VASES FUNÉRAIRES DU CARDINAL LAMBRUSCHLM
Ces quatre vases funéraires ont été trouvés clans une tombe récemment découverte à peu de distance de la plus grande des pyramides, à l'est de l'ancienne Memphis. lis sont en albâtre, d'une conservation parfaite, d'un travail exquis et de la plus grande beauté, et portent chacun une
inscription hiéroglyphique que notre gravure reproduit exactement (1).
Aux instantes sollicitations du Père Ungarelli, Barnabite, qui dès lors et dans le silence du cloître s'occupait avec ardeur de Tétude des hiéroglyphes égyptiens, le cardinal Lambruschini, aussi de la maison religieuse des Barnabites, acheta ces quatre vases funéraires, dans l'espérance de voir les inscriptions qui les ornent savamment expliquées par son collègue, qu'il regardait comme l'homme le plus expert dans ces matières épineuses. En effet, l'archéologue Ungarelli , qui avait commencé aux frais du souverain pontife la publication de son laborieux travail sur les hiéroglyphes qui couvrent les obélisques égyptiens dont les places de la ville sainte sont décorées, entreprit d'interpréter les inscriptions de ces vases ; mais plongé sans guide au sein de ces ténèbres profondes, loin de parvenir au but qu'il avait voulu atteindre, il accumula erreur sur erreur, et ne réussit à mettre au jour que des légendes remplies d'absurdités.
Satisfait néanmoins de son œuvre, le Père Ungarelli se donna la peine d'exposer ses opinions devant l'Académie archéologique romaine, en présence du cardinal acquéreur des monuments, venu pour applaudir l'interprète, et pour se féliciter de l'avoir choisi. Non content de ce premier triomphe du Père Ungarelli, le cardinal se décida à faire imprimer le Mémoire archéologique de son confrère, et à faire hommage au monde savant de la vaste doctrine renfermée dans ces pages.
Je conçus dès lors l'idée de réfuter ces vaines conjectures ; mais une attaque d'épilepsie ayant présagé la mort du
(1) PI. iv. Cette planche contient le dessin de ces quatre vases ; ils sont six fois plus petits que leur grandeur naturelle.
Père Ungarelli, je m'abstins, dans la crainte d'augmenter ses souffrances, de lire mon Mémoire à l'Académie romaine, et même de le publier. Ce n'est qu'aujourd'hui, et à votre demande, Monsieur, que je joins à ma Letlre quelques recherches sur ces vases funéraires.
Dès le début de son discours académique, le Père Ungarelli essaya de prouver que c'est à tort que ces vases ont été jusqu'ici appelés vases canopes; que le dieu Canope n'a jamais existé en Egypte ; que le nom de Canope donné à une ville de la basse Egypte n'exprime rien autre chose que la terre de lor, K£ s> ^oyB, et que la divinité Canope a été inventée par les tirées et par les Romains. Malgré ces assertions, il me serait facile de démontrer que le divin Canope a existé de tous temps en Egypte ; que c'est de son nom que la ville de Canope avait été ainsi appelée, et que les vases de ce genre devaient être exclusivement nommés vases canopéens ou canopes. En expliquant l'une après l'autre les quatre inscriptions hiéroglyphiques sculptées sur ces vases, j'espère parvenir à tirer des conséquences lumineuses et utiles à l'archéologie de l'Egypte.
Avant d'aborder la discussion scientifique relative à ces vases, il est nécessaire de vous signaler, Monsieur, les erreurs commises par l'archéologue barnabite dans l'explication des légendes mystérieuses dont ils sont accompagnés. Voici en peu de mots le résultat de ses recherches.
Les quatre vases ont appartenu m jeune capitaine Gnofhor le véridique. Chacun des quatre génies de l'Amenthi, seigneurs des quatre gonds de l'univers, promet de lui donner une substance distincte pour l'embaumer. Amset, génie du midi, lui donne la cire; Hapi, génie du nord, lui fournit Y encens; Sioutefmaou , de l'occident, les bandelettes, et
Kobhnefsodjep, seigneur de l'orient, Y eau purifiante. Amset signifie submergeant ■ ; II api, arpenteur; Sioutefmaou, nom inventé par l'interprète, n'a aucun sens ; Kobhnefsodjep est un autre nom barbare imaginé par le Père Ungarelli, qui le traduit : libation de ses propres bâtîmes. N'est-ce pas là un génie fort généreux? Le nom du défunt Gnofhor signifie vendangeur. Je borne ici l'exposition de toutes les erreurs dans lesquelles le Père Ungarelli est tombé, de crainte de vous fatiguer, Monsieur, par de vaines puérilités.
Il est incontestable d'abord que ces quatre génies en forme de vases sont renfermés constamment dans les tombes des nobles égyptiens, et qu'on les trouve en présence du juge suprême Osiris, ou gisants sur la fleur ouverte du lotus, vis-à-vis de la divinité de l'Àmenthi. Cette circonstance prouve que ces génies ont une mission divine, laquelle a pour point de départ la tombe, et pour terme le trône de la grande divinité Osiris. Les paroles des inscriptions hiéroglyphiques ne sont pas adressées au corps du défunt, qui ne peut les entendre, ni au passant, qui ne les voyant pas ne pouvait nullement les lire ; mais elles s'adressent à Osiris, auprès duquel les génies se sont rendus.
Or, si, d'après le savant Barnabite, ces génies adressaient à Osiris des discours tels que celui-ci : « Nous avons donné » chacun au défunt Gnofhor la cire, l'encens, les bandelettes » et l'eau, » est-ce qu'Osiris n'aurait pas le droit de leur répondre : « Retirez-vous , génies ; car ce que vous venez » me dire n'a aucun rapport avec le jugement final que je » dois prononcer sur son âme. » Ce peu de remarques suffit pour bouleverser de fond en comble les fragiles légendes hiéroglyphiques appliquées par l'ingénieux cénobite aux vases du cardinal Lambruschini.
Il n'est pourtant pas convenable d'abattre un édifice sans en élever à sa place un meilleur. Essayons de le construire.
Après que les actions du défunt ont été pesées dans la balance de la justice finale et enregistrées sur la tablette par le dieu Thot, les quatre génies funéraires doivent sans doute apporter à Osiris le résultat de l'examen, et constater la justification et la droiture de son âme en ce qui tient à ses pensées, à ses paroles, à ses actions et à ses omissions, afin qu'Osiris, juge suprême, prononce la sentence éternelle. Chacun des quatre génies a sa propre mission à remplir. Le récit moral qui appartient à chacun d'eux doit se rattacher à la partie matérielle du corps renfermée dans son vase et conservée par les baumes, partie qui cache en elle-même le symbole des actions dont le génie doit être le rapporteur en présence d'Osiris. L'analyse des légendes nous amènera à ces particularités, qui se répètent sans exception sur chacun des vases. Ces signes identiques sont, au commencement de la légende, tantôt trois, tantôt quatre, deux au milieu et treize à la fin.
La signification des caractères qui ouvrent la légende est connue, et les savants les traduisent en copte djô-en ^a\ en, c'est-à-dire, relation du..., etc. Quant aux deux derniers signes, nous leur avons donné plus haut le sens convenable de justifié, que nous avons substitué à celui de véridique, adopté par les savants, signification impropre, comme nous l'avons montré (XXXIII, XXXIV).
Occupons-nous maintenant à déchiffrer le titre et le nom propre du défunt, titre et nom que le Père Ungarelli a entièrement dénaturés dans son travail. Où voit-on que le défunt soit un jeune homme? Je suppose, au contraire, qu'il est mort à un âge avancé et après avoir acquis de grands
mérites, puisqu'on lui a fait l'honneur cie renfermer ses entrailles dans des vases d'albâtre d'une grandeur extraordinaire, d'une splendeur magnifique, soigneusement ornés d'inscriplions hiéroglyphiques contenant son éloge. Enfin, le révérend Père ignore-t-il que la religion égyptienne, ainsi que les religions des Orientaux, bannissaient des légendes funéraires l'âge, les titres honorifiques etious les mensonges que l'on permet chez nous? Que de méchants étalent dans nos églises, sur les marbres de leurs inscriptions funéraires, F orgueil et la fausseté! Cette question a été éclaircie dans mon ouvrage sur les stèles coufiques des mahométans (1).
Le défunt était un chef, il n'y a aucun doute ; le groupe qui nous l'indique, et dont j'ai plus haut déterminé la lecture et la signification, lui attribue le titre d'à//? ou d'elp £Att, e>tt, c'est-à-dire, porte-enseigne (XXI). Ce titre est suivi de la tête du lion, signe figuratif de la supériorité spéciale dont le mort fut jadis revêtu dans son pays. En lisant ces hiéroglyphes à l'ancienne manière, le Père Ungarelli les a traduits erpé tpTTE, mot dont je ne saisis pas le sens. Il faut avouer qu'après avoir travaillé quinze ans à comprendre les monuments égyptiens, le respectable cénobite n'a point fait avancer la science des hiéroglyphes ; loin de là, on peut assurer qu'il l'a, pour sa part, prodigieusement fait rétrograder.
Pour bien pénétrer à fond ce tissu philologique, vous devez vous souvenir, Monsieur, que les phonétiques qui déterminent , suivant la légende , le titre de ce chef, ont été employés par le Père Ungarelli à former le nom propre du
(1) Trallato délie sepolcrali iscrizioni in cufica, iamurea e nischia lettera operale. Lucca, tipogr. Giusti. 1840.
défunt, de manière à y lire le vendangeur. Ce jeune homme était-il donc, selonlui, un chef de vendange? Etait-il président des villageois et des villageoises qui en automne arrachent à la vigne les grappes du raisin pour les fouler aux pieds? Quoique cette profession n'ait rien que d'honorable , nous pouvons cependant concevoir une idée plus élevée de notre personnage.
Les trois hiéroglyphes dont il s'agit sont le signe non équivoque de la supériorité du défunt, puisqu'ils indiquent avec précision la qualité de chef d'armée. Le mot qui en résulte est agôn £rtluïï, auquel on peut ajouter le hori §, que donne la tête du lion, pour former le mot hagôn s>£6a\tf. Je vais examiner avec soin la convenance de cette adjonction.
On ne doit jamais, à moins que la nécessité ne l'exige, employer, pour expliquer les hiéroglyphes inconnus , des mots tout à fait nouveaux et étrangers à la langue égyptienne, surtout si ces mots ne se trouvent dans aucune des langues sémitiques qui ont concouru à la formation du copte. Cette vérité n'exige aucune démonstration. Le rêve de plusieurs savants qui ont cru voir des rapports entre la langue sacrée de l'Egypte et le sanscrit, s'évanouirait tout à coup, s'ils voulaient prendre la peine de lire mon analyse de la langue hébraïque, dans laquelle je crois avoir démontré que cette langue était simplement monosyllabique (1). Pourquoi chercher des sources indiennes ou chinoises à la langue égyptienne, si l'hébreu, le phénicien et l'arabe, bien connus dans leurs principes et parlés autrefois par des peuples voisins de l'Egypte, nous donnent le moyen de résoudre les
(1) Paralipommi, ecc, part. VIII .
questions les plus embarrassantes de philologie égyptienne? Je n'oserais pas proposer aux archéologues le mot hagôn ££<5tt\n, dans le sens de bataille ou d'armée, si ce mot n'existait pas dans les idiomes sémitiques. Mais les racines adjan ^=J, âdjan ^s* et vadjan ^j, s'enflammer décolère, haïr, soumettre par force, casser, briser, qui conviennent très-bien à X armée, nous permettent de supposer avec quelque vraisemblance que ce mot n'était pas étranger aux Egyptiens, et qu'il pouvait se trouver dans leur langue sous la forme agôn 2 <5a\fl ou adjôn £^£t.uïï avec la signification d'armée, quoiqu'il n'existe plus dans le copte moderne.
Mais pourquoi chercher ailleurs la nature et l'origine de ce mot, si, le possédant encore, nous ne pouvons douter qu'il ne nous vienne de la plus haute antiquité égyptienne? Les Grecs l'ont adopté, àyùv ; les Romains l'ont également employé, et nous-mêmes après eux. Le héros décédé était donc un alp en-hagôn £?vït tf&tfu\ïï, un véritable chef d'armée, et non un rustique vendangeur, comme l'a dit l'archéologue Ungarelli.
Les hiéroglyphes présentés ici se rapportent à l'image du vautour, symbole du dieu Horus, vainqueur de Typhon. Le
■ premier signe est le phonétiquep; mais le deuxième
-^ 1 peut être accepté pour n, protogrammate du mot
nachte ïïê-ujtie, ou bien pour ce mot même, qui indique la force, la protection, la victoire. Le nom de Nechtanèbe (XXII), dans lequel le même signe se lit idéologiquement nacht ou necht, me décide à choisir le mot entier force, plutôt que le protogrammate n. Dans le premier cas, le nom du guerrier serait Penhor, nom dont le sens ne parait pas assez élevé pour un héros ; dans le second, qui me semble préférable, ce serait Pnachl-hor TTtf fcojT-^tup ou Pnechthor, qui signifie
le vaillant de Horus, le fortifié, le protégé par Horus, le victorieux par Horus , expressions parfaitement convenables au nom d'un chef d'armée, et qui, abstraction faite de l'article p, tï, nous rappellent par une prononciation adoucie le Nestor si fameux en Grèce. Je vois avec étonnement qu'un nom propre aussi facile à lire ait échappé à la sagacité du commentateur Barnabite.
Tout ce que je viens de décrire ici se retrouve sans aucun changement dans les quatre inscriptions, puisqu'elles ne contiennent que des formules adaptées à la présentation des diverses parties du corps que chaque vase renferme, et aux discours tenus par les quatre génies de l'Amenthi, dans la demeure d'Osiris, au sujet du défunt. Je vais à présent m' occuper de chacun de ces génies en particulier, et expliquer leurs noms, leurs attributs, et la mission dont chacun d'eux est chargé. Je commencerai par le génie à tête d'épervier, seigneur de l'orient.