‹ Lettre sur les prodiges de la nature et de l'artChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il faut cacher les secrets naturels ou scientifiques.

D’après les quelques exemples que j’ai donnés de la puissance de la Nature et de l’Art, nous pouvons extraire plusieurs choses d’une seule, la totalité des parties et l’universel du particulier ; nous avons vu de plus qu’il est inutile de nous adresser à la magie, puisque la nature et la science nous suffisent. Je voudrais seulement examiner chaque chose, en donner les causes et les propriétés ; mais je considère d’autre part qu’il ne faut pas décrire les secrets de la nature, de telle sorte que le premier venu les puisse entendre ; c’est aussi l’avis de Socrate et d’Aristote. Ce dernier dit en effet, dans son Secret des secrets , que celui-là romprait l’harmonie céleste, quidévoilerait les secrets de la nature et de la science; tu peux ajouter à cela que des malheurs de

toute sorte accablent celui qui découvre les choses cachées et révèle les secrets (1).

A ce propos, Aulu-Gelle, dans son livre des Nuits uniques , sur l’Assemblée des Sages, dit qu’il est insensé d’offrir des laitues à un âne, alors que des chardons lui suffisent. Dans le Livre des pierres, on trouve que celui qui divulgue les mystères en atténue la majesté ; dès que la foule le connaît, le secret n’existe plus. Pour tout ce qui est particulier, le vulgaire est en contradiction avec les savants. Ce qui est évident pour tous est vrai, les savants le reconnaissent comme tel, mais on ne parle ici que des choses très connues. Beaucoup de phénomènes ne sont pas envisagés de la même façon par le peuple et par les savants, et c’est ce qui distingue ces derniers. Dans des conceptions communes de l’esprit, le peuple et le savant sont d’accord, mais dans les principes particuliers et dans les conclusions des Arts et des Sciences, le vulgaire est en désaccord avec le Sage, parce qu’il s’arrête aux apparences, s’en tenant à des subtilités sophistiques dont le Sage n’a

(1) C’est la loi occulte : l’Initié tue l’Initiateur. On ne doit que mettre le néophyte sur la voie et jamais lui révéler la vérité tout entière. Cette loi a toujours été suivie religieusement par les Alchimistes.

cure. Le vulgaire se trompe sur toutes choses particulières ou secrètes, il est ainsi en désaccord avec les savants ; mais, dans les choses communes, il rentre dans la loi universelle et concorde avec les sages. Par malheur, les choses communes importent peu et ne renferment rien qui puisse les faire rechercher ; il n’en est pas de même des choses particulières et spéciales. Les savants ont caché au vulgaire ce qu’ils savaient, parce que le vulgaire raille les savants, qu’il fait fi de la science et ne saurait se servir des choses

divines. Et, si quelque chose de précieux arrive à la connaissance du vulgaire, il en abuse au détriment du prochain. C’est pourquoi celui-là est insensé qui écrit quelque secret sans le voiler aux yeux du vulgaire; il faut qu’il puisse à peine être compris par les sages et les savants. C’est ainsi qu’a dû agir, dès le principe, la foule des sages, et ils ont caché les secrets de sagesse au vulgaire en diverses façons. Les uns les ont cachés à l’aide de caractères ou de vers, d’autres à l’aide de fables et d’énigmes, ainsi que le dit Aristote en son livre des Secrets (1) : « O Alexandre,

(1) Ce passage nous ferait supposer que le livre des Secrets n’est pas d’Aristote, mais d’un écrivain arabe qui aurait mis cet ouvrage d’alchimie sous le nom du

je veux te dévoiler le plus grand des secrets, que la puissance divine t’aide à le cacher et te permette de le reproduire ! Prends donc la pierre qui n’est pas une pierre, qui se trouve partout et en tout lieu et que l’on appelle l’œuf des philosophes et la fin de l’œuf. » On trouve un grand nombre d’énigmes semblables dans de nombreux ouvrages et dans presque toutes les sciences ; il en résulte qu’ils ne peuvent être compris que des savants. Troisièmement, ils ont caché leurs secrets par la manière d’écrire, c’est-à-dire en employant seulement certaines lettres, en sorte que personne ne pût les lire, s’il ne savait la signification de ces lettres, c’est ainsi qu’écrivent les Hébreux, les Chaldéens, les Syriens; c’est pourquoi la science est tenue secrète chez eux, surtout chez les Hébreux, car Aristote dit, dans le livre sus-nommé, que Dieu a donné aux Hébreux toute sagesse bien avant les philosophes ; et toutes les autres nations ont dû emprunter aux Hébreux les principes de la philosophie. Alhumazar dans son Introducto rium majus, Joseph dans son premier et son

précepteur d’Alexandre. Pour tous les moyens chryptograpiiiques employés par les alchimistes pour celer les opérations et la matière du grand œuvre, consulter A. Poisson, Théories et Symboles des Alchimistes.

huitième livre des Antiquités , enfin d’autres philosophes enseignent positivement la même chose. Quatrièmement, on peut mélanger des lettres d’espèces différentes. C’est ainsi que l’astronome Ethicus cacha sa science en employant des lettres hébraïques, grecques et latines mêlées ensemble. Cinquièmement, les philosophes ont employé des lettres étrangères à leur nation, et même aux autres peuples, car ils forgeaient des caractères à leur idée; c’est là un bon moyen. Artéfius agit ainsi dans son livre des Secrets de la nature . Sixièmement, ils se sont servi non plus de caractères alphabétiques, mais de figures géométriques, combinées à des points et signes, pour remplacer les lettres; Artéfius s’est aussi servi de ce moyen. Septièmement, il y a un moyen cryptographique encore meilleur, c’est l’Art Notoire, qui est l’art d’écrire aussi brièvement et aussi rapidement qu’on le désire ; c’est ainsi qu’ont été conservés bien des secrets dans les livres des Latins (1). J’ai cru né-

(1) L’Art Notoire, c’est la première idée de la Sténographie. Les Latins connaissaient quelque chose d’approchant, et Sénèque nous en parle. Quant à la Cryptographie, elle était au moyen âge un accessoire indispensable des sciences secrètes, Tritbème et Porta en particulier ont laissé des traités de Cryptographie.

cessairede parler de ces moyens de cryptographie, car peut-être en userai-je, à cause de l’importance des secrets ; cela t’aidera à les débrouiller.

Voir Trithème : Steganographia et Polygraphia ; et Porta : De furtivis litterarum notis.

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