‹ Lettre sur les prodiges de la nature et de l'artChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la manière de faire V œuf des philosophes ,

Je te le dis, en vérité* je veux bien t’exposer l’un après l’autre tous les secrets dont je t’ai parlé ci-dessus. Je te parlerai ici de l’œuf des philosophes (1), je rechercherai avec toi quelle est la composition de cet œuf. Or voici : purifie ta chaux (2) avec des eaux de potasse et autres liquides corrosifs, broyé la plusieurs fois avec des sels, calcine-la plusieurs fois afin qu’elle devienne terre pure, débarrassée des autres éléments; selon moi, elle est alors digne, comprends si tu peux, parce qu'il est hors de doute que ce sera une chose composée des éléments. Il existe une partie de la pierre,

(P Par œuf des Philosophes, R. Bacon entend ici la matière de la pierre philosophale ; il en donne énigmatiquement la composition.

(2) Cette chaux, c’est la chaux d’argent, c’est-à-dire un sel d’argent, chlorure ou nitrate. Cette chaux constitue le mercure philosophique.

elle se trouve en tout homme, en une quelconque de ses parties, et on la trouve là où elle est en n’importe quel jour de l’année (1). Ensuite prends de l’huile jaune (2), semblable à du fromage jaune et gluant; tu la dissoudras dans l’eau diluée à feu doux, et on cuira jusqu’à ce que sa graisse se soit séparée (3) ; comme la graisse se sépare de la chair par la chaleur, cela à l’aide de la distillation, on prendra garde qu’il ne monte de la graisse ; la vertu ignée qui distille est semblable à de l’urine. Ensuite on la cuira dans du vinaigre jusqu’à ce qu’elle se sépare, en se desséchant (4), de ce qui restait de vertu ignée, laquelle on recueillera à part. Mais, si l’on se soucie peu de cette dernière, on recommencera en surveillant avec soin, car c’est une opération très difficile. Cette huile se dissout dans les deux acides et mieux dans l’huile commune ou dans l’huile acide d’amandes à

(1) C’est le Spiritus, la portion de vie que l’adepte projette sur la matière pour l’animer.

(2) C’est le chlorure d’or, le soufre des philosophes.

(3) C’est-à-dire jusqu’à ce que le sel d’or commence à cristalliser.

(4) C’est là un passage inutile, qui a uniquement pour but de détourner les profanes, de les faire errer. On trouve un grand nombre de passages semblables dans les écrits alchimiques.

l’aide de la chaleur, en sorte que l’huile se sépare et qu’il reste un esprit occulte dans les parties animales, dans le soufre et Parsème. Les pierres où l’huile et l’humidité sont en grande quantité sont déterminées selon l’assemblage de leurs parties. Il n’y a d’assemblage si fort qui ne puisse être défait par l’eau, qui est le principe de la liquéfaction; l’esprit est le moyen terme entre les parties sèches et l’huile. La dissolution étant achevée, l’humidité pure nous restera transformée en esprit (1) et fortement liée aux parties sèches qui se mouvaient en elle ; le feu cependant, que les philosophes appellent parfois soufre, pourrait seule les résoudre (2). Ils l’appellent encore huile, humeur aérienne, substance nuissante que le feu ne disjoint pas, camphre; et, si tu veux, c’est là l’œuf des philosophes ou plutôt la fin de l’œuf; car nous le tirons de ces huiles, et il est remarquable entre les choses subtiles, quand il a été purifié et séparé de l'huile et de l’eau dans

(1) il restera toujours une certaine quantité d’eau, soit de cristallisation, soit d’interposition, qui accompagnera le sel solide.

(2) Ce feu est le bain-marie dont la chaleur douce et tempérée suffit pour faire cristalliser le chlorure d’or sans le décomposer.

lesquelles on le trouve (1). C’est pourquoi l’huile s’altère quand on la broyé avec des choses desséchantes comme le sel ou le vitriol vert, ou bien en la chauffant (2), car alors elle souffre par un principe contraire, enfin elle se sublime tant qu’elle en arrive à être privée de sa viscosité huileuse. Et, parce qu’elle ressemble au soufre ou à l’arsenic contenu dans les minéraux, on peut la préparer comme eux. Le mieux est de la cuire avec des eaux légèrement acides pour la purifier et la blanchir.

Ce blanchiement salutaire (3) se fait dans le feu sec et humide; on recommence la dis-

(1) Le soufre des philosophes a pour matière brute le chlorure d’or (chlorure aurique). Ce soufre prend le nom d’eau quand le chlorure est en solution et d’huile quand le chlorure est en déliquescence, que l’eau de la solution a été chassée pour la plus grande partie au bain-marie. En poussant l’évaporation à fond, on obtient le sel cristallisé.

(2) En effet, le chlorure aurique est un corps décomposable par un grand nombre de sels, et surtout par la chaleur ; à 200 degrés centigrades, il se transforme en un mélange de chlorure aureux et d’or métallique pulvérulent.

(3) Bacon suppose la matière préparée et l’Œuvre commencé. Le premier degré ou noir est terminé, et nous sommes au deuxième qui est la blancheur. Il suit une règle alchimique qui veut que jamais un adepte ne doit exposer méthodiquement le grand Œuvre depuis le commencement jusqu’à la fin.

tillation afin qu’elle se perfectionne jusqu'à ce qu’elle soit rectifiée. Les signes de cette rectification sont la blancheur et un aspect cristallin. Alors que les autres corps noircissent dans le feu, celui-là blanchit, se purifie et brille d’un éclat remarquable. De cette eau et de sa terre s’engendre un argent vif, semblable à celui qui est contenu dans les minéraux. Après que la matière est ainsi devenue blanche, elle se coagule. La pierre d’Aristote qui n’est pas une pierre est mise en une pyramide (1), c’est-à-dire en un lieu chaud, ou, si tu veux, dans le ventre du cheval ou du boeuf; elle a alors la fièvre aiguë, puis elle procède de sept à quatorze (2), puis à vingt et un; en sorte que les résidus des éléments se dissolvent dans leur eau propre avant de se séparer ; on recommence plusieurs fois la dissolution et la distillation, jusqu'à ce que la matière soit rectifiée, c’est alors la fin de l’Œuvre.

Sache cependant qu’après avoir tout achevé, c’est le moment de recommencer (3).

(1) Dans le matras scellé hermétiquement où l’on chauffe la matière.

(2) C’est-à-dire au deuxième degré; de un à sept, c’est le premier ou noir, de quatorze à vingt et un, le troisième ou rouge.

(3) L’Œuvre en effet n’est encore qu’au blanc, et il faut le pousser jusqu’au rouge. Si l’on n’a en vue que

Je veux te dire un autre secret. Tu prépareras l’argent vif en le mortifiant avec la vapeur d’étain et des pierres précieuses et avec la vapeur du plomb et des pierres d’ibérie. Ensuite tu le broieras avec des choses desséchantes, des vitriols, puis tu le calcineras comme il a été dit, puis tu le sublimeras, douze fois pour la blancheur, vingt et une fois pour le rouge, jusqu’à ce que toute son humilité soit corrompue. Il n’est pas possible de séparer son humidité par la vapeur, comme il a été dit ci-dessus pour l’huile, car elle est fortement adhérente aux parties sèches, et n’est pas un extrême, comme cela se trouve pour quelques métaux (1). Ce chapitre te trompera certainement si tu ne sais interpréter les mots. Il est temps de traiter le troisième point, c’està-dire la manière de préparer la chaux du corps. On calcine le corps en corrompant en lui l’humeur par le sel, le sel ammoniac, le vinaigre, ou bien avec des choses brûlantes, soufre ou arsenic.

le petit magistère, on peut s’arrêter là, mais, si l’on veut parfaire le grand (Euvre, il faut aller jusqu’au rouge.

(1) Ce paragraphe est simplement la description de la blancheur; en réalité, l’artiste ne touche pas à la mat ère, et toutes ces opérations se - passent à l’intérieur du vaisseau philosophique.

On cémente le corps avec le vif-argent, et on le sublime jusqu’à, ce qu’il soit en poudre. Les clefs de l’art sont donc : coagulation, dissolution, incération, séparation, calcination, fixation (1). Alors tu peux te reposer, c’est la fin.

(1) C’est la nomenclature des opérations successives par lesquelles passent la matière dans le Grand-Œuvre.

Page 1