CHAPITRE VII
De l'art de reculer lavieillesse et de prolonger
la vie humaine .
Le point le plus élevé auquel on puisse atteindre, la science mettant en œuvre les puissances naturelles, c’est la prolongation de la vie humaine. De nombreux faits attestent cette possibilité. Pline raconte que Pollion conserva par sa vertu un corps vigoureux et un esprit sain au delà des limites ordinaires de la vie humaine. Octave-Auguste lui ayant demandé ce qu’il avait fait pour vivre si longtemps, Pollion lui répondit, d'une façon énigmatique, qu’il avait usé de l’huile à l’extérieur et de vin mêlé de miel à l’intérieur (huit de vin pour neuf de miel selon les auteurs). Dans la suite des temps, il se produisit d’autres faits semblables. Un paysan, labourant les champs avec sa charrue, trouva un vase d’or qui renfermait du liquide. Croyant que c’était simplement de la rosée, il s’en
lava le visage et en but ; renouvelé tout à coup de corps et d’esprit, devenu bon et sage, de bouvier il devint porteur du roi de Sicile. Ceci arriva au temps du roi Wilhelm. Autre exemple, d’après le témoignage des lettres papales, il est constant qu’un Allemand, captif chez les Sarrasins, en reçut un élixir qui prolongea sa vie au delà de cinq cents ans. Le roi sarrazin, auquel appartenait ce captif, avait reçu du Grand Roi des ambassadeurs qui lui apportaient cet élixir. Mais, plein de défiance, le roi avait fait prendre cette drogue au captif allemand. Autre exemple, la dame de Nemours en Grande-Bretagne, cherchant sa biche blanche, trouva un onguent avec lequel le garde de la forêt s’était oint tout le corps, excepté la plante des pieds. Ï1 vécut trois cents ans sans maladies, sauf des douleurs dans les pieds. N’avons-nous pas vu plusieurs fois, de notre temps, des paysans qui, sans les conseils des médecins, ont vécu dans les environs de cent ans en assez bonne santé ? Ces exemples sont confirmés par ce qui se passe chez les animaux; les cerfs, les aigles, les serpents, redeviennent jeunes par la vertu des plantes et des pierres. Aussi les Sages, ayant observé ces faits, se sont mis à la recherche de ce secret, pensant qu’il serait loisible à
l’homme de faire ce que les brutes elles-mêmes faisaient (1).
C’est ainsi qu’Artéphius, ayant scruté dans sa sagesse les propriétés occultes des animaux, des herbes, des minéraux et de toutes choses, dans le but de pénétrer les secrets de la nature, se glorifie d’avoir vécu mille vingt” cinq ans.
La possibilité de la prolongation de la vie est confirmée par ceci, que l’homme est naturellement immortel (2), c’est-à-dire pouvant ne pas mourir ; après le péché, il put vivre dans les environs de mille ans ; mais ensuite, la longévité humaine s’amoindrit peu à peu. Il
(1) R. Bacon raconte ici plusieurs histoires assez invraisemblables, mais peu lui importe : elles étayent à ses yeux sa théorie, et cela lui suffît. Il faut aussi remarquer que ce qui, aujourd’hui, nous. ferait sourire, était au moyen âge accepté comme article de foi par les gens les plus graves; exemple : l’exislence des Monopodes, du Léviathan, etc.
(2) Ceci est absolument, vrai ; le corps se renouvelle incessamment par la respiration et la nutrition, et l’on ne voit pas pourquoi ces deux fonctions, se continuant normalement, l’homme ne vit pas indéfiniment. C’est qu’il y a un facteur supérieur au corps, l’esprit, le spiritus des hermétistes, qui est dosé pour chaque homme, et qui, une fois usé, ne peut être remplacé parles voies ordinaires. L’éiixir de vie n’est autre que le moyen de renouveler le spiritus par des moyens occultes. Lisez à ce sujet la nouvelle ésotérique de J. Lermina, V Elixir de vie »
suit de là que cette abréviation est accidentelle; c’est pourquoi on pourra y porter remède en totalité ou en partie. Si nous cherchons quelle peut être la cause accidentelle de cette corruption de la vie, nous ne la trouvons pas dans les influences des astres, mais bien dans une défectuosité du régime de la santé. Car, par cela même que les parents ont été atteints de maladies diathésiques, ils engendrent des enfants d’une complexion malsaine, et les enfants de leurs enfants seront infectés pour la même cause (1), c’est ainsi que la corruption se transmet de père en fils, et occasionne une abréviation de la vie par son action continue. Il ne s’ensuit pas de là que la vie se raccourcira de plus en plus dans l’espèce humaine ; les hommes ne vivent guère au-delà de quatre-vingts ans, après, la vie n’est que douleur et maladie. Le remède que l’on pour-
(1) Nous avons traduit par atteints de maladies diathésiques le mot corruptos , corrompus , le sens est le même. Bacon a bien en vue les parents dont tout l’organisme est tellement infecté d’une maladie, qu’ils transmettent cette maladie à leurs enfants. Voilà la loi de l’hérédité nettement établie par notre alchimiste; il sait parfaitement ce qu’est l’atavisme et en explique les conséquences ; il développera longuement cette idée dans ce qui va suivre. L’atavisme énoncé et étudié, c’est un fleuron de plus à la couronne scientifique de Roger Bacon,
rait appliquer ne serait bon que contre la diathèse particulière de chaque individu, et ce serait un régime particulier à partir de la jeunesse, pour le manger et le boire, le sommeil et la veille, les occupations et le repos, l’excrétion et la sécrétion, l’air et les passions. Et si quelqu’un suivait un tel régime, il vivrait autant que le permettraient ses antécédents héréditaires ; il parviendrait jusqu’à la limite extrême posée par la nature, mais restreinte par la justice originelle, et il ne pourrait outrepasser ce terme, car ce régime ne peut rien ou peu de choses contre l’hérédité pathologique. Mais il est impossible qu’un homme se tienne toujours à peu près dans le juste milieu qu'exige ce régime de santé, aussi c’est là, outre l’hérédité corruptrice, une nouvelle cause d’abréviation de la vie. La médecine en vérité a donné des règles suffisantes pour ce régime (1), mais ni riche, ni pauvre, ni sage, ni fou, ni meme les médecins, quelque parfaits
(1) Le remède est le meilleur que l’on pouvait instituer. L’abréviation de la vie constitue une sorte de maladie chronique, et tous les praticiens appliquent cette règle: les malaües chroniques doivent être traitées d’une manière chronique, c’est-à-dire, par un régime ou traitement qui pourra durer fort longtemps mais, qui, du moins, amènera certainement la guérison.
qu’ils soient, ne peuvent appliquer ce régime à eux ou aux autres, c’est un fait bien connu. Cependant, si la Science n’est pas absolue, la Nature est toujours là qui peut nous aider. Il faut donc réagir contre les souffrances accidentelles pour les détruire en partie ou en totalité. Dans le principe, quand la vie des hommes commençait à s’abréger, on eût facilement appliqué le remède, mais maintenant, depuis cinq mille ans et plus, il est difficile d’y remédier. Les philosophes, émus de la chose, se sont efforcés de trouver des règles pour corriger le défaut de tout régime et la corruption atavique, non pour que l’homme puisse vivre aussi longtemps qu’ Adam ou qu’Artéphius (1), car l’hérédité va se fortifiant, mais au moins pour vivre une centaine d’années ou plus, au delà du terme ordinaire de la vie pour retarder les accidents de la vieillesse, ou tout au moins pour les atténuer, si l’on ne peut les supprimer complètement, pour prolonger uti-
(1) Arthéphius ou Artéflus, alchimiste arabe du xie siècle, auteur de deux ouvrages: De arte occulta liber secretus , et Claris sipientiœ majoris. Ce dernier ouvrage a été faussement attribué à Alphonse X de Castille. Ce roi l’a simplement fait traduire de l’arabe en latin. Artéphius dit, dans la Clef de la Sagesse , qu’il avait 1025 ans quand il écrivit cet ouvrage.
lement la vie humaine au delà de ses limites communes, pour s’éteindre à l’âge le plus reculé que l’on puisse atteindre par des moyens naturels. Nous entendons par limite naturelle la plus reculée, celle qui a été imposée à l’homme après le péché, mais il y a une autre limite individuelle qui dépend justement de la corruption familiale héréditaire. L’on ne peut dépasser la première limite ; quant à la seconde, c’est possible. Mais je ne crois pas que personne, quelque sage qu’il soit, puisse actuellement atteindre la première limite (1), quoique cela soit possible, et qu’il y ait dans la nature de l’homme actuel une aptitude à parvenir à la limite d’âge des premiers hommes.
L’aptitude à vivre peut s’étendre jusqu’à l’immortalité, comme elle fut avant le Péché, comme elle le sera après la Résurrection. Mais, diras-tu, ni Aristote, ni Hippocrate, ni Galien, ni Platon, n’ont tant vécu? Je te répondrai qu’ils n’ont pas su non plus des vérités fort simples, que d’autres savants ont
(1) Et cela justement à cause de l’hérédité néfaste qui, accumulant les diathèses, a, peu à peu, désorganisé la constitution de l’homme et rabaissé le niveau de la vie humaine. Tout cela est vrai en partie, aussi, partout où l’hygiène et le régime s’améliorent, on voit la moyenne de la vie augmenter ; la statistique en fait preuve.
connues après eux ; ils ont donc pu, malgré leur science, ignorer ce principe (1). Ils se sont trop dépensés en d’autres travaux, et c’est ce qui les a conduits rapidement à la vieillesse ; ils ont consumé leur vie à des choses de moindre importance et vulgaires, qu'ils avaient prises pour des moyens de parvenir à de grands secrets. Ainsi nous savons qu’Aristote dit dans ses Problèmes que la quadrature du cercle est possible, mais qu’elle n’est pas encore démontrée. Il avoue que lui et ses prédécesseurs n’ont pu la trouver; actuellement, pour nous, la quadrature est une vérité reconnue. Aussi bien Aristote pouvait ignorer d’autres secrets naturels. Car bien des savants ignorent en un siècle ce que le commun des savants saura dans les siècles futurs. Donc l’objection que l’on pourrait poser à ce sujet est vaine sous tous les rapports.
(!) Il faut remarquer ici l’impartialité de R. Bacon : s’il regarde Aristote comme un grand savant, il est loin, comme ses contemporains de le considérer comme omniscient. Ce langage nous fait penser, la violence en moins , à certains passages où Paracelse remet Aristote et ses admirateurs au rang qui leur est raisonnablement dû. On ne saurait trop répéter que Bacon est le premier qui a substitué l’expérience à la parole d’Aristote.