‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 36 sur 80 · A JOSÉPHIN SOULARY · texte numérisé non relu

A JOSÉPHIN SOULARY

Le 23 Février 1860.

Monsieur et ami,

(Vous permettrez ce titre que je sollicitais de votre part) je n'aurais certes pas attendu une lettre de vous pour vous remercier de votre volume, si j'avais su où vous adresser mes remerciements. Je l'ai relu, pour la troisième fois, car je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes pour moi une vieille connaissance, et que, dès que votre ouvrage parut, j'en sus goûter la saveur toute particulière, toute la vinosité.

J'ai trouvé, avec la plus grande jouissance, dans cette nouvelle édition, des morceaux qui m'étaient inconnus, entre autres le sonnet adressé à un correcteur d'épreuves, que je juge une merveille. Mais, à ce sujet, permettez-moi (puisque vous voulez être l'ami d'un pédant, le malheur viendra de vous) de vous présenter quelques observations.

Vous donnez le pressentiment et le goût de la perfection ; vous êtes un de ces hommes très privilégiés, faits pour sentir Vart dans son extrême

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recherche ; donc, vous n'avez pas le droit de troubler notre plaisir par des heurts et des cahots. — Or, à la fin de ce sonnet, il y a cette phrase (que je traduis en prose) : Il faut que, dans un autre monde, tu aies commis un bien grand péché d'orgueil^ pour que Dieu te condamne ici à, etc.. Le /}o«r est esquivé dans la traduction poétique. Il est possible que ce ne soit pas une faute de français, rigoureusement parlant, mais c'est d'un français que M. Soularj, qui ne peut pas être gêné par la mesure, ne doit pas se permettre.

Parce que je lis si soigneusement, vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas? J'aurais d'ailleurs tant de choses flatteuses à vous dire. Vous savez imiter les élans de l'âme, la musique de la méditation; vous aimes l'ordre; vous dramatisez le sonnet, et vous lui donnez un dénouement ; vous connaissez la puissance de la réticence, etc.. Toutes ces belles facultés vous feront estimer de tous ceux qui savent méditer ou rêver; mais, puisque vous semblez désirer que j'use avec vous d'une franchise absolue, je vous dirai que vous devez (comme moi) faire votre deuil de la popularité. Mauvaise expression, puisqu'on ne peut être veuf que de ce qu'on a possédé. Il est vrai que, pour nous consoler, nous pouvons dire avec certitude que tous les grands hommes sont bêtes ; tous les hommes représentatifs, ou représentants de multitudes. C'est une punition que Dieu leur inflige. Nous ne sommes, ni vous ni moi, assez hâtes pour mériter le suffrage universel. Il y deux autres hommes, admirable-

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ment doués, qui sont dans ce cas : M. Théophile Gautier et M . Leconte de Lisle. On peut dire aussi que nous aurons des jouissances très énergiques et très subtiles, qui resteront inconnues à la foule. Croyez, cher Monsieur, que je suis, de tout mon cœur, votre bien dévoué.

A POULET-MALASSIS

23 Février 1860.

Encore un malheur.

Je me trouve, ce soir, après avoir compté sur T et C ,dansla nécessité d'escompter les i.oi3 chez Gélis et Didot, qui commenceront par prélever les derniers 36o fr. de la déconfiture Morel qui retombent sur moi.

Avant de prendre un parti, n'ayant pas même le temps de vous consulter, j'ai beaucoup réfléchi. Je remarque que le billet C , qui est de 760 fr., ne tombe que le 28.

Demain matin, au plus tard, je vais chez Gélis. i.oi3, moins 36o et 20 fr. environ, se réduiront à 633 fr. qui, joints à ce que j'ai, feront t.i63. Le billet d'Asselineau payé, il me restera 363 fr.

Le billet que je vous envoie est appuyé d'une délégation des 4oo fr. que je destinais à ma mère, mais il faut obéir aux circonstances, et je ne veux pas augmenter une dette que j'aspire à diminuer.

Ma situation exacte, vis à vis de ce de Rode, est celle-ci : à plusieurs reprises,il m'a promis le paie-

ment intégral du reste à' Eurêka. Une querelle est survenue, étrang-ère à l'arg-ent. Bien que j'aie à à me plaindre de ces gens-là, laissez-moi le temps de l'avertir de celte délégation. Si, par rancune, — il est si bête ! — il relirait sa parole et ne voulait payer qu'après impression, sachez que l'avantdernière partie paraît dans les premiers jours de Mars, et la dernière, dans les premiers à' Avril.

Expédiez-moi vite, à moi ou à G , les 4oo fr., qui se réduiront sans doute à 394.

J'écrirai demain à de Rode. Et puis vous signifierez la chose, si bon vous semble, autrement que par une lettre.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je souffre de l'ennui que vous allez éprouver.

Quant à votre excellent conseil, il sera suivi.

P. S. — Je ferai cependant demain quelques efforts pour emporter le tout de chez Gélis, mais je n'y compte guère.

A GHAMPFLEURY

28 Février 1860.

... Si vous voyez Wagner avant moi, dites-lui que ce sera pour moi un grand bonheur de serrer la main d'un homme de génie, insulté par toute la populace des esprits frivoles...

A POULET-MALASSIS

29 Février 1860.

Mon cher,

Votre lettre de ce matin m'a causé une vive irritation.

On perd des feuillets, je supplie pour qu'on les cherche : pas de réponse. Je les recommence, je supplie pour qu'on me dise si le raccord est juste : pas de réponse.

Et toujours des tirages avant que les épreuves {renvoyées le jour même) soient arrivées à l'imprimerie !

C'est à avoir envie de faire le mouchard et de supplier le gouvernement,NotrePère, de supprimer ces g-ens-là!

Pour l'arg-entj autre bêtise : le compte de ce qui a paru est de soixante-trois pages, c'est à dire de quatre feuilles (600 fr.), pins une page.

Ce qui reste à publier (partie étant à Genève, et partie chez moi) fait quarante cinq pages, environ. Donc, j'ai raison. J'ai trop l'habitude de ces choseslà^ pour me tromper de plus que d'une somme insignifiante.

Donc^ J'ai reçu O20 fr., et il a paru soixantetrois pages.

J'éprouve une telle irritation, à propos de tant de sottises, queye suis prêt à vous envoyer la, fin du manuscrit, qui est là, devant moi. Vous ne le donnerez qu'en échange d'argent. Ils ont de quoi

faire un numéro, s'ils ne veulent pas tout mettre d'un coup.

D'ici là ne bougez pas, n'écrivez pas.

Ainsi, nous commençons Les Paradis avec le commencement de Mars. Sérieusement, et de bonne foi, pouvons-nous composer cela en un mois? Et Les Fleurs, en un mois ? Si, à la fin de Mars, je n'ai pas fait les trois dernières pièces restées à Honfleur et la préface, je les sacrifie. J'ai maintenant vingt-six pièces inédites, en comprenant les cinq derniers sonnets que je vous ai envoyés.

Vous m'appelez Philis, pour me faire comprendre que vous désespérez, à force d'espérer. J'irai flâner chez le mon.stre,ei jepousserai mes plaintes.

A POULET-MALASSIS

Vous avez raison. Strictement, la volonté n'est pas un organe. Et cependant j'aurais voulu, par cette violation du langage, faire comprendre quelque chose. Si je disais que c'est unjluide^ vous le supporteriez. Pourtant, je me range à votre avis : il ne faut pas taquiner les habitudes de l'esprit public. — De même, et pour la même raison, je me range à votre avis, relativement à : ce sont..., au lieu de: c'e5/c/e5...,qui, quoique vous en disiez, est d'une langue plus pure (Pascal, Bossuet, La Bruyère, Balzac, Honoré de Balzac, etc., etc. ..Nous avons ainsi des habitudes idijosin-chrâsiques, comme ditCharapfleury, qui nous poussent à parler autrement que ceux de notre siècle.

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Je viens de chiper chez Michel La Raison d'Etat, de Ferrari, Bien que la pétulance italienne, l'abondance d'improvisation amènent quelquefois un style lâché, bousculé, c'est généralement très beau. La préface surtout '(il faut absolument que vous lisiez cela) est d'une certaine éloquence éthéréenne, fataliste, résignée, qui fait penser aux meilleurs morceaux delà plus pure beauté classique française. Le chapitre sur Machiavel, de qui cependant Ferrari se détache, est aussi très étonnant. En somme, c'est partout le génie qui pactise avec le Destin : Laissemoi comprendre tes lois, et je te tiens quitte des vulgaires jouissances de la vie, des vides consolations de l'erreur.

Je relis mes comptes, et je vous renvoie ce résumé qui servira à vérifier le vôtre. lo Mai, i.ooo. i.ooo; chez Roussel, Hôtel de Dieppe, plus honnête que l'homme du quai Voltaire. — 4oo, rue des Beaux-Arts. — 20 Mai, i.oi3. — 2,3 Mai, 820. Ainsi, nous commencerons par escompter un billet de vous chez Gélis, et puis un billet G ou D , à Alençon, pour subvenir aux i.l\oo

du 10 Mai.

Ainsi, il faut aller très vite pour Les Fleurs, dM risque de jeter un livre en plein été. Je devrais partir tout de suite pour Honlleur. Je tiens à toucher d'abord un millier de francs. Je suis convaincu que ce 10 va venir. En mettant les choses au pire, je pars à la fin du mois, je sacrifie, s'il le faut, la préface et les trois morceaux commencés,

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et cette mise en ordre qui vous préoccupe tant sera l'affaire d'une heure.

Il est évident que, demain ou après demain, nous aurons réponse du S

Le Bracquemond m'inquiète.

Bien à vous.

Je vous recommande bien cette épreuve. Vous verrez pourquoi.

A MADAME SABATIER

4 Mars 1860.

Si je vous dis que j'ai des chagrins énormes, que jamais je n'ai connu pareil orage, que j'ai besoin de solitude, vous ne me croirez pas. Mais, sijevous dis que j'ai le nez rond, gros, et rouge comme une pomme, et que, dans ces cas-là, je ne vais même pas voir les hommes ( à plus forte raison, les femmes), je suis sûr que vous me croirez.

La grande difficulté était levée. Car j'ai rencontré Feydeau, qui n'a pas lâché une si belle occasion d'entendre parler et de parler de lui. Par bonheur, prévoyant ce cas, je m'étais préparé dans le silence. J'ai rassemblé toute mon audace, et je lui ai dit : Votre ouvrage est sublime, etc., mais, etc... 11 m'a bien fait voir qu'auprès de lui les mais sont mal reçus. Savez-vous bien, je parle sincèrement, qu'il m'embarrasse plus que Victor Hugo lui-même, et que je serais moins troublé pour dire à Hugo : Vous êtes bête, que pour dire à Feydeau : Vous n'êtes pas

toujours sublime? — Et puis, le soir (ceci comptera dans mes malheurs), au milieu d'une foule où je me croyais bien en sûreté, un Juif, de votre connaissance, M. H , s'est cramponné à moi et m'a tenu des discours d'atelier avec tant d'acharnement que j'ai cru que j'allais ra'évanouir ou lui sauter dessus.

Vous voyez qu'avec vous j'aime la médisance. S'il est vrai qu'on doive toujours ménager ses complices, je voudrais vous dire trop de mal de tout le monde, afin de ne plus pouvoir me séparer de vous.

Je suis bien aise que vous ayez remarqué la phrase sur vos yeux. Le fait est qu'ils sont fort laids (quand ils le veulent).

Je crois sérieusement que je vais entrer dans des horizons plus gais, et que, cette nouvelle semaine, j'irai moi-même vous demander pardon d avoir fait semblant de vous oublier. J'aurai sans doute l'album.

Tout à vous, de tout cœur.

A POULET-MALASSIS

9 Mars 18G0.

M. de Galonné me prie de faire renouveler le billet de 36o fr,, qui incombe uniquement à lui, et n'était pas, comme celui de 5oo fr.^ porté dans les frais à supporter par la caisse. Il y avait une

nuance entre les deux billets. Il désire que je ne me serve pas de la maison Didot et Gélis, pour une raison que j'ai devinée êlre une petite raison d'orgueil.

Peut-il, appuyé par ma prière, compter sur cette complaisance de votre part ?

Ce nouveau billet serait, comme celui de 5oo fr. (qui tombait le 5), revêtu des sacrements de l'Administration, et il serait naturellement représenté par un manuscrit de moi. (Entre nous, je crois que ce sera le dernier.)

Et Les Paradis ? Nous n'avons plus que neuf mois et demi, pour quatre volumes.

Tout à vous.

Vous me ferez sérieusement plaisir, parce que vous m'épargnerez ainsi des courses.

Je tourne ma lettre, pour vous demander, très sérieusement, s'il ne vous conviendrait pas d'être l'éditeur de l'album Méryon (qui sera augmenté) et dont je dois faire le texte. Vous savez que, malheureusement, ce texte ne sera pas selon mon cœur.

Je vous préviens que j'ai fait une ouverture à la maison Gide...

Ce Méryon ne sait pas se conduire; il ne sait rien de la vie. Il ne sait pas vendre ; il ne sait pas trouver un éditeur. Son œuvre est très facilement vendable.

LETTRES 1860 . a^î)

A POULET-MALASSIS

1 3 Mars 1860.

Voici encore des vers. Nous en sommes maintenant à vingt-cinq pièces, sans compter trois morceaux commencés: Dorothée^ idéal de la beauté noire ; La Femme sauvage, àéàiée à une petite-maîresse, et Pliitiis, l'Amour et la Gloire; enfin, une préface commencée ; tout cela resté à Ronfleur. Comme je vous l'ai dit, il faudra absolument quïi la fin de ce mois je retourne là-bas, au moins pour mettre le livre en ordre, et, si ces derniers morceaux ne sont pas finis, je les sacrifierai, mais avec reg^ret. Je viens de relire ces vingt-cinq morceaux, je ne suis pas tout à fait content ; il y a toujours des lourdeurs et des violences de style. — A ce sujet, avez-vous reçu Obsession et Un fantôme ? Que pensez-vous des deux derniers tercets du premier sonnet d'Un fantôme? J'ai tourné et retourné la chose de toutes les façons. Quand le spectre fut devenu tout à fait grand, je reconnus madame une telle, voilà qui est français, mais ceci :

A sa légère allure orientale (l'allure du speclre), Quand il atteint sa totale grandeur.

Je reconnais ma belle visiteuse... ?

Il y aura toujours des cas embarrassants. Je continue à douter que nous puissions faire deux volumes en six semaines. Il faudra que nous

CUARLES BAUDELAIRE

pensions, surtout pour Les Fleurs, à des affiches, des annonces et des réclames. Si vous me trouver exigeant, et si vous avez peur du de Broise, J'y mettrai de mon argent. La nature tout à fait impopulaire de mon talent me défend de nég'liger les moyens grossiers : (citations, quelques jours avant la mise en vente ; affiches, annonces et réclames, pendant la vente) .

J'ai donné, hier soir, le sonnet à Nadar; il m'a dit qu'il n'y comprenait rien du tout, mais que cela tenait sans doute à l'écriture, et que des caractères d'imprimerie le rendraient plus clair. — Quant à la deuxième pièce, celle dédiée à Guys, elle n'a pas avec lui d'autre rapport positif et matériel que celui-ci : c'est que, comme le poète de la pièce, il se lève généralement à midi.

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