‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 47 sur 80 · A THEOPHILE THORE · texte numérisé non relu

A THEOPHILE THORE

Cher Monsieur,

J'ignore si vous vous souvenez de moi et de nos anciennes discussions. Tant d'années s'écoulent si vite !,.. Je lis très assidûment ce que vous faites, et je veux vous remercier pour le plaisir que vous m'avez fait, en prenant la défense de mon ami Edouard Manet, et en lui rendant un peu justice. Seulement, il y a quelques petites choses à rectifier dans les opinions que vous avez émises.

M. Manet, que l'on croit fou et enragé, est simplement un homme très loyal, très simple, faisant tout ce qu'il peut pour être raisonnable, mais

malheureusement marqué de romantisme depuis sa naissance.

Le mot pastiche n'est pas juste. M. Manet n'a jamais vu de Goya:^l. Manet n'a jamais vu de Gréco ; M. Manet n'a jamais vu la galerie Pourtaiès. Cela vous paraît incroyable, mais cela est vrai.

Moi-même, j'ai admiré, avec stupéfaction, ces mystérieuses coïncidences.

M. Manet, à l'époque où nous jouissions de ce merveilleux Musée espagnol que la stupide République française, dans son respect abusif delà, propriété, a rendu aux princes d'Orléans, M. Manet était un enfant, et servait k bord d'un navire. On lui a tant parlé de ses pastiches de Goya que, maintenant, il cherche à voir des Goya.

Il est vrai qu'il a vu des Velasquez, je ne sais où. — Vous doutez de ce que je vous dis ? Vous doutez que de si étonnants parallélismes géométriques puissent se présenter dans la nature. Eh bien! on m'accuse, moi, d'imiter Edgar Poe!

Savez-vous pourquoi j'ai si patiemment traduit Poe? Parce qu'il me ressemblait. La première fois que j'ai ouvert un livre de lui, j'ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi, et écrites par lui, vingt ans auparavant.

Et nunc erudimini, vos qui judicatis t.,. Ne vous fâchez pas, mais conservez pour moi, dans un coin de votre cerveau, un bon souvenir. Toutes les fois que vous chercherez à rendre service à Manet, je vous remercierai.

Je porte ce grifFoniiag-e à M. Bérardi, pour qu'il vous soit transmis.

J'aurai le courage, ou plutôt le cynisme absolu de mon désir. Citez ma lettre, ou quelques lig-nes; je vous ai dit la pure vérité.

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