‹ Lettre sur les prodiges de la nature et de l'artChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des expériences artificielles de perspective.

La configuration des rayons lumineux offre encore de nombreuses merveilles. On peut construire des appareils et des miroirs tels que ce qui est un paraisse multiple, et qu'un homme semble une armée, tels que l’on puisse faire apparaître plusieurs soleils ou plusieurs lunes. La nature elle-même rassemble quelquefois des vapeurs en sorte que l’on voit simultanément deux soleils ou deux lunes au firmament, et même trois soleils, ainsi que le raconte Pline au deuxième livre de son Histoire naturelle.

Une chose peut sembler multiple à l’infini, car une fois qu’elle a dépassé sa manière d’être, il n’y a plus pour elle de limites, comme l’enseigne Aristote au chapitre du Vide. C’est ainsi qu’à une ville ennemie on peut causer de grandes terreurs en faisant apparaître des multitudes d’étoiles ou d’hommes au-dessus

d’elle, en sorte que, terrifiés, ses habitants se dispersent. On peut aussi construire des appareils tels que des objets éloignés paraissent très rapprochés ; on peut ainsi lire des caractères très petits à des distances incroyables, et compter des objets minuscules. Nous pouvons faire apparaître des étoiles là où nous voulons. C’est ainsi, dit-on, que César, depuis le rivage de la Gaule, surprit à l’aide de grands miroirs la disposition et la situation des camps et des villes des habitants de la Grande-Bretagne. On peut aussi construire des appareils où les corps sont figurés de telle sorte que les plus grands apparaissent petits et réciproquement, ou ceux qui sont en haut semblent en bas et réciproquement, où les choses invisibles deviennent manifestes (1).

De même que Socrate découvrit dans les cavernes des montagnes le dragon qui infestait la ville et les campagnes par son souffle pestilentiel, de même on peut découvrir tout ce qui se passe dans les villes ou les camps ennemis.

(1) On ne peut se refuser à croire, en lisant ce qui précède, que Bacon connaissait le microscope et la longue vue ; il avait construit lui-même ces appareils d’une façon rudimentaire, il est vrai, mais ils étaient suffisants pour lui permettre de voir tout le parti qu’on en pouvait tirer. Il connaissait les miroirs concaves et convexes, les lentilles biconcaves et biconvexes et leurs propriétés optiques.

On peut construire des instruments tels qu’un homme puisse diriger où il voudra les influences vénéneuses et infectieuses. On raconte qu’ Aristote enseigna à Alexandre à retourner contre une ville l’influence pernicieuse d’un basilic que les assiégés avaient placé sur la muraille en face de son armée. On peut produire des apparences telles qu’un homme entrant dans une maison croirait voir véritablement de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, et, s’il se précipitait pour examiner le lieu, il ne trouverait rien. Nous n’avons donc nulle envie d’avoir recours aux illusions de la Magie, alors que la puissance de la science nous suffit.

Mais il y a encore des choses plus sublimes en notre pouvoir ; nous conduisons et rassemblons les rayons lumineux à l’aide de diverses réflexions et réfractions, à telle distance que nous voulons, de façon à brûler tout objet qui se trouverait en ce lieu (1).

Enfin le plus magnifique de tous ces ouvrages est une machine où se trouveraient

(1) Ceci est renouvelé d’Archimède au siège de Syracuse, il est vrai, mais c’est bien antérieur à Buffon. Bacon parle de cette expérience en homme qui l’a fhite personnellement ; ce qu’il dit, il l’a fait et de deux manières : par les miroirs et par les lentilles. Buffon et Lavoisier ont répété plus tard ces expériences intéresressantes.

figurés les corps célestes selon leur longitude et latitude et qui serait douée du mouvement diurne (1). Elle vaudrait plus qu’un royaume pour le sage. Ce chapitre suffira pour les illusions d’optique, quoique l’on puisse faire avec leur aide une infinité d’autres expériences.

(1) La possibilité d’une semblable machine inquiétait fort Bacon il avait dû chercher longtemps sans y parvenir la solution de ce problème ; il reparle plus loin de cette machine. S’il revenait de nos jours, quelle ne serait pas sa joie de voir son rêve réalisé! Le Conservatoire des arts et métiers notamment contient plusieurs machines semblables fort curieuses.

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