ne seraient distinguées à leurs yeux que par la différence des devoirs qu’elles imposent. Car la dignité de la nature humaine cultivée par la sagesse et la vertu , le caractère de ce divin génie qui vit également dans tous les hommes, et le rôle sublime qui leur est assigné dans l’univers par le suprême Ordonnateur, ne leur permettaient pas d’apercevoir les autres distinctions puériles que l’or-
§ vieil et ia sottise mettent tant d’empressement à faire remarquer et admirer. Mais ils ne se contenteraient pas de vivre , comme on le disait d’Aristippe , avec une égale convenance dans ta pourpre et sous les haillons. Toujours et partout ils se considéreraient particulièrement dans leurs rapports avec le genre humain , et ils chercheraient le bonheur non- seulement dans la soumission personnelle aux lois de la destinée , mais surtout dans l’habitude de faire aux hommes tout le bien qui serait en leur pouvoir.
En un mot , mon ami , vous reconnaîtriez véritablement en eux vos respectables stoïciens. Ils en différeraient pourtant dans quelques points : par exemple, ils ne regarderaient pas toutes les fautes comme également graves , tous les vices comme également odieux. Ils croiraient seulement que les vices sont trèssouvent bien voisins l’un de l’autre , et que Thabitude des fautes dans un genre nous conduit presque inévitablement à d’autres fautes , qui ne paraissent pas , au premier coup d’œil , avoir de liaison avec elles. Car , de même que les idées , les sentimens , et les actes de toutes les vertus , sont liés et coordonnés entre eux , de même aussi les idées , les sentimens et
les actes de tous les vices s’appellent et s’entraînent mutuellement.
Il n’est pas possible de dire avec les stoïciens , tjue lu douleur n'est point un mat. La douleur n’est pas sans doute toujours nuisible dans ses effets ; elle donne souvent des avertissemens utiles , elle fortifie même quelquefois les organes physiques, comme elle imprime plus d’énergie et de force d’action au système moral; mais elle est si bien un mal réel par ellc-mcme , qu’elle est contraire à l’ordre de la nature , qu elle annonce une altération de cet ordre et souvent son entière destruction dans les êtres organisés. Si la douleur n’était point un mal , elle ne le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes; nous devrions la compter pour rien dans eux comme dans nous ; pourquoi donc cette tendre humanité qui caractérise les plus grands des stoïciens , bien mieux peut-être que la fermeté et la constance de leurs vertus? 0 Caton, pourquoi te vois-je , quitter ta monture, y placer ton familier malade , et poursuivre à pied , sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et montueuse? O Brutus, pourquoi dans les rigueurs d’une nuit glaciale, sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te ga-
rantit à peine clu froid , pour couvrir ion esclave frissonnant de la fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables ! vos vertus elles-mêmes démentent ces opinions exagérées , contraires à la nature, à cet ordre éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les idées saines , comme l’oracle de l’homme sage et vertueux , comme le seul guide sûr de toutes nos actions !
Mais ce qui est incontestablement vrai , ce qui l’est sous tous les rapports et pour tous les temps , c’est la nécessité de s’armer de résignation et de constance contre la douleur ; de la supporter avec patience, quelquefois de la braver avec courage; d’apprendre à la préférer toujours , non-seulement au crime , mais même à la faiblesse, son méprisable complice; de savoir, avec Socrate, ignorer si la mort est un mal ou un bien ; mais d’être bien sûr , comme lui , que le plus grand des maux est d’abandonner la route de la vertu et de laisser affaiblir en nous les divines inspirations dirigées par les lumières de la raison.
Telles étaient les pensées , tels étaient les préceptes usuels de ces généreux stoïciens , qui seuls ont, par un grand exemple, fait voir à quel degré de perfection peut s’élever la nature
humaine. Mais je n’entrerai point dans l'exposition détaillée des effets moraux qu’a produits autrefois et que produirait encore dans nos temps modernes cette imposante religion de la nature et de la vertu; j’ai voulu seulement en examiner avec vous quelques idées fondamentales , et voir s’il ne résulterait pas de cet examen des conclusions aussi favorables à leur justesse qu’à leur sublimité (43). C’estàvous, mon ami ^ qu’il appartient de nous offrir les images des grandes âmes formées par ces maximes ; de retracer dignement des souvenirs si touchans et si majestueux. Sans doute il est toujours utile de proposer aux hommes de semblables modèles; mais, aux époques des révolutions politiques , le bon sens et la vertu n’ont de garantie que dans la constance des principes, dans l’inébranlable fermeté des habitudes. Le débordement de toutes les folies , de toutes les fureurs, les excès de tous les genres, inséparables de ces grands, bouleversemens , troublent les tètes faibles , leur rendent problématique ce qu’elles ont regardé comme le plus certain. Les exemples corrupteurs, les succès momentanés du crime , les malheurs, les persécutions , qui poursuivent si souvent les gens de bien , ébranlent la morale des âmes flottantes ; le
ressort des plus énergiques s’affaiblit lui-même quelquefois, et toutes celles qui ne sont affermies dans la pratique des actions honnêtes que par le respect de l’opinion publique, voyant cette opinion toujours équitable à la longue dans les temps calmes, alors incertaine, égarée et souvent criminelle dans ses jugemens , s’habituent à mépriser une voix qui leur tenait lieu de conscience ; et si elles ne finissent bientôt par traiter de vaines illusions les devoirs les plus sacrés , il ne leur reste plus du moins assez de courage pour les faire triompher , dans le secret de leurs pensées , des impressions de terreur dont elles sont environnées de toutes parts.
Poursuivez donc , mon ami , cet utile et noble travail. Si la plus grande partie des temps historiques vers lesquels il vous ramène doivent remettre sous vos yeux les plus horribles et les plus hideux tableaux , vous y trouverez aussi celui des plus admirables et des plus touchantes vertus : leur aspect reposera votre cœur révolté et fatigué de tant de scènes d’horreur et de bassesse. Jouissez , en le retraçant avec complaisance , des encouragemens qu’il peuCt donner à tous les hommes en qui vit quelque étincelle de feu sacré , surtout à
cette bonne jeunesse, qui entre toujours dans la carrière de la vie avec tous les sentimens élevés et généreux , et ne craignez pas d’embrasser une ombre vaine , en jouissant d’avance de la reconnaissance des vrais amis de l’humanité.