‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 41 sur 80 · A LOUIS MARTINET · texte numérisé non relu

A LOUIS MARTINET

Cher Monsieur,

Je suis bien désolé qu'un morceau de critique, composé dans un système d'absolue admiration pour notre ami Daumier ne puisse pas vous plaire» dans sa totalité. J'ai fait de longues études sur le comique et sur la caricature. Puisque vous croyez (autant que je puis le deviner, d'après votre petit mot) que mon article ne puisse pas être publié sous le régime de Napoléon III et de Walewski !«'' (il l'eût été sous M. Fould), il faut, simplement, le supprimer). Croyez que j'ai pour vous un sincère dévouement, mais je ne puis pas me soumettre à des

circonstances. J'ai pris l'habitude, depuis mon enfance, de me considérer comme infaillible.

Je crois que je dois vous céder dans tous les cas où vous croyez que je puis vous nuire. Mais votre croyance est fausse et le résultat d'une timidité folle, et je suis convaincu que l'article paraîtrait, avec un bénéfice déplaisir pour tout le monde, et sans danger pour vous. Cependant, supprimons-le.

A bientôt. Je saurai vous dédommager.

Ayez la bonté de garder mes feuillets : je n'ai pas de double.

Tout à vous.

A POULET-MALASSIS

Mon cher ami,

Je n'avais pas besoin de votre lettre; car, depuis plusieurs jours, je retourne tout cela dans ma tète, et la visite à Hetzel était faite. J'allais donc vous écrire.

Je suis désolé de vous affliger; mais, malgré le terrible mot, répété si souvent : Nous sombrerions, je suis contraint de vous demander peut-être l'impossible, enfin un grand acte de dévouement, en réservant toutefois de faire, après paiement, la grande expédition des courses et de boucher quelques jours après, en partie ou en totalité, le trou fait à vos affaires personnelles. Je vous fais juge : 25 Mars, i.ooo. T (impossible).

25 Mars. 5oo. S (impossible).

3os

CHARLES DAUDELAIP.!

25 Mars. 35o. G (impossible).

I Avril. 5oo. L (impossible).

10 Avril. 1,100. H La navette est donc impossible, puisque tous les escompteurs figurent cette fois au grand complet. Vous pourriez peut-être, chez L et chez

G , faire passer du papier par un autre que par moi; car il faut que vous sachiez que, pour comble de malheur, je suis poursuivi actuellement pour 1.900 fr. de billets protestés (dont 600 seulement me concernent directement). Or, S et G sont mêlés à cela. Vous devinez le danger.

Maintenant, Hetzel. Le banquier d'Hetzel a suspendu ses paiements. Il se sert maintenant (une fois par mois) du Comptoir d'escompte, — une fois par mois, c'est à dire du 25 au 3o. J'ai causé avec lui. Il prendra volontiers vos billets; mais je sais que, la première fois, le Comptoir national les lui avait refusés, et que c'est son banquier qui, finalement, les avait pris. Il m'a offert d'escompter en Belgique, mais je crois que la maison à laquelle il s'adressera là-bas vient de péricliter, par suite de l'atlaire Mirés.

De plus, il m'a dit que, dans quelques mois, il se chargerait volontiers, avec votre agrément, des Réflexions sur quelques-uns de ni.es contemporains. Quant aux Curiosités, il noas engage vivement à changer le titre, qui, dit-il, contient un bouillon, la matière fût-elle très amusante.

Je veux ajouter quelques mots, de ces mots que je

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ne peux dire qu'à vous. Depuis assez longtemps, je suis au bord du suicide, et ce qui me retient, c'est une raison étrang-ère à la lâcheté et même au regret. C'est l'orgueil qui m'empêche de laisser des affaires embrouillées. Je laisserais de quoi payer , mais encore faudrait-il des notes soig-nées pour la personne chargée de régler tout. Je ne suis, comme vous savez, ni pleurnicheur, ni menteur. Depuis deux mois surtout, je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. Je me suis senti attaqué d'une espèce de maladie à la Gérard, à savoir la peur de ne plus pouvoir penser, ni écrire une ligne. Depuis quatre ou cinq jours seulement, je suis parvenu à vérifier que je n'étais pas mort de ce côtélà. C'est un ^rand point.

Edgar Poe en belle édition, le théâtre probable* ment, ma dette, quoique toujours et trop rapidement grossissante, sera pajée par là... Mais j'en reviens toujours à mon idée fixe : la laisser dormir moyennantie paiement d'intérêts réguliers. Savez-vous que tous les deux mois, deux mois et demi, il y a pour moi un torrent de courses, une dilapidation forcée de temps et d'argent, et une palpitation de toute la volonté, une vraie angoisse en tournant chaque bouton de porte ? De plus, cette dette, commise dans le principe pourm'installeràHonfleur, devient maintenant un empêchement, car il faut que je sois à Paris, et toujours attentif.

J'ai le plus grand désir de vous voir ici. Il ne s'agit pas de voluptés de camaraderie, il s'agit de vous, de vos intérêts... Tout le monde, non pas des

3o4 CHARLES BAUDELAIRE

gens hostiles, mais de ceux qui vous sont attachés, disent de vous : Ces messieurs n'entendent absolu ment rien à la publicité. Sainte-Beuve me dit avant-hier: Où est Malassis? — A Alençon. — Mais il est fou ! — C'est pour finir le livre Hatin. — A quoi donc sert un prote? a-t-il finalement ajouté.

Insensé que vous êtes, vous me demandez où en est mon livre ! Est-ce que je m'en occupe ?.. . Je sais que Buloz et Montégut ont promis un gros travail, mais pour quand? Montégut prétend être en arrière pour plusieurs mois. Sainte-Beuve a promis, mais pour quand ?

Je résume : je crois que Lemercier et Gélis vous sont possibles, mais ils ne seront possibles par moi que plus tard. Le 26, ou après le 25, je reverrai Hetzel. — Je crois que Gélis vous est possible, à la condition qu'il y ait, maintenant, peu de chose chez lui, et que les billets à escompter ne sentent pas la complaisance.

Tout à vous.

Le portrait, et la réclame n'ont même pas paru dans U Artiste.

A POULET-MALASSIS

5 Janvier 1861.

Je reçois votre lettre, au moment où j'allais vous écrire. Je reçois, en même temps, la dernière feuille de Raçon, titre, faux-titres, etc. . . , dédicace, mais pas de couverture. Le titre est complètement en noir. Je présume qu'il ne sera pas ainsi. Au fait, cela est évident. Je suis si préoccupé que je déraisonne (trente-cinq morceaux nouveaux). On vous a envoyé les épreuves, m'a-t-on dit. Que vos corrections ne contredisent pas les miennes.

De Broise tremble et se désole. Il désire que je lui ménag-e une entrevue avec Gélis. Le but est évident. Ce serait un emprunt ou une demande de crédit, l'un ou l'autre hypothéqué sur une imprimerie que vous êtes intéressé à ne pas vendre trop vite. Dois-je avertir Géhs de la future visite de de Broise? Ne serait-il pas convenable que J , averti par de Broise, préparât Gélis? Enfin, croyez-

3o6 CHARLES BAUDELAIRE

VOUS que voire beau-frère saura bien manœuvrer cette affaire?

S , qui m'avait donné sa parole pour le

billet de 35o, m'a dit hier, brutalement : Puisque vous escomptez du papier chez S , il faut

aussi lui porter celui-là. J'ai couru de très mauvaise humeur chez S , à qui j'ai conté l'histoire, et qui, sans me donner un mot d'explication, m'a escompté les deux billets de 5oo fr. (25fr.).

Mais que faire du billet de 35o? Le porter chez T ? Chez G ? Revenir chez S ? Ou

aller chez J qui ne me connaît pas?

Autre accident, celui-ci monstrueux 1 Je vais, chez L , prendre mes 5oo fr. ; on me

demande la permission de prélever 200 ou 3oo fr., sur 472 que je dois. Il m'était impossible de comprendre. On me montre alors un dossier M Baudelaire datant d'il y a à peu près deux ans. On m'explique que si on ne m'a pas poursuivi, cest parce qu'on sait qu'on revoit toujours les auteurs, et qu'en y mettant des facilités on est toujours remboursé par eMOJ.Notez que j'ai déjà remboursé deux billets M , et que celui-là (escompté

directement par lui, car je n'avais jamais rien escompté chez L ), je le croyais payé de très

vieille date. C'est le prix, ou plutôt un acompte sur le prix de mon Salon, de Novembre, de vers, tic...

Depuis deux ans.M n'a pas daigné m'avertir.

J'ai refusé, nettement, de laisser prélever quoi que ce soit; et on m'a promis de me donner mes 5oo fr. demain, pourvu queje prisse un engagement

pour l'affaire M . On acceptera un renouvellement de M , pourvu qu il soit endossé par moi. Je n'aurais jamais cru que ma situation eût une valeur quelconque, aux yeux de n'importe qui. Dans la soirée, j'ai cherché l'adresse de M , et je l'ai trouvée.

Je lui écris tout de suite, mais pourrai-je arracher une réponse à cet être incompréhensible?

De Broise sait tout cela. Il a maintenant entre les mains, 1.860 fr.

Vite, très vite, cher ami, votre réponse, et votre avis . De Broise m'a beaucoup entretenu de votre situation. Je persiste à la trouver bonne, c'est à dire pouvant devenir très bonne.

Pensez à J , à G , consultez votre mère ; et, relativement à moi,pensez au cas où par la faute de M , pour le billet de 5oo, et ou par la faute des 4oo fr. de Londres, je n'aurais votre complément qu'après le 10.

Je ne parle pas du billet de 35o, bien que j'aie l'intention de m'en occuper demain, avant votre réponse.

En tout cas, si vous croyez bon que, pour vos affaires, votre beau-frère, appuyé sur J , voie G , il faut que ce soit après le 10.

Lundi, 7 Janvier 1861.

J n'a pas voulu du 35o. Je le garde;

soit chez T , soit chez G , il servira.

L a escompté, mais en tenant compte

de l'escompte d'abord, puis du protêt et des intérêts M

Que pouvais-je faire? Encore a-t-il fallu que je signasse un billet personnel, en échange du billet M . — M est un polisson qui n'a même pas daigné se trouver au rendez-vous indiqué par moi chez L . Voici le bordereau ci-joint : Note de

mes escomptes ; T , 21. S , 25. L ,

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