‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 48 sur 80 · A EDOUARD MANET · texte numérisé non relu

A EDOUARD MANET

27 Mai 1S64.

Mon cher Manet,

Je vous remercie de votre affectueuse lettre. Présentez mes amitiés à votre mère et à votre femme, et, si vous avez à m'apprendre des choses agréables sur la destinée de vos tableaux, écrivez-moi. Je réponds à vos félicitations.

Les Belges sont bêtes, menteurs et voleurs. J'ai été victime de la plus effrontée supercherie. Ici, la tromperie est une règle et ne déshonore pas. Je n'ai pas encore abordé la grande affaire pour laquelle je suis venu; mais tout ce qui m'arrive est de bien mauvais augure, — sans compter que je passe ici pour un affilié de la police française. — Ne croyez jamais ce qu'on vous dira sur la bonhomie belge. Ruse, défiance, fausse affabilité, grossièreté, fourberie, oui...

Tout à vous .

364 CHAULES BAUDELAIRE

A MONSIEUR ANCELLK

27 Mai i864- Mon cher ami,

Je n'aipas encore attaqué la grande affaire^ mais je doute de tout. Jug^ez vous-même si je n'en ai pas le droit. Après cinq conférences (grand succès), j'ai désiré régler. Au lieu de 5oo fr., on m'a apporté 100 fr., avec une lettre d'excuses alléguant que, les fonds étant épuisés, on avait compté deux séances seulement à 00 fr.,etque, pour les trois dernières, comme elles avaient été données après l'époque où s'arrête la saison des cours publics, on les avait considérées comme un acte de générosité de ma part. Quel peuple \ quel monde ! Je n'avais pas de traité écrit. J'avais traité verbalement pour 100 fr. par conférence. J'ai eu envie de faire don des 100 fr. aux pauvres. Quel horrible monde !

Je devais envoyer ces 5oo fr. au maître de mon Hôtel, rue d'Amsterdam, M. Jousset, qui vous remettra cette lettre. Dans le courant de Juin, je lui ferai remettre 100 ou i5o fr. par chacune des personnes à qui j'ai le droit de demander de l'argent à Paris. Ayez l'obligeance d'y coopérer pour votre part, pour les 100 restants, imputables sur Juin, dont je joins ici le reçu.

Je n'ose pas écrire toute cette mésaventure à ma mère, de peur de la désoler.

Il est arrivé pire encore. Je ne sais qui (quelqu'un de la bande d'Hugo) a fait courir ici un bruit

infâme sur moi, et vous ne sauriez imaginer la crédulité des Bruxellois.

Dans quelques jours, je traiterai, si je peux, ma g^rosse affaire, mais je suis exaspéré et découragé.

Tout à vous. Ecrivez-moi, vous me ferez plaisir.

Je retournerai sans doute à Paris le i5, et j'y passerai huit jours.

A MONSIEUR ANCELLE

Mon cher Ancelle,

Je n'ai pas le temps de répondre à toute votre longue lettre, excellente lettre d'ailleurs, mais impuissanteà calmer mes nombreuses colères.

Relativement au maître d'Hôtel, il m'est impossible de comprendre pourquoi, le 5, il n'avait pas reçu les 100 fr. que je lui ai permis de vous demander à la fin du mois. Vous me dites que vous allez lui donner satisfaction. Cela peut vouloir dire bien des choses : lui donner les 100 fr., lui donner des paroles, et enfin, permettez-moi cette farce, répondre à une provocation de duel venant de lui.

Je viens de recevoir une lettre de lui que je n'ai pas décachetée, car il y a des jours où je suis incapable de décacheter une lettre qui ne peut contenir que des choses désagréables, une maladie nerveuse qui va toujours empirant m'enlevant toute espèce de force. Mais le fait de cette lettre prouve qu'il y a encore quelque anicroche. Mon Dieu ! que c'est donc difficile de s'entendre par lettre ! Je passe ici

ma vie à écrire des lettres auxquelles personne ne répond.

Vous me dites que si vous lui donnez satisfaction^ vous ne pourrez lui donner d'argent (à lui, ou à moi) qu'au mois d'Août; que m'importe! Je prends mes précautions pour vivre, par une série de Lettres belges, adressées au Figaro.

Le bruit répandu contre moi par la bande de Victor Hug-o est une infamie dont je me vengerai. Il paraît que j'appartiens « la police française. ¥,\, il j a des gens ici pour le croire!

Lisez la brochure de Montalembert : Le Pape et la Pologne; c'est fait pour vous, et c'est beau.

Je réponds au maître d'Hôtel, sans lire sa lettre, d'envoyer de nouveau chez vous. Autant que j'ai pu comprendre votre intention, il m'a semblé que je pouvais lui écrire cela.

Tout à vous.

Ce n'est que du i5 au 20 que je saurai à quoi m'en tenir sur la maison Lacroix.

A POULET'MÂLASSIS

I I Juin 1864.

Mon cher Malassis,

N'oubliez pas le lundi soir, 8 h. 1/2 à 11 h., Hôtel du Grand-Miroir. Nous irons ensemble chez M. Crabbe, à qui je vous présenterai.

Tout à vous.

Mon cher ami.

Après cinq heures de jaseries sur Arthur, je

prends cong-é de ces dames, et je vous avertis que notre rendez-vous de demain est avancé d'une demi-heure, pour une rnison que je vous dirai.

A MONSIEUR FREDERIX

Samedi soir, 11 Juin 1864.

Monsieur,

Je vous serais très obligé de vouloir bien assister à une petite soirée littéraire, d'un caractère tout à fait privé, pour laquelle M. Prosper Grabbe veut bien me prêter son salon, lundi soir, à 9 h.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

M. Grabbe, rue Neuve, 62 bis.

A MONSIEUR ROSEZ

Monsieur,

Je reçois de M. Malassis une lettre d'une personne qui exprime le désir de se procurer mes Salons (1845 et 1846) et les articles suivants : Delacroix, Ingres, Méthode. Les Salons sont introuvables. Les articles ontparu dans un journal disparu. Le Portefeuille, je crois. Mais toute cette recherche me paraît futile, puisque j'espère rassembler cette année tous mes articles critiques en deux volumes.

Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mes sentiments bien distingués.

CHARLES BAUDELAIRÎ

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