‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 28 sur 80 · A MONSIEUR DUCESSOIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DUCESSOIS

Mercredi, 1 1 h.

On peut compter sur moi, ce soir, à 6 h., comme le demande M. Aubryet, et comme je l'ai dit, il y a deux jours, à M. Théophile Gautier.

Je prie M. Ducessois de m'envoyer l'adresse exacte de mon frère.

A POULET-MALASSIS

26 Mars 1859,

Mon clier,

Vous avez dû recevoir le billet hier, 25, mais à 6 h. du soir. Cependant, votre lettre de ce matin m'inquiète. 11 faut m'écrire un petit mot, tout de suite. Je ne pars que mercredi.

J'ai rencontré de Broise, qui m'a reproché de l'avoir fait priver de ses droits politiques, et qui m'a dit vous avoir écrit pour vous prier de ne faire du Gautier qu'un tirage minime, attendu que c'est un ouvrage d'une nature toute parisienne. Je ne sais pas au juste ce qu'il entend par là, si ce n'est que Gautier est inconnu au-delà de Paris et que l'article est inintelligible ailleurs. Je n'ai jamais eu de prétentions à un tirage exorbitant, mais je ne ne veux pas d'un tirage ridiculement petit, et je ne veux pas que vous ayez l'air d'im-

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primer quoi que ce soit de moi par complaisance. L'article continue son tintamarre. Il paraît que c'est une monstruosité. Chez Techener, c'a été un scandale. Dites-m'en votre avis.

J'aurai la lettre de Victor Hug-o, à Honfleur.

A LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES

2G Mars 1859.

Monsieur le Président,

Un accident douloureux me retient à Paris et m'empêche de retourner chez moi. Il me faudrait quelque argent pour pallier ce malheur imprévu. J'ai osé croire qu'une demande de 3oo fr. ne serait pas repoussée par vous et par mes amis du Comité.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

A POULET MALASSIS

Vendredi, 29 Avril iSSg.

Mon cher ami,

Le Théophile Gautier? — Voici une nouvelle épigraphe à ajouter.

Vous avez l'article; il est donc inutile que je vous l'envoie.

Faites bien mousser le texte, afin que ça ait l'air d'une brochure respectable.

LETTIIES 1859 195

Et le portrait ?

Enfin U Opium est fini; cela va paraître. Il est indispensable que nous fassions aussi une brochure: U Opium et le Haschisch, en sous-titre : L'Idéal artificiel, hTOchure composée de cinq feuilles delà Revue contemporaine, presque un livre. Nous sommes sûrs de la vente d'une pareille brochure, et de plus nous déchargeons d'autant les malheureuses Curiosités, qui se trouveront ainsi composées généralementd'articles ayant trait aux beaux-arts, eiqui n'attendent plus pour être réimprimés que l'apparition du Salon de i85g (finijCt que je livre ce soir ou demain), des Peintres espagnols et des Peintres idéalistes que je ferai en Mai.

Je serai heureux d'avoir votre opinion sur le Gautier. Rappelez-vous qu'il y a des fautes dans L'Artiste, et qu'il faut que je lise les épreuves une seule fois (à Honfleur) : si vous faisiez cela tout de suite, je vous les corrigerais en une heure. Je vais avoir un peu de loisir.

J'ai lu, à Paris, des lettres de vous, où il y avait du découragement. Si vous vous découragez, alors vous courrez de vrais dangers. Je ne veux pas que vous perdiez la tête pour si peu, et rappelez-vous que ce n'est pas seulement l'égoïsme qui parle, mais l'amitié. Il y a eu quelques instants où votre situation était très belle. Cela peut se retrouver, et facilement.

J'ignore quand j'aurai le plaisird'ailerà xiiençon. J'ai cependant de grandes nouvelles et de grands

igÔ CHARLES BAUDELAIHE

projets à vous expliquer; mais c'est long. Présentez mes amitiés à toute votre famille.

Un mot, je vous prie, dans votre réponse, relativement au Lamotte-Valois.

Maintenant, chose grave comme un post-scriptum : je suis revenu ici pour travailler avec rapidité et compenser le temps que m'a fait perdre à Paris un gros accident.

Vous recevrez cette lettre et ce billet, samedi 3o. Il faut que je verse, le 3 Mai, 120 francs à la PJ aison de santéj plus 3o fr, à la garde-malade. Je ne puispas aller à Paris. Profitez du samedi (demain) pour escompter ce papier, payable ici, chez ma mère (où aucun protêt n'aura jamais lieu), et, dès dimanche, envoyez i5ofr. (un billet ou un mandai) à M. le directeur de la Maison municipale de santé, 200, Faubourg Saint-Denis. Vous direz, dans votre lettre, que vous envoyez cela de la part de M. Baudelaire, pour la pension de M^'"^ Jeanne Duval, qu'il y a 120 fr. pour la pension, et que les 3o fr. doivent être remis à la malade elle-même, pour sa garde. Le reçu sera remis à M'^® Duval. Quand même tout cela vous ennuierait beaucoup, je compte sur votre amitié. Je ne veux pas qu'on mette ma paralytique à la porte. Elle peut-être en serait contente, mais moi, je veux qu'on la garde jusqu'à épuisement de tous les moyens de guérison.

Il est bien entendu que vous faites une lettre chargée. La leltre, partant dimanche, arrive à

Paris, le 2, la veille du jour où il est nécessaire de faire inscrire la pension de nouveau.

Le billet (que j'avais d'abord fait à un mois, et que j'ai renvoyé à deux, après avoir consulté mes recettes) est de 160 fr.ïl restera donc iofr.,sur lesquels portez l'escompte. De ce qui restera, vous ferez faire un petit mandat que vous m'enverrez à Honjleur.

A propos, ma mère a payé plus de i.o35 fr. pour la traite, mais je ne me rappelle plus la différence.

Merci pour vos costumes.

Tout à vous.

J'ai encore bien d'autres choses à vous dire, mais j'ai vingt lettres à écrire, aujourd'hui.

Répondez-moi, demain.

Croiriez-vous que cet imbécile de Galonné a jeté les hauts cris, en lisant Le Voyage? Depuis qu'il est sûr de marcher, il est redevenu tatillon, et ultra-rédacteur en chef. Et il a l'effronterie de me tourmenter pour avoir do nouveaux vers. // n'en aura pas. Il va avoir son Opium ; et je lui ai donné ma parole qu'en Juin je lui ferais deux nouvelles assez longues, qu'il paierait comptant (soit en billets, soit en argent), à vous, bien entendu.

Nouvelles Fleurs du Mal faites. A tout casser, comme une explosion de gaz chez un vitrier. Mais, quoi que me dise la dame de Galonné, elles iront ailleurs que chez elle !

Réponse, tout de suite. — Plaignez-moi, et

ig8 CHARLES BAUDELAIRE

aimez-moi, car je suis furieux, — de tout ce qui m'arrive, de tout ce que je lis, — et mécontent de tout ce que je fais.

Puisque je vous cause du tintouin, il faut bien que je vous fasse rire un peu. Sachez que, pour remettre mon cerveau à l'endroit, je viens de relire (pour la première fois, depuis vingt-cinq ans peutêtre) la Grandeur et décadence des Romains, le Discours sur r histoire universelle, çX Les Natchez. Je deviens tellement l'ennemi de mon siècle que ^OH^jSans en excepter une ligne, m'a paru sublime.

Toutes les fois que vous serez trop abattu, faites comme moi.

Il faut ajouter à ce que je vous disais tout à l'heure à propos des Curiosités : que, si nous faisions deux volumes, nous risquerions de faire un four, et d'être dédaignés et oubliés; tandis qu'un seul volume dedissertations estfacilementdigeslible.

Avez-vous lu l'élog-e insensé de 3Iirèio, par le vieux mauvais sujet? A propos de M. Mistral, il a eu soin de ne pas rater l'inévitable calembour :

un nom beau comme un surnom!

un poète plein de souffle !

A POULET-MALASSIS

lerMai iSSg.

Je vous remercie tout d'abord, de tout mon cœur, pour votre ponctualité et votre complaisance. Le Gautier. — Je ne veux pas renoncer au por-

LETTRES l85f) 199

trait. Ou de Broise fera tirer tout de suite les frontispices dont il aura besoin plus tard, ou le frontispice de ma brochure sera semblable à celui à' Emaux et Camées.

Cependant, comment fait-on pour tirer des épreuves d'estampes à plusieurs teintes ? Ne peut-on pas couvrir, avec une matière étrangère (qu'on retire plus tard), les parties qu'on ne veutpas reproduire? Il est évident qu'il y a un moyen, et que ce moyen n'est pas de ma compétence. Postérieurement, nous ferons tirer le titre en lettres bizarres. En somme, deux tirages, comme pour les ornements rouges et noirs.

Le portrait est une garantie de vente.

Les deux épigraphes se font antithèse, et il est évident pour moi que le vertueux et pédant Laprade avait lu UArtiste.l^n caractère très petit pourrait nous tirer d'affaire. L'idée du verso n'est pas absolument détestable. Quand recevrai-je l'épreuve? Il y a des fautes dans L'Artiste.

Opium et Haschisch. — Un joli petit livre. Je compte là-dessus pour rentrer un peu en circulation. Vous serez satisfait de L'Opium; ce sera brillant et dramatique. Au total : quatre-vingts pages de la Revue contemporaine. Je suis sûr de la vente.

Galonné marchera, je le sais, et il ne m'est pas permis de vous dire pourquoi. Vos 3. 000 fr. ne me sortent pas de la tête. Voici ma situation : je lui dois toujours ses 5oo fr., moins le salaire de la Danse macabre, 45 fr. — Son Opium (que je relis maintenant) étant livré commence une série de

CUARLES BAUDELAIRE

sommes pour vous. C'est en pensant à vous que j'ai exi^-é de lui la promesse que, si je lui livrais deux fortes nouvelles en Juin et Juillet, publiées ou non publiées, il les paierait en arg-ent ou en billets, tout de suite.

Vous me prenez donc pour un ingrat ou un imbécile? De vers, il n'en aura plus.

Vous me dites que vous avez relu mes vers. Vous auriez bien mieux fait de relire la Méthode de composition d'Edgar Poe [Revue française).

Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Je vois que votre esprit versatile subit toutes les températures. Si je pouvais courir à Alençon, j'y courrais tout de suite, non pas seulement pour m'amuser un peu, mais pour vous secouer. Vous voilà tout aux brochures politiques, et vous oubliez qu'il est dans la nature humaine de toujours dépenser 5 fr. pour acheter un roman, ou une stalle, au spectacle. Je ne vous remercie donc pas du tout de l'honneur que vous voulez bien faire exceptionnellement pour mes livres.il/es Fleurs du Mal resteront; mes articles critiques se vendront, moins rapidement peutêtre qu'en un meilleurtemps, mais ils se vendront.

Quand même la guerre voyag-erait de l'Italie sur le Rhin, les hommes voudront lire les disputes littéraires et les romans; et c'est surtout quand tout le monde perd la tète qu'il y a bénéfice, et gros bénéfice, à ne pas la perdre. Bien au contraire de vous, J'ai peur, pour vous, de cette négligence relativement aux choses littéraires.

Des quatre-vingts pages de la Revue contem-

LITTPiES I0O9 201

poraine, i! faudra ïa.\^^, s'il se peut, deux cent cinquante pages.

Vous me parlez sans cesse de vos dettes. Je suis convaincu qu'avec un peu d'ingéniosité, vous pourriez résoudre la question. Mais je ne connais pas assez vos affaires pour vous donner un conseil.

Ecrivez-moi moins tristement, si vous pouvez, et soyez toujours aimable. Mes compliments à votre famille.

M. Mistral, auteur de Mirèio, est un poète patoisant, cornaqué par Adolphe Dumas. Le mauvais sujet a regretté qu'il ne fût pas tout à fait sauvage. Il a vu avec douleur que M. Mistral, par ses commentaires, avait prouvé qu'il savait le français. D'ailleurs, ce charabiaïsant est l'étoile du moment.

J'attends un mot de vous. Blanchissez vigoureusement le texte.

A POULET-MALASSIS

Honfleur, Mercredi, 4 Mai iSSg.

Je VOUS en prie, mon cher ami, écrivez immédiatement vous-même au directeur de la Maison municipale de santé, 200, Faubourg Saint-Denis, pour lui affirmer que vous lui avez envoyé i5o fr. par le chemin de fer d'Alençon, frais d'envoi payés (pour M"e Duval).

Ecrivez, de plus, au directeur du chemin de fer, pour vous plaindre.

Hier 3, rien n'était arrivé.

J'espère que votre lettre aura pour résultat de faire patienter le directeur de la Maison pendant quelques heures, et l'argent se retrouvera.

Cet accident est d'autant plus déplorable que les médecins viennent de décider que la malade n'était pas en état de sortir.

Si j'avais eu de l'argent, je me serais servi du télégraphe électrique.

J'attribue cela à quelque étourderie, une fausse adresse, par exemple.

Mais je réfléchis que le directeur du chemin de fer et le directeur de la Maison du Faubourg Saint- Denis n'auront vos lettres que le 6, au matin. C'était le 3 qu'on attendait l'argent.

Pour faire tout pour le mieux, comme vous avez sans doute un reçu du chemin de fer, ne pourriezvous pas l'enfermer dans la lettre que vous adressez au directeur de la Maison du Faubourg Saint- Denis, 200?

Je vous cause bien de l'ennui, mais jugez de mon inquiétude! — Donc, pour le Gautier, attendons. Sans doute, il faut des lettres élégantes et contournées, mais par qui ? J'y songerai.

Tout à vous, mon cher ami.

Il est évident que, sans télégraphe électrique, l'administration du chemin de fer à Alençon doit pouvoir, dans la journée de demain 5, vous donner toutes les explications désirables. Aviez-vous écrit une lettre explicative au directeur, en expédiant cet argent ?

A POULET-MALASSIS

Dimanche, 8 M;ii 1809.

Mon cher,

Je vous fais de profondes excuses pour ma stupide réclamation. J'ai été abusé par une lettre de cette terrible femme (pas écrite par elle-même, puisqu'elle ne le pourrait pas) qui me disait qu'on n'avait rien reçu. Dans son malheureux cerveau abêti par la maladie, elle avait trouvé ce moyen ing-énieux de se procurer deux fois l'argent, sans penser à la facilité delà vérification. Ma mère, à qui j'avais voulu, le 4, emprunter tout de suite i5o fr., en attendant que votre argent se retrouvât, m'a fait une scène abominable, à laquelle j'ai riposté. Ma mère en est malade. Et moi-même, depuis le 4? je suis au lit, avec l'estomac et les intestins barrés, et une névralgie qui voyage selon les changements de vent, et dont les lancinations sont si vives que je ne peux pas dormir.

Tels sont les résultats de la colère et de l'inquiétude. Il faut que cet état finisse, car travail et argent et temps, c'est tout un.

Pardon de nouveau, et saisissez les occasions de m'écrire. Vos lettres me sont évidemment une distraction.

Votre traduction de ce livre autrichien est une

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excellente idée ; vous me direz si cela se vend bien.

N'oubliez pas vos frontispices à' Emaux et Camées.

Tout à vous.

Prenez bien garde à votre .J'ai eu des acci-

dents variés, plusieurs années,après une apparente guérison.

^ Puisque vous ferez votre prison à l'hôpital, vous devriez en profiter pour vous soigner.

Faudra-t-il alors adresser mes lettres à l'hôpital?

Rappelez à Duveau l'orthographe de mon nom.

Si (VOUS trouvez, dans un carton ou dans vos armoires, quelque gravure à légende dont les lettres soient ornées de fions (!;!:énéralement, des lettres majuscules, italiques hollandaises), servez-vous-en comme d'une indication ou d'un conseil.

Duveau?

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