CHAPITRE VI
Expériences merveilleuses.
Les expériences dont nous allons parler n’ont aucun rapport avec les précédentes. Nous pouvons à notre gré composer un feu dévorant à l’aide du. salpêtre et d’autres choses ; de même on peut en produire un semblable avec du naphte, de la graisse et d’autres ingrédients d’après Pline, en son livre second, chapitre quatrième, où il raconte qu’une cité s’était ainsi défendue contre une armée romaine.
Car ces compositions, lancées sur l’ennemi, carbonisent les soldats armés de toutes pièces.
On peut aussi construire des lampes perpétuelles et des bains toujours chauds. Nous connaissons bien des corps que le feu ne consume pas : les peaux de salamandres, Je talc; on peut leur adjoindre certaines susbtances qui les rendent lumineux, mais, au lieu de les
consumer, le feu les purifie. On peut imiter le tonnerre et les éclairs, d’une manière plus terrifiante que dans la nature. Car, si l’on prend gros comme le pouce d’une certaine préparation, elle rend un bruit terrible et développe une clarté violente ; on peut parvenir à ce résultat de plusieurs manières différentes et détruire ainsi une cité ou une armée, comme le fit Gédéon, avec trois cents hommes qui portaient des lampes et des pots de terre, lesquels ayant été brisés, il en sortit avec un bruit effroyable des flammes qui détruisirent la grande armée des Madianites (1).
Celui qui connaîtrait les matières composant ce produit et leurs proportions ferait des prodiges. Dans un autre genre, combien de choses étonnantes encore ; sans être d’une utilité pratique, elles ne laissent pas d’offrir au philosophe un spectacle ineffable. On peut employer ces choses à prouver ce qui est occulte, ce que le peuple nie sans l’avoir
(1) Il est hors de doute que Bacon connut la poudre, il en décrit trop bien les effets. Ne semble” t-il pas hardi de voir un moine s’expliquer d’une façon toute naturelle un des plus brillants miracles de l’ancien Testament? On comprend dès lorslahaine de ses supérieurs contre cet homme qui discutait au lieu de croire aveuglément.
jamais vu. Elles sont de même ordre que le phénomène de l’attraction du fer par Faimant. A l’aide de ce simple fait, on peut produire de nombreuses merveilles inconnues du vulgaire et que la pratique révèle au chercheur. Nombreuses et étonnantes sont ces merveilles. Ainsi il existe une pierre qui attire l’or, l’argent et les autres métaux. Il existe aussi une pierre que le vinaigre attire. Le savant sait encore que certaines parties des plantes correspondent naturellement à certaines parties du corps des animaux. En considérant bien ces diverses expériences, j’en arrive à ne plus rien trouver de difficile à croire, soit dans le monde physique, soit dans le monde divin !
Il existe des merveilles encore plus grandes. Il n’est pas en effet impossible, d’après les sciences exactes, de construire une sphère sur laquelle toutes les constellations se trouveraient figurées avec leur nom et leur vraie place en longitude et en latitude, comme l’enseigne Ptolémée au huitième livre de l’AZmageste . Mais que cette sphère soit mûe naturellement d’un mouvement diurne, voilà ce qui n’est pas au pouvoir des mathématiques. Cependant, l’expérimentateur s’acharne et s’épuise à chercher la matière et la manière
de là faire tourner naturellement par la seule influence du mouvement des cieux (1). Ceci me paraît possible, car il existe bien des choses qui doivent leur mouvement aux corps célestes, ainsi les comètes, les marées et tant d’autres, soit dans une de leurs parties, soit dans leur ensemble. Cette machine serait plus merveilleuse qu’aucune de celles dont nous avons déjà parlé et aurait une utilité pour ainsi dire infinie. Car alors on n’aurait plus besoin des instruments de mathématiques, aussi bien spéciaux que vulgaires, et c’est à peine si le trésor d’un roi pourrait payer une telle merveille.
On peut produire des prodiges encore plus étonnants, non pas tant pour faire simplement des miracles que dans un but d’utilité publique et privée. C’est ainsi que l’on peut augmenter à son gré une certaine quantité d’or et d’argent, non pas que cela soit dans la loi de la nature, mais à l’aide des artifices de l’art. Ainsi de dix-sept parties en poids
(1) L’expérimentateur, c’est Roger Bacon ; ce problème semble l’avoir fort préoccupé, malheureusement il cherchait la solution là où elle est impossible à trouver. Comprise en ce sens, sa machine réaliserait le mouvement perpétuel, qui, on le sait, est mécaniquement impossible à réaliser.
(Tor, on peut en obtenir dix-huit en y mélangeant de l’argent.
La première manière est de partir de seize parties d’or, en lui mélangeant de l’argent ; celui-ci prend la couleur de l’or, jusqu’à ce qu’on arrive à vingt quatre parties en tout; au delà, on ajoute une partie d’or pour une d’argent. Le même résultat peut être obtenu en remplaçant l’argent par l’airain. Enfin, lorsque l’on arrive à obtenir vingt quatre parties en poids d’or pur, la nature se trouve impuissante à dépasser cette limite, ainsi que l’enseigne l’expérience. Mais l’art peut purifier l’or à l’infini, et on peut perfectionner l’argent sans fraude.
Il y a un prodige qui l’emporte sur tous les précédents. L’âme raisonnable, qui ne peut être asservie, puisqu’elle possède la liberté, peut cependant être efficacement circonvenue, dominée et disposée de telle sorte qu’elle changera volontiers ses habitudes, ses affections, ses volitions, selon la volonté d’un autre (1), et non seulement on peut ainsi
(1) Roger Bacon exposant clairement le dogme de la suggestion mentale ou du magnétisme animal, comme on voudra, quel enseignement pour les adorateurs fanatiques de la science actuelle ! Et encore l’alchimiste anglais reporte cette expérience à Aris-
dominer une personne, mais encore une armée, une cité, tout un peuple. Aristote dans livre des Secrets enseigne la manière de faire cette expérience aussi bien sur un peuple ou une armée que sur les individus.
L’on peut dire que c’est là l’extrême limite de la nature et de la science.
tote, ce qui nous ramène à quelques siècles avant l’ère chrétienne, ou tout au moins si le livre des Secrets est supposé, à un écrivain arabe. Le fait est trop clairement exposé pour être discuté, Bacon parle bien de la substitution d’une volonté à une autre volonté !