Pauvre Belgique ! i vol
G vol.
Je pars demain matin. Je serai ici, le 9.
A POULET'MALASSIS
Honfleur. Samedi, 8 Juillet i865.
Vous aurez ma [lettre demain soir, c'est à dire la veille du délai fixé par vous. Cependant, ne livrez pas la créance à Pincebourde,à moins qu'il ne vous soit tout à fait indifférent de me mettre dans une situation atroce. — Je crois que vous aurez très prochainement vos 2.000 fr. Je ferai mes efforts pour qu'on vous les envoie, le 11. — Maintenant, il ne s'agit plus pour moi que de dénicher la somme nécessaire pour me délivrer de la Belgique. Je suis arrivé à Paris,le4,ausoir ; j'ai vu la personne chargée des intérêts de ma mère (M. Ancelle, maire de de Neuilly, avenue de la Révolte). Je lui ai raconté mon cas vis à vis de vous, votre besoin d'argent, la situation où je me trouverais, si j'étais en face
LETTRES l865 44?
d'un spéculateur rig-oureux et malintentioiiiié, etc . . . , enfin, combien c'était pressé. Cette conversation avait lieu, le 6, au soir. Le 7, je suis parti pour Honfleur, et, hier soir, bien que je fusse résolu à ne plus faire à ma mère aucune de ces déplorables confidences, la chose en question est venue dans la conversation; je ne lui ai rien demandé; c'est elle qui, spontanément, m'a dit : Il faut sortir de là. Grâce à toi, je suis très gênée. Je ne peux pas payer â.ooo fr., pas même 2.000. Mais Je vais prier instamment M. Ancelle de me prêter l'argent^pour détruire l' effet possible de cette créance; et toi, tu paieras les 3. 000 fr. restants, plus tard, quand tu pourras. Ainsi, en deux minutes, a été résolue une affaire qui me donnait le frisson, chaque fois que j'y pensais. — Ma mère a écrit aujourd'hui à ce monsieur que d'ailleurs je reverrai en traversant Paris. Il est impossible, je présume, qu'il résiste à un désir de ma mère aussi formellement exprimé; mais voilà le hic : il est peut-être sans argent, il lui faudra peut-être, lui aussi, emprunter ou déplacer, que sais-je? De plus, il est fort chargé d'affaires, et un peu lent par profession. Or, c'est demain le 9 ! — Mais comptez sur moi pour le talonner.
Je ne vous demande pas de réponse ; la réponse se croiserait sans doute avec moi. Je repars pour Paris, demain; je crois que je serai à Bruxelles, le 12. M. Ancelle, que je re verrai, a votre nom, cela va sans dire, mais je ne me souviens pas si je lui ai donné votre adresse à Bruxelles.
448 CHAULES BAUDELAIKE
Vous avez sans doute vu Bracqueraond. J'ai appris son départ par Madame Paul Meurice.
Je ne vous rapporte pas, cette fois, vos esquisses et vos dessins. Je suis trop ahuri pour faire des emballages.
Tout à vous.
J'ai vu Hetzel qui ne s'occupe plus que de ses livres pour les enfants, et qui me réclamera 1.200 fr., quand j'aurai trouvé un autre éditeur, lequel, je l'espère, ne sera pas Pincebourde.
A MONSIEUR ANGELLE
Honfleur. Samedi, 8 Juillet.
Mon cher Ancelle,
Je m'étais sérieusement promis de ne rien dire à ma mère. Mais, accoutumée à me voir toujours dans des crises, elle m'a accablé de questions, et je ne sais comment il s'est fait que je lui ai raconté la ciiose qui m'agite tant. Je ne lui ai rien demandé: c'est elle qui, spontanément, m'a dit : Il faut sortir de là; et puisque 2.000 fr. suffisent pour le rendre ta liberté, et en payer 5. 000, c'est moi qui te les donnerai ; plus tard, tu paieras les 3. 000 restants^ si tu le peux, et si ta conscience te l'ordonne.
En vérité, c'est magnifique ; libéré du côté de Maiassis, l'argent venant par Julien Lemer me servirait à me délivrer de la Belgique; et, en rêve-
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nant en France, il me resterait encore quelque chose.
Mais (!) c'est aujourd'hui le 8! le 9, demain, et le dernier délai posé est le 10! Je viens d'écrire à Malassis, pour le supplier d'attendre deux ou trois jours, car je suppose que vous n'avez pas d'arg-ent ; mais attendra-t-il? — Observez bien que je connais l'homme qui a olîert de lui payer cette créance, 2.000 fr.; c'est un vilain être, un espèce d'Auvergnat dans le commerce de la littérature, qui est venu récemment à Bruxelles, et m'a tourmenté pour que je fasse un livre pour lui. Je lui ai brutalement refusé, et il m'a dit (en riant, comme peuvent rire ces gcns-là) qu'il pourrait bien un jour m'y contraindre. Je n'ai pas compris; je comprends, aujourd'hui, qu'il avait connaissance de la transaction secrète que je vous ai remise et de la gène de Maîassis.
Décidément, mon cher, il y a de longues punitions pour les péchés de jeunesse. Si jamais je sors de tous ces embarras, je me promets bien de ne rien emprunter à qui que ce soit. Mais en sortirai-je jamais ?
Autre question ! Il faudra rendre les 2.000 fr. à ma mère, et je ne puis guère faire cela qu'en procédant par des acomptes, et à partir de la fin de l'année.
Quant aux 3. 000 fr. restants de la créance Malassis, très sérieusement, je les rendrai aussi, mais par lambeaux, et en prenant toutes mes aises, puisque je n'aurai plus celte terrible épée dans la tête.
45o CHARLES BAUDELAIRE
II me tarde bien de revoir Julien Lemer et de savoir ce qu'il a fait. Quand je pense qu'un coup de tête de Malassis, ou simplement ma gêne excessive, peuvent rendre les efforts de Lemer superflus, et jeter tout cet argent entre les mains d'un goujat!
Tout à vous.
Je pars demain matin.
Comme j'arriverai dimanche soir, je ne saurai rien, relativement à M. Julien Lemer.
A SAINTE-BEUVE
II Juillet.
Très cher ami.
Je ne pouvais pas traverser Paris sans venir vous serrer la main. — A bientôt, dans un mois probablement.
J'ai vu Julien Lemer, il y a trois jours, quand je me dirigeais surHonfleur. — Lemer prétendait alors qu'il allait entamer pour moi une affaire importante avec MM. Garnier. Il est inutile que j'y aille. — Si vous pouviez intervenir en ma faveur^ avec deux ou trois paroles autoritaires, vous me rendriez heureux. — Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, de mes bizarres compliments, à propos du Sénat?
Votre très dévoué ami.
Je repars pour l'enfer, demain soir. Jusque-là, je suis à l'Hôtel du Chemin de fer du Nord. Place du Nord.
LETTRES — :865 45i
A MONSIEUR ANCELLE
Jeudi, 20 Juillet i865.
Vous recevrez demain, vendredi 2 1 , de M. M , le reçu que vous avez demandé à M. Maïassis, et le traité en question. Très sérieusement parlant, M. Malassis a envoyé 100 fr. à ce gredin de Pincebourd,e avec qui, à cequ il paraît, l'affa,ire était conclue, dès le 10 Juillet. M. Malassis a payé, pour moi, une bagatelle (i fr. 60) que je vais lui rembourser. — Quant aux 100 fr., veuillez les porter à mon compte de dépenses.
Je vous remercie d'avoir été voir Julien Lemer. Je suis si troublé et si ahuri que je ne peux pas me résigner à écrire ce soir à Julien Lemer à qui j'ai encore une masse de notes importantes à envoyer, relativement au traité qu'il a à faire faire (notes curieuses, intéressantes, pour la librairie avec qui il traitera). Je les ferai, avant minuit.
J'aijde plus, à vous envoyer une note peu importante, concernant M. Miquel Piouget qui m'a écrit une lettre pressante. Gela n'a rien d'alarmant.
Ce qui m'inquiète vivement, c'est de savoir si Sainte-Beuve et Julien Lemer me feront faire un bon traité, pour mes six volumes. — Julien Lemer refuse tout salaire. Gela ne me convient pas.
Tout à vous.
Bonjour à Madame Ancelie.
M. Malassis sort de chez M. M . Il est inu-
tile que j'y aille.
/J52 CHAnLES BAUDELAIRE
(Un de mes amis intimes, de Paris, à qui j'ai raconté les angoisses que cet auvergnat de Pincebourde me faisait endurer, m'a offert de me débarrasser de lui par des moyens violents et dictatoriaux. J'en profiterai peut-être. Ce Pincebourde fait le commerce immoral des autographes.)
A MONSIEUR ANCSÎLLE
9 Août i865.
Mon cher ami,
Je viens de recevoir une longue lettre de Julien Lemer (qui n'a, d'ailleurs, rien que de rassurant), mais qui va, probablement, m'obliger à faire une nouvelle excursion à Paris et à Honfleur.
Veuillez m'envoyer les 5o fr. dont voici le reçu.
En attendant que j'aie le plaisir de vous voir (je ne sais pas au juste quand ce sera), veuillez chercher, dans vos papiers, si vous avez quelques articles, ou quelques lettres, relatives aux Fleurs du
Mal.