‹ Lettre sur l'interprétation des hiéroglyphes ÉgyptienChapitre 34 sur 39 · NEZ HIÉROGLYPHIQUE. — DEUX VERSETS DU PSAUME CIV · texte numérisé non relu

NEZ HIÉROGLYPHIQUE. — DEUX VERSETS DU PSAUME CIV

Il est évident que la représentation de chaque objet hiéroglyphique doit nous donner l'idée que ferait naître en nous l'objet même par sa nature et par sa forme. Les yeux nous donnent incontestablement l'idée de la vue ; les oreilles, celle de l'ouïe; les jambes, celle de la marche. M. Lepsius voit cependant dans le nez hiéroglyphique un lit, une couche, un trône, une maison, et que sais-je encore? car il s'efforce de prouver dans un long discours que le nez mystique signifie la résidence (1). Cette assertion est d'autant plus extraordinaire, que le savant Prussien a créé pour la soutenir un nom et un verbe égyptiens. Pour lui, l'unique nom de ce nez est phenti qEft^ ; phenli est, à son avis, le nez, et ce nez est la résidence. Mais, tout en donnant cette étrange explication, il est fort embarrassé de la motiver. Il est donc convenable de nous en occuper.

J'ai dit plus haut que dans l'interprétation des légendes hiéroglyphiques on ne devait pas se permettre d'employer des mots qui n'existent ni dans le copte, ni dans les langues sémitiques (XLVIII) ; car, si l'on s'accordait une semblable liberté, on arriverait peu à peu à créer un langage arbitraire, inintelligible même pour les hommes les plus versés dans les études égyptiennes. Mais si une racine verbale existe en égyptien, on doit s'en servir sans hésiter; si elle est, au contraire, perdue dans la langue sacrée, il faut la chercher dans les idiomes sémitiques, qui ont conservé beau-

(1) Lettre à M. Rosellini.

coup de mots communs autrefois à la langue égyptienne.

En copte, le nez est nommé cha oj£, chaant o^&Nt et chante vg&R^z. Nous pouvons donc choisir à volonté l'un de ces mots, pour éclaircir les ténèbres de cette expression symbolique.

La première idée qui frappe notre intelligence en examinant l'image du nez, est celle de la respiration. Voici la clef qui ouvrira ce secret mystique.

Voyons d'abord tout ce que la Bible nous apprend à ce sujet. J'ai beaucoup parlé dans mes ouvrages bibliques, et surtout dans mes Paralipomènes, des deux esprits, bon et mauvais, attribués par les prophètes à Jeoa, et j'en ai expliqué la valeur tout entière. Ces deux esprits sont représentés symboliquement dans la Bible par les narines, de sorte que l'expression erekh-appaïm D^H "px, c'est-à-dire, à la lettre, (Jeoa) long des deux narines, s'applique à la bonté et à la sévérité de Dieu ; car les deux narines, en sens biblique, signifient Y aspiration et la respiration. L' aspiration est le symbole de la rigueur; la respiration, au contraire, est l'emblème de la clémence divine (1).

Lorsque la sainte Ecriture dit que Dieu est long des deux narines, elle nous enseigne que Dieu persévère avec justice dans la punition des pervers et dans la récompense des bons. Cette parole biblique nous annonce également que si Dieu punit les péchés des hommes jusqu'à la quatrième génération, il récompense leurs bonnes œuvres jusqu'à la millième.

Il était nécessaire de connaître les expressions bibliques que je viens de citer, pour bien comprendre la valeur du

(1) Paralipomeni, ecc, part. III, cap. i.

nez hiéroglyphique. Ecoutez maintenant, Monsieur, une phrase sublime du psaume civ, composé, à mon avis, par Moïse, l'homme le plus savant de son temps dans les sciences égyptiennes. Le style de ce cantique a beaucoup de ressemblance, en effet, avec celui du psaume xc, intitulé: Prière de Moïse, homme de dieu. Voici les paroles du psaume civ, vers. 29 et 30 : Tu retires ton souffle, ils périssent et ils rentrent dans la poussière ; tu leur renvoies ton souffle, ils reviennent à la vie. Quelle interprétation plus noble et plus significative peut-on donner au nez hiéroglyphique ?

On sait que ce n'est pas toujours un nez d'homme qui est représenté dans les inscriptions égyptiennes; c'est, au contraire, le plus souvent un long nez de veau ou de bélier, et il est probable qu'on l'employait de préférence pour mieux exprimer l'épithète long de narines que nous avons citée d'après la Bible, c'est-à-dire, le roi ou le dieu qui aspire et respire longuement pour favoriser les bons et châtier les méchants.

Il est clair cependant que le nez parmi les hiéroglyphes est l'expression unique de la bonté souveraine ou divine; car personne n'ignore qu'en tant que symbole, le nez est remplacé par des vases qui laissent échapper par le bec, à droite et à gauche, et sans discontinuer, un filet d'eau. Ces vases sont au nombre de trois ou de quatre ; mais ils sont toujours alignés. Ceux qui sont placés au centre ne jettent pas d'eau, tandis que ceux des deux extrémités en laissent couler constamment.

Les vases ainsi arrangés renferment d'abord l'allégorie de Y influence divine ou souveraine sur les peuples, parce que l'eau a été de tout temps le symbole de la grâce, de la bienveillance et du secours. Ils réveillent ensuite en nous l'idée

d'absence de la colère et de la punition divine, aussi bien que de la punition souveraine, par le défaut de manifestation contraire aux mortels dans les vases bouchés ou vides placés au centre. Ceci prouve incontestablement que si ces vases remplacent le nez, nous devons considérer cette partie du visage, c'est-à-dire, les narines, comme respirant toujours, et n'aspirant jamais, à cause des faveurs prodiguées par les dieux ou par les rois au peuple obéissant et pieux.

Ceci posé, nous allons chercher un mot copte qui puisse convenir tout à la fois au nez, aux vases et à l'allégorie contenue dans chacun de ces objets. On a jusqu'à présent supposé que cha uj& et chante oj&m^ ci-dessus cités étaient deux synonymes du nez. Non, Monsieur . cha oj& renferme l'idée de Y aspiration et de la respiration, tandis que chante, dont l'orthographe est cha-ante aj&stt'Tï >', indique uniquement le souffle de la bonté, la respiration de la faveur et de la bienveillance envers les hommes. Car l'addition du mot ante ^n^e au mot cha uj& détermine la valeur verbale de la manière que je viens d'exposer. En effet, la racine sémitique anath J>j\, qui a donné aux Hébreux et aux Arabes le nom de Y homme, E^UN, ^IJ, »LJ|, exprime aussi tout ce qu'il y a de plus bienveillant, de plus gracieux, de plus fa vorable ; et la réunion des deux racines cha tq& et anath vj>i! donne au nez, prononcé cha-ante, la signification de bonne respiration symbolique que nous cherchons. Mais cela ne me suffit pas encore.

Le mot ante ^k^te se divise en deux syllabes, an-tc &tf- "TE ; la première, aïn, pj?, ^f-, signifie œil, fontaine, principe bienfaisant ; et la seconde peut recevoir en copte le sens de donner. 11 est donc prouvé que le nom du nez, chante, renferme la valeur verbale de jet d'eau, d'ustensile versant

de l'eau de son bec; et il est démontré aussi que les prêtres égyptiens ont profité de ce double sens pour remplacer le nez par ces vases, de sorte que chez eux le nez et les vases d'eau étaient appelés de même chante, c'est-à-dire, qu'ils avaient le même son, la même orthographe et la même expression hiéroglyphique.

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