‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 46 sur 80 · A JUDITH GAUTIER · texte numérisé non relu

A JUDITH GAUTIER

Mademoiselle,

J'ai trouvé récemment, chez un de mes amis, votre article, dans Le Moniteur du 29 Mars dont votre père m'avait quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvais, en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute petite, — surtout quand il reçoit d'elle un service, — et il peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid, soit de la remercier avec trop de chaleur.

Ma première impression, commeje l'ai dit, a été l'étonnement , — impression toujours ag-réable d'ailleurs. Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer, composé moitié du plaisir d'avoir été si bien compris, moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.

Dans votre analyse si correcte d'Eurêka, vous avez fait ce qu'à votre âg'e je n'aurais peut-être pas pu faire, et ce qu'une foule d'hommes très mûrs et se disant lettrés sont incapables de faire. Enfin, vous m'avez prouvé ce que j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux, tout à fait différents de ceux, si bêtes et si vulg-aires, qui remplissent la vie de toutes les femmes.

Si je ne craignais pas encore devons offenser en médisant de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint à douter moi-même des vilaines opinions que je me suis forgées à l'égard des femmes en général.

Ne vous scandalisez pas de ces compliments si bizarrement mêlés de malhonnêtetés; je suis arrivé à un âge où l'on ne sait plus se corriger, même pour la meilleure et la plus charmante personne.

Croyez, Mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du plaisir que vous m'avez donné.

A POULET-aiALASSIS

Mon cher ami,

Pincebourde me dit que vous partez pour Bruxelles, aujourd'hui i5. Est-ce vrai? Quand vous partirez,jevouschargerai d'une notepour M. Vervoort, président de la Chambre des députés et président du Cercle artistique, contenant les titres des lectures que je veux faire. Je veux un traité : 200 fr.

358 CHARLES DAUDnLA.IRE

par lecture, et je ne partirai, fin Octobre, que quand j'aurai le traité...

J'ai causé avec Michel. Il demande huit jours pour réfléchir à ce qu'il peut m'offrir, après avoir vérifié nos comptes.

Or, dois-je, assassiné par tant de besoins, tâcher de conclure avec lui deux nouveaux traités (Paradis, Contemporains, 3 vol.), ou dois-je patienter jusqu'à Novembre, dans l'espérance que les lectures en question pourront exciter un désir chez MM. Lacroix et Verbœckhoven ?

Je crois d'ailleurs que Michel n'aime pas entendre parler de trente-six choses à la fois, et qu'il ne faut pas laisser voir ma gêne.

En tout cas, chez n'importe qui, je ne veux traiter que pour cinq ans, soit pour une série de paiements au fur et à mesure des tirag-es, soit pour une seule somme représentant la totalilé possible des tirages. Réponse, s'il vous plaît.

Tout à vous.

A MONSIEUR ANGELLE

Je reviendrai quand je pourrai. J'ai vraiment besoin de causer avec vous de différentes choses. Je voulais aussi, malgré les i.3oo fr. dont vous avez parlé à ma mère, vous demander un service d'argent, probablement le dernier, car si je ne pars pas avec ma mère, je vais partirpour Bruxelles, — dans quinze jours, pour Honfleur ou pour Bruxelles. . Bien à vous.

A MONSIEUR FRÉDÉRIX

Bruxelles, le 3o Avril 1864.

Monsieur,

Je vous serais infiniment obligé de vouloir bien assister à ma lecture de lundi, 2 Mai, sur Eugène Delacroix.

Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mes sentiment bien distingués.

A MONSIEUR FRÉDÉRIX

Vendredi, 4 Mai 1864.

Monsieur,

J'ai trouvé, hier soir, dans L'Indépendance belge, une note charmante, et plus que bienveillante, stlf ma première conférence. Je me suis informé, et j'ai su que la signature G. F. était la vôtre.

Veuillez agréer. Monsieur, mes remerciement^ bien sincères, aussi vifs que le plaisir que ces lignes m'ont causé.

A MONSIEUR ANCELLE

Samedi, 7 Mai 1864.

Mon cher Ancelle,

Je présume que^ bien que la maison T ait gardé le bon de 5o fr. que je lui avais donné pour vous, on ne s'est pas présenté chez vous. Car

36o CHARLES BAUDELAIRE

j'ai payé, sur l'insistance effroyable que ces gens ont montrée.

Je vous serais infiniment obligé de m'envoyer, par la poste, ce billet de 5o fr. que vous vous attendiez à payer. Je suis parti presque sans le sol; et, ici, le crédit est chose inconnue.

Faites en sorte que votre lettre parte de Paris par le courrier de dimanche soir (aujourd'hui), et que j'aie la lettre, lundi.

Je suppose que ma mère n'est pas encore à Paris.

Il paraît que j'ai eu, ici, un succès inconnu jusqu'alors. Je n'ai donné qu'une seule conférence. La saison étant très avancée, ma spéculation de lectures est presque manquée. Ici, tout va très lenment, et je n'ai pas encore de réponse d'Anvers, de Bruges, de Liège, ni de Gand. Mais vous savez que le vrai but de mon voyage est de vendre, aussi cher que possible, la collection de mes articles critiques à la maison Lacroix. Si je réussis, je ne vous prendrai plus d'argent cette année. Mais réussiraije? J'y suis si peu accoutumé.

Bien à vous. Ne m'oubliez pas.

Hôtel du Grand-Miroir. Rue de la Montagne. Bruxelles.

La première était sur Delacroix.

La seconde sera sur Théophile Gautier.

A MONSIEUR ANGELLE

Mon cher Ancelle, Je tâcherai de trouver le temps de vous écrire

LETTRES — 18G4 36l

cette semaine. Mais je vous supplie d'envoyer 5o fr. à Jeanne, sous enveloppe (Jeanne Prosper, 17, rue SaufFrojjBatig-nolles). Je laisse dormir leprixde mes lectures, et je le réserve pour mon maître d'Hôtel, à Paris.

J'ai beaucoup de choses à vous dire. Impossible, aujourd'hui. Il a paru un autre article dans L'/ndépendance, mais je ne l'ai pas sous la main.

Je crois que cette malheureuse Jeanne devient aveugle.

Je vous écrirai plus convenablement dans deux ou trois jours. Je suis affreusement occupé.

Je vous envoie ce reçu fait d'avance, pour éviter tout contact entre elle et vous.

Page 1