SABBAT DE MOÏSE
L'Egypte, ainsi que la Grèce, avait son Harpocrate, son dieu du silence, dieu auquel les prêtres faisaient souvent allusion. Mais nous ignorons jusqu'à présent le nom de cette divinité silencieuse et le symbole que les Egyptiens y ont caché. Je vais examiner l'un et l'autre, dans l'espoir d'en tirer quelque lumière.
Les phonétiques qui composent le nom de cette divinité doivent, à mon avis, former le mot ïo s&\, qui en
copte signifie âne, membre générateur humain, et avait encore probablement d'autres sens qui se rattachaient à la Ê à Hl nature de ce dieu. Si vous avez la patience de 1 1 m> lire, Monsieur, tout ce que j'ai publié au sujet du secret tétragrammatique connu des plus anciens patriarches et des premiers Pharaons, vous comprendrez facilement la force allégorique de ce nom mystérieux. En effet, Io était une abréviation profane du saint Jeoa des Hébreux ; et l'âne, qui joue un très-grand rôle dans les religions anciennes, avait reçu le nom de la divinité suprême, comme étant l'animal choisi pour la porter sur son dos. Tout cela n'était pour les païens que du mysticisme propre à cacher ce qui devait demeurer inconnu au vulgaire et à ceux qui n'étaient pas initiés aux mystères (1).
Toutefois les prêtres de la vallée du Nil employèrent cette abréviation digrammatique du Jeoa des Hébreux (abréviation qui se faisait indifféremment en ïo et en oï) pour cacher le sens de leur tétragrammate Répo. Car il demeure constant qu'ils ont adopté cette syllabe allégorique pour déterminer les genres opposés des noms. Ainsi, P-oï n-ais était pour eux le nom masculin, et cachait, par conséquent, le mystère de Ré, ou du principe mâle, et T-oï ^r-tm, qui était le nom féminin, renfermait le mystère de Po, ou du principe femelle. La déesse Toï, ou Touï, tire son origine de ce dernier. Cette déesse existait en Egypte ; mais elle est demeurée inconnue jusqu'à présent à tous ceux qui se sont occupés d'archéologie égyptienne.
Je ne reviendrai pas davantage sur les questions déjà traitées ; je dirai seulement que cet Io hiéroglyphique, loin
(1) Paralipomeni, ecc, part. II, cap. m.
d'être le nom du dieu Silence, renferme le secret relatif à ce dieu ; je dirai même que ces deux lettres allégoriques sont les signes abréviatifs de la divinité incompréhensible. Je vais vous en donner une preuve, tirée du récit d'Horapollon.
Suivant cet auteur, le nombre 1095 représentait l'âge muet des enfants, ou leurs trois premières années. Il serait bien étonnant que ce nombre n'ait eu chez les Egyptiens que cette seule signification ; mais il me paraît probable qu'il n'était qu'un symbole apparent destiné au vulgaire, lequel devait toujours ignorer les mystères du symbolisme de la religion, secret réservé aux prêtres seuls et aux initiés. Je vais exposer mon opinion sur la valeur alphabétique de ces chiffres numériques, dans l'espoir de parvenir à connaître le nom que portait en Egypte le dieu du silence.
Je suppose d'abord que le silence, dont nous cherchons le secret, n'est pas renfermé précisément dans le nombre 1095, mais bien dans les mots qui expriment ce nombre, mots qui doivent donner les protogrammates nécessaires au développement du symbolisme. En effet, mille, cyo cho, quatrevingt-dix, mCrTZ>,r pistav, et cinq, ^oy tïou, forment au moyen de leurs protogrammates le mot chepat ujtt^t, dont les diverses significations vont nous aider peut-être à trouver le nom de la divinité et le secret que ce nom renferme.
Le mot chepat ojm, comme on peut le voir, est identique au mot spotou CTTO^Onr, qui signifie les lèvres, et les lèvres, dans les langues anciennes, sont synonymes de parole. Yoici donc le dieu Sephot ou Sephat, le verbe divin, le mystère de la parole, exprimé par le geste du dieu qui pose un doigt sur sa bouche. C'est à vous qu'il appartient, Monsieur, de joindre à vos découvertes celle du nom phçnétique de ce dieu parmi ceux des divinités égyptiennes.
J'ai dit que Io était l'abréviation de Jeoa; j'ai expliqué le digrammate divin Al, composé par les Hébreux de deux éléments alphabétiques qui constituent les genres masculin et féminin des noms ; j'ai démontré enfin que le At des Israélites, c'est-à-dire, leur aleph-lav, était devenu le pe-tav des Egyptiens (1). Peu ttt, ou Pité, était, par conséquent, le nom mystérieux de la divinité suprême en Egypte ; divinité dont les Coptes ont gardé la trace dans le mot phti c£^7 quoiqu'ils le changeassent, soit par respect, soit par défaut de prononciation, en noute tfOTnï, de même que les Hébreux remplaçaient, soit vénération, soit ignorance, Jeoa par Elloïm. Ceci posé, nous comprenons aussitôt que le premier élément du mot trigrammate chepat<^i\^i est ajouté pour donner plus de force à l'expression des deux autres, dans lesquels le grand nom de Dieu, dont j'ai dévoilé le secret dans mes Paralipomènes, se trouve renfermé.
Il est évident à cette heure que le mot chepat ojtt'T, ainsi partagé, oj-tï^t (ch-pt), signifie fils de Dieu, et cette dénomination pouvait convenir à Horus, fils d'Osiris et d'isis, aussi bien qu'à celui représenté par le verbe de Dieu, c'està-dire, le secret de la parole divine, le silence désigné par la syllabe abrégée ïo, dont l'expression complète ne pouvait être communiquée par les prêtres qu'aux personnes de la caste sacerdotale. Voilà l'explication du mot Io écrit audessus des images du Silence, l'explication du véritable nom du dieu égyptien Silence, et de la valeur symbolique du nombre 1095 d'Horapollon.
Ces questions, mythologiques pour les païens, et théolo-
(1) Lasagra Scriitura, ecc, part. IV, cap. m, §9, e Paralipomeni, ecc, part. II, III e VIII.
giques pour nous, vous paraîtraient plus claires, Monsieur, si vous aviez le loisir de jeter un regard sur tout ce que j'ai publié jusqu'ici. Une dernière observation sur le dieu Silence vous aidera cependant à rapprocher le mysticisme hébreu de celui des prêtres égyptiens, tel que nous le signale Clément d'Alexandrie : En ce qui touche à la doctrine occulte, les énigmes des Egyptiens ressemblent a celles des Hébreux.
Le mot égyptien chepat ujttt que je viens d'exposer ne diffère point du chabat fQttf hébraïque, attendu que le p et le b se confondent dans ces langues et se remplacent fréquemment. Le chabat ou sabat de Moïse était le jour et le symbole du repos ; il se trouvait allégoriquement placé dans le signe du Cancer, lieu consacré à la cessation des œuvres divines, résidence de son nom mystérieux, dont Io a été ensuite l'abréviation. Or, si nous rapprochons le chabat hébreu du chapat égyptien, nous trouvons dans ce dernier tout ce qui est renfermé dans le premier. D'abord, le silence existe dans le repos; ensuite, la transformation et la transfiguration des êtres, opérée, d'après la superstition égyptienne, dans le signe du Cancer, se trouve aussi constatée par la racine copte chebat 05^^; enfin, le lieu symbolique des lettres qui composent le chapat égyptien nous apprend le secret caché dans ce mot.
Chacun des éléments alphabétiques de Moïse, comme je l'ai dit, avait sa place allégorique dans le ciel (1). Cette question curieuse est développée avec étendue dans mes ouvrages coufîques et bibliques, et touche maintenant à l'évidence. Permettez-moi donc de vous faire observer, Monsieur, que la première lettre du mot chapat ojttt égyptien
(1) Lesimboliche vie delV aniico e delnuovo Testamenlo, part. III, cap. 1.
(lettre contenant la signification de fils) se trouve placée symboliquement dans le signe céleste des Gémeaux, la seconde, dans celui du Lion, et la troisième, dans celui du Capricorne. La place qu'elles occupent dans les astres leur convient donc parfaitement, attendu que la lettre indiquant le mot fils est dans le lieu symbolique de la filiation; l'article masculin p de la parole divine, qui représente le côté de la force, occupe l'endroit céleste de la chaleur brûlante du soleil, et l'article féminin t, qui allégorise la clémence de Dieu ou le côté tétragrammatique de la douceur, a sa demeure dans le signe de la bienveillance. Ainsi donc, le Lion et le Capricorne, c'est-à-dire, le sphinx à tête de bélier et au corps de lion, n'étaient qu'une allégorie du nom du dieu, ou l'abréviation du tétragrammate Répo, opérée par les Egyptiens moyennant les deux lettres p-t, qui ont succédé à Ya-t des Hébreux. La seule différence qui existe entre ces deux digrammates divins consiste en ce que l'un est sacré, l'autre profane ; le premier, qui se rapporte par a-t au symbolisme pur et saint du Bélier et du Capricorne, n'était représenté par aucune image matérielle ; le deuxième, qui se rattache par p-t à la superstition païenne du Lion et du Capricorne, était au contraire manifesté par l'idole du sphinx.
Les prêtres égyptiens avaient, à ce qu'il paraît, conservé en grande partie les formes et les institutions du premier peuple hébreu, qui, avant d'être descendu sur les bords du Nil avec Abraham, Jacob et Joseph, possédait depuis un temps immémorial , et antérieurement à la naissance de Melchisédek, le sacerdoce divin. On ne peut nier le symbolisme pur et parfait du peuple de Dieu, quoique l'on déteste les superstitions païennes qui l'ont travesti en cherchant à
l'imiter. La Bible entière en offre presque à chaque page les traces évidentes.
Cependant le symbolisme biblique a été contesté par M. Franck, professeur israélite, dans le rapport inexact qu'il a fait, à l'Institut royal de France, de mon ouvrage intitulé )esParalipomènes. Ennemi systématique de tout mysticisme, il avait assurément le droit de rejeter le résultat de mes recherches sur les symboles de la Bible, et pouvait se dispenser de les examiner dans leur ensemble. Je n'aurais pas été surpris qu'il en eût agi de la sorte, car on peut admettre les rêveries de la Kabale, et néanmoins se refuser à l'évidence sur d'autres matières ; mais ce qui me paraît peu digne d€ la position du rapporteur de l'Institut, c'est d'avoir renversé l'ordre analytique que j'ai établi, d'y avoir substitué un ordre synthétique de son invention, et enfin d'avoir omis dans son rapport tout ce qui, dans mon ouvrage, contrariait ses idées préconçues ou dépassait les bornes de ses connaissances ; par exemple, mes découvertes dans la langue phénicienne, les visions d'Ezéchiel, les prophéties que j'ai éclaircies, les textes que j'ai rectifiés, les crucifiements allégoriques que j'ai expliqués, en un mot tout ce que j'ai reproduit dans cette Lettre.
Mais laissons de côté M. Franck et son rapport, et revenons à notre sujet.
DÉESSE RANNOU.
Je vais maintenant, Monsieur, vous exposer l'analyse d'un nom divin échappé à la perspicacité des savants. Ce nom, dont je vous offre le groupe hiéroglyphique complet,
est donné à une déesse représentée tantôt avec une tête humaine, tantôt avec la tête du serpent royal, et quelquefois même sous la forme d'un grand serpent ailé, qui avec ses longues ailes plane majestueusement dans l'air. La lecture <^> de ces phonétiques ne présente aucune difficulté,
Am car ils sont tous bien connus, et en les réunissant
|n on peut en former le mot Rannou p&tfïïov. Mais que signifie ce nom de déesse? Quel rapport a-t-il avec le serpent qui prête sa tête à la divinité? Pourquoi le serpent ailé tout entier la représente-t-il? Telles sont les difficultés que je tâcherai d'aplanir.
A mon avis, la double représentation de la déesse, soit avec une tête de serpent, soit avec une tête de femme, révèle un double sens, moral et physique, sens qui doit ressortir de l'analyse du nom qui lui a été donné par les prêtres. Commençons par développer le sens moral, qui est le plus obscur, et nous parviendrons ensuite aisément à reconnaître le sens matériel.
Le mot égyptien Rannou se compose, je crois, des deux racines ran et nou% p&fl-ttOY. La première, commune à toutes les langues sémitiques, signifie en copte la célébrité du nom, en hébreu, p"), la réjouissance complète, en arabe, A,, la victoire. La seconde racine nous donne en copte le présent et le futur, et en arabe, JJ , la distance et la compression. Cette analyse nous fera comprendre facilement la condition et la nature de la déesse en ce qui regarde sa signification morale. En effet, si l'on réunit les significations des deux racines dont Ran-nou est formé, on a aussitôt sous les yeux la valeur nominale de Renommée qui triomphe du temps destructeur et de la rouille de V envie. Par conséquent, la déesse Rannou était en premier lieu, chez les Egyptiens, la
déesse de la renommée toujours durable. Le serpent royal, dont elle a quelquefois la tête , renfermant le symbole de l'éternité, vient à l'appui de mon assertion. Le reptile tout seul, qui nage dans l'air, ses grandes et magnifiques ailes déployées, signifie allégoriquement que la déesse Renommée est toujours vivante et indépendante, que nul obstacle n'arrête sa marche, et qu'elle vole dans l'espace infini, foulant à ses pieds les débris de la mort, triomphant du temps et planant au centre de l'éternité.
Rannou était sans doute, en second lieu, la déesse des germes et des blés, la divinité bienfaisante qui d'une part prenait soin de l'accroissement des vertus morales de l'homme, et de l'autre pourvoyait à tout ce qui était nécessaire pour sa conservation physique et pour lui procurer sur la terre un séjour long et agréable. Les monuments la représentent tantôt sous la forme d'une femme qui nourrit un enfant royal et tache de lui inspirer la vertu héroïque et divine propre à l'affermir, à le faire marcher sur le chemin des exploits lumineux, et aie rendre digne de la gloire; tantôt on la voit seule, et les hiéroglyphes qui l'accompagnent alors nous attestent qu'elle est nebt enniroti ke&t '^^^ h K s p a\ ^ , la maîtresse des germes qui poussent, ^^^ et aussi nebt ennihems re&t ïïfts ^eulc, la maîtresse des germes qui ont atteint leur maturité, c'est-à-dire, la maîtresse des semis et des récoltes.
Ces explications résultent de monuments incontestables. Mais il nous reste à découvrir pourquoi la double manière dont cette déesse est représentée, ainsi que sa double signification, ne sont exprimées que par un seul mot dans la langue égyptienne.
Cette question est aussitôt résolue que posée par l'examen
de la racine telle que nous la présentent de temps en temps les inscriptions, c'est-à-dire, avec ces trois phonétiques seu-
<^> lement, Ranou p&tfcnr. Il faut alors considérer son
/****\ nom sous un aspect différent, c'est-à-dire, le ratta- ^n cher à une racine simple, et non pas à une racine composée, selon l'exemple que j'en ai donné tout à l'heure. Cette racine, perdue pour le copte, se retrouve dans l'hébreu, qui nous offre le mot rân f JH dans le sens direct de germination florissante, de verdure fraîche et vigoureuse. Que nous faut-il de plus pour connaître la signification réelle des deux noms Rannou et Rânou? Sous le premier, Rannou, cette déesse protégeait la vertu morale et physique des hommes, et leur inspirait la passion des glorieux exploite, honneur immortel de leur nom; sous le second, Rânou, elle prodiguait à la terre la puissance de développer les germes et les semences qui remplissent son sein, et était pour les Egyptiens la déesse de Y abondance.
Telle est mon opinion sur le nom de la déesse Rannou et sur sa représentation symbolique. L'analyse que j'en ai faite offre aux savants une nouvelle preuve de la liaison étroite et incontestable qui existe entre la langue sacrée des prêtres de l'Egypte et les idiomes sémitiques.
Je vais maintenant vous entretenir, Monsieur, d'un objet fort intéressant pour la science hiéroglyphique comparée et mise en rapport avec les documents sacrés de la Bible : je veux parler du nez symbolique, lequel a causé tant d'embarras aux archéologues qui s'occupent du mysticisme égyptien.