CHAPITRE II
Des Caractères . Des Formules et de leur usage.
Quant à ce qu’il faut penser des formules et des caractères magiques, voici : il est hors de doute que ces choses sont fausses ou douteuses, ou même irrationnelles. Les philosophes s’en sont servis dans les ouvrages sur les opérations de la nature et de l’art pour cacher leurs secrets aux indignes. Voici un exemple : à supposer que l’attraction du fer par l’aimant soit inconnue du vulgaire, quelqu’un voulant faire cette opération en public tracera des caractères, récitera des incantations afin de détourner les esprits de voir là un effet purement naturel. C’est ainsi que dans les livres des philosophes il y a tant de secrets cachés de tant de manières. Dans ces livres (1), le sage doit négliger les formules et
(1) Tout ce que Bacon dit ici se rapporte absolument aux livres alchimiques. De quel œil le dévot ignorant pouvait-il regarder ces manuscrits couverts
les caractères, pour ne chercher que les secrets de la nature et de l’art, s’il est prudent; c’est alors qu’il verra les choses animées et inanimées concourir à i’envi selon les lois de la nature et non pas selon la puissance des formules et des caractères. C’est aussi pourquoi bien des secrets de la nature et de l’art sont regardés comme des secrets magiques par les ignorants.
Les magiciens mettent stupidement leur confiance dans les incantations et les caractères parce qu’ils leur supposent de la puissance ; ils ne s’occupent que de cela, délaissent les oeuvres de la nature et de l’art, s’adonnent aux erreurs de leurs talismans et évocations. C’est ainsi que, poussés par leur stupidité, tous ces hommes sont privés de la véritable science.
Cependant il y a certaines prières jadis formulées par des hommes vertueux et justes, ou mieux encore par Dieu et ses anges ( i ) ; ces
de caractères bizarres, de pantacles déconcertants, de formules équivoques où les noms des planètes se mêlent aux noms des dieux payens. Pour lui, n’étaientce pas là d’horribles grimoires, mais pour le savant qui savait lire ces hiéroglyphes , quels admirables symboles !
(1) Toute idée énoncée verbalement existe, de par la philosophie et la mécanique. Or ici, une idée énoncée, un verbe, est assimilé à une force, et une même force
prières peuvent retenir de leur puissance première. C’est ainsi que, dans beaucoup de pays, on dit des prières sur le fer rouge, l’eau et autres choses semblables par lesquelles les innocents sont reconnus et les coupables condamnés. Cela se fait sous l’autorité de l’Église et des prêtres. Ces derniers eux-mêmes prononcent des exorcismes sur l’eau bénite; de même l’on agissait pareillement dans l’ancienne loi avec l’eau de purification qui servait à prouver l’adultère ou la fidélité d’nne femme à son mari. Il existe de même bien d’autres choses semblables.
Quant à tout ce qui est contenu dans les livres magiques, il faut l’écarter complètement, quoiqu’ils contiennent quelque peu de vérité (1) ; mais elle y est tellement encroûtée de fausseté, que l’on ne peut discerner le vrai du faux. C’est pourquoi, si quelqu’un dit que Salomon et d’autres sages ont écrit de tels livres, il faut le nier. Car ces livres sont redoit produire un même résultat. Donc un Verbe qui a fait un miracle, énoncé de nouveau, le reproduit. En suivant ce raisonnement, le Verbe le plus magnifiquement magique est le premier chapitre de la Genèse.
(1) Ceci est presque un aveu de la part de Bacon : il croit à la magie, mais il n’ose pas trop l’avouer; cependant cette croyance se fait jour malgré lui en divers passages, et sa lettre sur la nullité delà magie, reconnaît parfois la puissance de la Goétie.
poussés par les sages et l’autorité de l’Église ; les séducteurs qui trompent le monde peuvent seuls les accepter. Bien plus ! eux » mêmes composent de nouveaux livres en ce genre, et ils multiplient leurs inventions diaboliques, comme nous le savons par expérience, et, pour mieux allécher les hommes, ils donnent à leurs œuvres des titres retentissants, et les autorisent impudemment des plus grands noms, et, pour ne rien omettre en ce qui peut leur donner du succès, ils affectent un style grandiose et, remplissant leurs livres de mensonges, Leurs pantacles sont composés de paroles dont les lettres sont placées en cercle ; ils contiennent l’intelligence de l’invocation qui y est adjointe; ou bien ils sont faits selon l’aspect des planètes en un temps déterminé.
Pour les caractères de la première catégorie, il faut en juger comme pour les formules ; mais, pour les caractères et les talismans de la seconde catégorie, il est notoire que, s’ils ne sont faits à de certaines époques, ils n’ont aucune espèce d’efficacité. C’est pour cela que celui qui les fait, en ne tenant compte que de la figure tracée dans le livre, sera jugé par tous les sages comme ayant travaillé en vain. Mais ceux qui savent les fabriquer en temps voulu, sous l’influence de la constellation dé-
signée lorsque le ciel a tel aspect, ceux-là peuvent faire non seulement ces caractères, mais encore toutes leurs opérations tant de la nature que de l’art, selon l’aspect des cieux. Il est difficile néanmoins d’acquérir la science astronomique, aussi cela est pour beaucoup une pierre d’achoppement, et ils sont peu nombreux, ceux qui savent s’en servir utilement et réellement. C’est pourquoi nombre d’astrologues, grands calculateurs d’aspects, ne font pas grand chose de bon, quoique très habiles; ceux qui possèdent suffisamment cet art peuvent faire des opérations très utiles quand le temps favorable est venu (1).
Il faut enfin considérer à ce propos qu’un médecin habile peut opérer sur l’esprit, c’està-dire qu’il peut ajouter à ses remèdes des formules et des caractères (selon le médecin Constantin), non pas que ces formules et ces caractères fassent quelque chose par euxmêmes, mais le malade prend le remède avec plus de confiance, son esprit s’exalte, sa foi s’accroît, il espère, il se réjouit, finalement
(1) Bacon croit à l’astrologie comme tous ses contemporains. Cette science est admise officiellement par l’Eglise. Les papes et les rois ont des astrologues qui leur sont spécialement attachés. Le dernier des astrologues officiels de la cour de France est le célèbre J.- B. Morin, l’auteur de YAslrologia Gallica .
son âme excitée peut rétablir bien des choses en son propre corps, en sorte qu’il passe de la maladie à la santé, grâce à sa joie et à sa confiance (1). Si donc un médecin, pour accroître le prestige de sa consultation, pour exciter chez le malade l’espoir et la confiance, agit ainsi qu’il vient d’être dit, et non par tromperie, mais simplement pour faire espérer la guérison (toujours d’après le médecin Constantin), il n’y a rien de mal là-dedans. Lui-même peut donner de ces amulettes, de ces formules que l’on suspendau cou; en cette seule occurrence, il en permet l’usage. L’âme peut en effet beaucoup sur le corps, à cause de ses fortes affections comme l’enseigne Avicenne au livre : De l’Âme et des animaux , et tous les sages sont d’accord là-dessus. Devant les faibles d’esprit, on emploie donc ce moyen, on affirme que telle formule est excellente, on concède beaucoup au malade, et sa foi, son désir, l’emportent, l’espérance le soutient, et son âme repousse la maladie.
(1) Voyez ici la suggestion en germe ; nous la retrouverons plus loin exposée clairement, tandis que ce n’est ici qu’une application. Remarquez aussi le rôle que Bacon fait jouer à lame dans le corps : De ce qu’il dit il résulte cette loi : qu’une âme parfaitement saine et forte suffît pour maintenir le corps en bon état.