‹ Lettre sur les prodiges de la nature et de l'artChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la puissance de la parole. Réfutation

de la magie .

La vérité ne devant jamais être altérée, nous établirons d’abord soigneusement que tout agent manifeste sa force et sa nature sur une matière extérieure. Non seulement des substances, mais encore des accidents actifs de la troisième espèce deviennent des puissances sensibles ou insensibles tirées de ces choses. C’est pourquoi l’homme peut projeter sa puissance et sa force hors de lui d’autant qu’il est le plus noble de la création, et surtout à cause de la dignité de son âme raisonnable, il s’échappe de lui de la chaleur et des esprits tout aussi bien que des autres animaux. Nous savons que certains animaux changent ou altèrent les choses que l’on place en face d’eux: ainsi le basilic tue par son seul regard, le loup fait perdre la voix de l’homme s’il l’a vu le premier, le chien ne peut aboyer s’il se

trouve dans l’ombre projetée par une hyène, ainsi que Solin l’a démontré dans ses Merveilles du monde. De même d autres auteurs rapportent des phénomènes semblables, et Aristote au second livre des Végétaux dit que les palmiers femelles sont fécondés par l’odeur du palmier mâle, et Solin raconte que dans certains pays Todeur des étalons suffit à féconder les cavales. Il arrive bien d’autres choses par suite des vertus et qualités des animaux ou des plantes, et Aristote, dans son livre des Secrets, rapporte des choses encore plus étonnantes. Or, si les animaux et les plantes sont loin d’atteindre à la dignité humaine, l’homme pourra donc bien mieux qu’eux avoir de la puissance et des qualités spéciales, et émettre des apparences pour altérer les corps extérieurs (1).

Ainsi Aristote, en son Livre du sommeil et de la veille, dit que, si une femme ayant ses règles regarde un miroir, elle l’impressionne, et un nuage de sang apparaît aussitôt dans le

(1) De tout ceci il ressort que Bacon admet que l’homme peut projeter certaines forces spirituelles cachées en lui et capables de produire des phénomènes qui sembleront extraordinaires à ceux qui les verront. Ces hommes ont un nom : ce sont les fakirs en Orient, les mages en Occident. En un mot, il connaissait le corps astral.

miroir. Solin raconte qu’en Scythie, il y a des femmes qui ont deux pupilles en un seul œil (d’où ce que dit Ovide : la pupille double est de mauvais augure) (1). Lorsqu’elles sont irritées, elles tuent l’homme par leur seul regard. Ne savons-nous pas qu’un homme de mauvaise complexion, ayant une maladie contagieuse, comme la lèpre, le mal caduc, une fièvre aiguë, qui a par conséquent les yeux faibles à cause de ces maladies ou d’autres du même genre, communique sa maladie à ceux qui sont avec lui et les souille ?

Au contraire, les hommes sains et de bonne complexion, surtout les jeunes gens, réconfortent et revivifient les hommes par leur seule présence, cela à cause de leurs émanations suaves, de leurs vapeurs saines et délectables, de leur bonne couleur naturelle, à cause des qualités et des puissances qui s’exhalent d’eux, comme l’enseigne Galien en son Art (2).

(1) Il y a là une erreur d’interprétation de la part de Bacon : pupille double signifie une pupille ayant un double aspect, un aspect changeant ; ainsi les pupilles noires apparaissent grenat à la lumière, certaines pupilles bleues ont de même la propriété d’être dichroïques.

(2) C’est là un fait connu des occultistes, que les enfants et les jeunes gens dégagent un excédent de

Le mal s’accroît si l’âme est corrompue par des péchés graves et nombreux, si le corps est faible et de mauvaise complexion; alors la personne a l’esprit tourné vers le mal ; elle a un désir extrême de nuire (1). La complexion, la maladie, sont subordonnées à Famé et à ses désirs, et elles en deviennent plus violentes. C’est ainsi que, si un lépreux désirait violemment, d’une manière continue et véhémente, communiquer sa maladie à une personne présente, celle-ci serait souillée plus rapidement et plus violemment que si le lépreux n’y pensait pas, ne le désirait pas, n’y appliquait pas son esprit.

Le corps, comme l’enseigne Avicenne aux endroits précités, obéit aux imaginations et aux désirs violents de l’âme. Le même Avi-

vie. C’est ainsi que. le docteur Cohausen dans son Her~ mippus redivivus , dit que le meilleur moyen de prolonger sa vie pour un vieillard est de vivre entouré de jeunes vierges saines. De même l’admirable nouvelle: V Elixir de longue vie , de Lermina, repose sur un fait analogue.

(1) Cela est si vrai, que tous les sorciers, tous les goêtiens, sont des détraqués, des malades, au sens physique et au sens moral. Le cerveau ou le sang ne sont jamais sains chez eux; leurs principes supérieurs sont aussi malades que le reste. Cette idée se retrouve avec de longs développements dans Paracelse. (Voyez le : De natura rerum. L’analyse de cet ouvrage se trouve dans Y Initiation, 4e année, n°, 8.)

cenne ( Métaphysique , liv. III) dit que le premier moteur est la pensée, ensuite naît un désir conforme à la pensée, enfin la force naturelle qui court dans les membres obéit à la pensée et aux désirs, et cela aussi bien pour le mal que pour le bien.

D’où il suit que, si dans un homme on trouve une bonne complexion, corps sain, jeunesse, beauté, élégance des membres, âme pure de souillures, pensée forte, désirs violents pour toutes les oeuvres de beauté, alors tout ce qui peut être produit par l’aspect et le courage de l’homme, ses esprits et sa chaleur naturelle, il est évident que tous les phénomènes qui peuvent être produits par les esprits, émanations, influences, se produiront plus fortement et plus violemment que s’il n’y avait ni désir violent ni intention ferme. Donc l’homme par paroles ou par actions, peut réellement produire des prodiges, quand il est en tout conforme à ce qui précède (1).

Les paroles naissent à l’intérieur, formulées par les pensées de l’âme et le désir, et

(1) Bacon amène ses conclusions de loin, mais aussi il les établit avec tout le soin désirable; il s’appuie des autorités les plus recommandables à son point de vue ; en somme, dans le dernier alinéa, il nous décrit l’homme tel qu’il est quand il est arrivé par l’exercice et l’entraînement à pouvoir se dire mage.

elles sont émises par la trachée-artère. Le large passage par lequel elles sortent leur est commun avec les esprits, la chaleur, la vapeur, tout ce qui en général est engendré par l’âme et le cœur. C’est pourquoi le mal que l’on peut causer par paroles vient de l’intérieur selon la puissance de leur nature. Nous voyons en effet que par ces voies ouvertes sur le cœur et les organes intérieurs sortent la respiration, le bâillement, qu’il s’y fait des résolutions d’esprits et de chaleurs. Toutes ces choses nuisent quand elles proviennent d’un corps malade ou de mauvaise complexion et sont au contraire utiles et réconfortantes quand elles proviennent d’un corps sain et de bonne complexion. On peut ainsi produire des phénomènes naturels par la simple émission de la parole en ayant l’intention et le désir violent de réussir. Aussi, l’on dit non sans raison que la voix vive a une grande vertu, non pas qu’elle ait la puissance que lui attribuent les magiciens pour corrompre, comme ils le prétendent, mais elle peut opérer selon les lois naturelles (1).

(1) Il suit de là que Bacon refuse aux magiciens toute puissance réelle, quand ils veulent aller à l’encontre des lois naturelles, lesquelles sont inéluctables. Au contraire, le mage peut produire des phénomènes

C’est pourquoi il faut se diriger en ces choses avec prudence, car il est facile à l’homme de se tromper, et l’on trouve en présence deux erreurs : les uns nient tout ce qui est surnaturel, et les autres, dépassant la raison, tombent dans la magie (1). Il faut donc se garder de ces nombreux livres qui contiennent des vers, des caractères, des oraisons, des conjurations, des sacrifices, car ce sont des livres de pure magie. Tels sont: le Livre des offices des esprits , le Livre de la mort de l'âme , le Livre de l'art notoire (2) et d’autres en nombre infini, lesquels ne contiennent ni la puissance de l’art ni celle de la nature, mais les fictions des sorciers. Il faut, d’autre part, considérer que parmi les livres qui sont regardés comme magiques, il en est

prodigieux, parce que lui s’appuie justement sur ces îois, dont la connaissance parfaite constitue la partie la plus solide de sa science.

(1) Il faut donc se tenir à distance égale du scepticisme chauvin des officiels et de la grossière superstition du pa}rsan qui recèle le Dragon rouge ou le Petit Albert, et du dévot qui s’affuble de gris-gris, médailles, scapulaires et autres. Le Groupe ésotérique tient le juste milieu.

(2) Cette érudition nous paraît étrange chez un moine. Bacon n’était peut-être pas si orthodoxe qu’il veut bien le dire; il est probable que son esprit chercheur s’était adonné à la magie, à seule fin de savoir à quoi s’en tenir sur la portion de vérité qu’elle peut contenir.

qui ne le sont pas du tout et qui contiennent le secret des sages. D’autres sont suspects, d’autres ne le sont pas; un savant expérimenté nous apprend à les discerner.

Si quelqu’un trouve dans un de ces ouvrages quelque opération de la nature ou de l’art, qu’il le garde; sinon qu’il le rejette comme suspect, indigne du sage et illicite, car c’est le propre de traiter longuement le superflu comme si c’était le nécessaire. Car. ainsi que le dit Isaac au Livre des figures , l’âme raisonnable n est jamais arretée dans ses opérations, si elle n’est retenue par l’ignorance. Aristote veut, en son Livre des secrets , que l’intellect sain et bon soit apporté en tout ce qui est nécessaire à l’homme, avec cependant une certaine influence de la puissance divine. Au troisième livre des Météores , il dit qu’il n’y a de puissance que par Dieu, et, à la fin des Ethiques , il dit qu’il n’y a ni puissance morale ni puissance naturelle sans l’aide de Dieu. Lorsque nous parlons de la puissance des agents particuliers, nous n’excluons pas l’action directrice de l’agent universel et de la cause première. Car toute cause première influe plus que la cause seconde, comme il est démontré en la première proposition des causes.

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