A MONSIEUR AN CELLE
1" Août 1854.
11 faut renoncer à V Hôtel de F/Z/e: à partir d'aujourd'hui, je suis obligé de rentrer dans ma vie occupée. — J'ignore si d'ici au 5 je trouverai quelques centaines de francs pour fuir A ;
mais, en tout cas, je ne peux pas rester, comme le joueur, sans un sol. Je ne vous demande pas les 1 00 fr. dont vous avez le reçu. Je sais que vous êtes épouvanté par l'argent que vous donnez, comme d'autres sont éblouis par l'argent qu'ils reçoi\ient. 100 fr., c'est au-dessus de vos forces. — Remettez purement 5o fr. — J'ai perdu le papier du Boji Pasteur. — Comme il faudra que j'aille vous revoir
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ces jours-ci (j'ai retrouvé voire Schiller), si je n'ai pas retrouvé cette lettre, je vous en demanderai une autre. — Ces 5o fr. sont uniquement pour moi; j'ai donné les 100 fr. à Madame Lemer.
J'ai reçu une interminable lettre de ma mère qui est partie sans venir me voir.
A MONSIEUR lîOSTEIN
Mercredi, 8 Novembre i854.
Monsieur,
Je n'accomplirais qu'avec timidité et défiance cette singulière démarche que je tente aujourd'hui, si Je ne savais que je parle à un homme d'esprit.
L'ouvrag-e que je vous envoie, et qui m'a donné un mal infini à trouver, — la Bibliothèque ne voulant pas le prêter, — la Revue rétrospective ayant disparu, — est à peu près inconnu; peut-être le connaissez-vous? — En tout cas, il ne fait partie ni des œuvres complètes, ni même des œuvres posthumes, et il n'y a guère que les fureteurs qui Talent lu. Depuis bien des années, j'avais l'idée que cet ouvrage aurait dans notre temps un vaste succès; un autre que moi aurait pensé à la Comédie-Française ou au Gymnase; mais le choix que je fais me paraît meilleur, d'abord à cause des qualités du directeur, mais aussi particulièrement à cause de son apparence, — permettez-moi de vous le dire, — paradoxale.
Je me suis dit :
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M. Hoslein a été l'ami de Balzac. N'est-ce pas vous, Monsieur, qui avez si bien fait la mise en scène de La Marâtre? — M. Hostein doit parfaitement bien comprendre la valeur d'un ouvrage qui a l'air d'un de ces rares précurseurs du théâtre que rêvait Balzac.
Dans les théâtres subventionnés, rien ne se fait, rien ne se conclut, rien ne marche; tout le monde y est timide et bégueule.
Puis, il serait curieux de vérifier si, définitivement,ce public du boulevard, si méprisé, ne serait \ pas apte à comprendre et à applaudir un ouvrage d'une merveilleuse portée, — je ne veux pas prononcer le mot littéraire qui appartient à l'affreux argot de notre époque.
J'ai pensé que les succès infatigables de votre ^ théâtre vous autorisaient à faire une éclatante tentative sans imprudence, et que Les Cosaques et Le Sanglier pouvaient bien, — à mettre les choses au pire, — payer la bienvenue de Diderot.
Si je voulais surexciter votre orgueil, je pourrais vous dire qu'il est digne de vous de perdre de l'argent avec ce grand auteur; mais, malheureusement, je suis obligé de vous avouer que je suis convaincu qu'il est possible d'en gagner.
Enfin, — irai-je jusqu'au bout? — car, ici, moi, inconnu de vous, j'ai l'air d'empiéter indiscrètement sur vos droits et vos fonctions, — il m'a semblé qu'un acteur merveilleux par sa véhémence, par sa finesse, par son caractère poétique, un acteur qui m'a ébloui dans Les Mousquetaires, — j'ignore totale-
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ment si vous pensez comme moi, — j'ai présumé, dis-je, que M. Rouvière pourrait trouver dans ce personnage de Diderot, écrit par Diderot (Hardouin), personnage où la sensibilité est unie à l'ironie et au cynisme le plus bizarre, un développement tout nouveau pour son talent.
Tous les personnages (ceci est une curiosité) sont vrais, M. Poultier, le commis à la marine, est mort très tard; j'ai connu quelqu'un qui l'a connu.
Les femmes sont nombreuses, toutes amusantes, et toutes charmantes.
Cet ouvrage est, à proprement parler, le seul ouvrage très dramatique de Diderot. Z,e Fils naturel et Le Père de famille ne peuvent pas lui être comparés.
Quant aux retouches, — je désire que votre sentiment s'accorde avec le mien, — je crois qu'elles peuvent être très rares et n'avoir trait qu'à des expressions vieillies, à des habitudes d'ancienne jurisprudence, etc., etc.. En d'autres termes, je crois qu'il serait peut-être bon de commettre, en faveur du public moderne, quelques innocents anachronismes.
Et maintenant permettez-moi, Monsieur, de profiter de l'occasion pour vous avouer que, depuis longtemps, je rêve à un drame aussi terrible et aussi singulier qu'on peut le désirer, et que, dans les rares moments où je puis y travailler, j'ai toujours devant les yeux l'image de votre étrange acteur. Il s'agit d'un drame sur l'ivrognerie. Ai-je
besoin de vous dire que mon ivrogne n'est pas un ivrogne comme les autres?
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mon profond respect, et permettez-moi d'avoir bon espoir.
A LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
Lundi, i4 Novembre i854.
Monsieur le Président,
Je serais fort heureux que MM. les membres du Comité voulussent bien me faire avancer par M. Godefroy la somme de 60 fr. Je dis 60 : mais, à la vérité, j'accepterais davantage très volontiers, comme aussi j'accepterais moins, — ce qui est, je crois, la meilleure définition d'un besoin urgent. M. Godefroy vous dira combien je dois peu, 80 et quelques francs. io, voulais, pour rendre mon indiscrétion moins visible, vous expédier une jolie nouvelle; mais, outre qu'il est fort difficile d'en obtenir l'insertion, je me suis aperçu hier que celle que je vous destinais avait 10.000 lettres de trop. Dans quelques Jours, cela veut dire huit Jours, je la remplacerai par un article.
Veuillez agréer. Monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments bien fraternels.
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A BARBEY d'aUREVILLY
Mercredi, 20 Décembre i854.
Mon cher Monsieur,
Je suis allé bien souvent chez vous pour vous serrer la main, mais je n'ai eu aucune chance; — j'envoie à tout hasard ce matin chez vous, pour vous demander un petit service. — Je suis tout abêti et tout malade, je n'ai absolument rien à lire, et de plus j'ai promis à une dame, qui en a grande envie depuis longtemps, de lui faire lire quelque chose de vous ; — si vous pouviez remettre à cet homme n'importe quoi de \ous, La Bague, Le Dandysnie, Germaine, La Vieille Maîtresse, L'Ensorcelée, — je ne suis pas perdeur de livres, — vous me rendriez fort heureux. — Si cet homme ne vous trouve pas, et si vous êtes encore en prison, — j'enverrai de nouveau chez vous, un autre jour.
Si vous vouliez être tout à fait aimablcj vous joindriez à cet envoi une note de vos différents ouvrages, avec les noms des libraires, — note dont j'ai besoin depuis longtemps.
Votre grand article sur Monselet a fait sur ce pauvre garçon un effet de tous les diables. Il était à la fois très heureux et très malheureux. J'ai fait ce que j'ai pu pour lui persuader qu'il devait être très heureux. — S'il se fût agi de moi, j'eusse été très malheureux. Adieu, Monsieur, croyez-moi, pour toujours, votre ami et votre admirateur.