A M. LE COMMANDANT LEJOSNE
i6 Novembre ifi65.
Mille mercis, mon cher ami.
Dans une lettre datée du 3 Octobre, Lemer me disait que Garnicr était attendu du 20 au 26 Octobre. Garnier était à Bruxelles, le 28 Octobre, et il est reparti pour Paris, le 25 Octobre. J'ai fait dire cela à Lemer par Alfred Stevens. Quand même j'aurais rencontré Garnier, je n'aurais pas soufflé mot de mes affaires. Je considérerais cela comme une maladresse et une déloyauté, puisque j'ai confié toute l'affaire à Lemer. Seulement, je crois que
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si ces interminables lenteurs s'allongent encore, Lemer lui-même enverra promener Garnier,et, tout en regrettant ces cinq mois perdus, s'adressera à un autre éditeur. En vérité, s'il faut attendre le bon vouloir de JMM. Garnier, Les Fleurs du Mal, Les Paradis risquent fort de ne jamais reparaître, et Le Spleen de Paris et les articles sur les Contemporains peuvent être jetés au feu.
Quant à la question d'argent, je puis mettre Lemer (et conséquemment Garnier) bien à leur aise : je n'ai besoin immédiatement que de 2.000 fr., et le reste peut être réglé en billets.
Et dans le cas où, la chose conclue, les livres en question auraient, comme c'est probable, une seconde édition, est-ce qu'ils se feraient tirer l'oreille encore pendant cinq mois pour payer les droits d'auteur?
Comment persuader à des esprits si mercantiles et si timides que mes articles critiques eux-mêmes, pourvu qu^ils soient publiés en dernier lieu, sont d'une défaite facile?
Cela regarde Lemer.
J'ai commencé, il y a quinze jours au moins, ce travail de classification, et cet argument ou ce sommaire minutieux que vous me demandez pour Lemer. Mais les névralgies et le découragement l'ont interrompu. — Je crois qu'il l'aura lundi.
D'ailleurs, le prix d'un tel livre (sur lequel je ne veux recevoir qu'un acompte) ne pourrait pas suffire.
Avant tout, Les Fleurs du Mal, Les Paradis, tic. . .
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Bonjour à Lemer. Montrez-lui ma lettre, si vous voulez.
Mes respects à Madame Lejosne. Contraignez-la à boire à ma santé.
Tout à vous.
Cette question d'argent est absurde. Si le traité était signé, je ne pourrais réclamer tout de suite que le paiement des Fleurs du Mal, des Paradis et des Contemporains (et encore je ne demanderais le paiement des Contemporains qu'en billets). Quant au Spleen de Paris, j'en ai ici un g'rand nombre de fragments déjà publiés, et le reste va être disséminé entre Charpentier qui en a déjà, Calonne et Yriarte. — Du reste, s'il n'y a rien de conclu à la fin du mois, je tâcherai d'aller à Paris pour découvrir quelque moyen de gagner un peu d'argent.
L'article du vieux mauvais sujet est exécrable. Quel petit-lait! et encore M. Ganesco le trouve-t-il trop amer.
à. MONSIEUR ANCELLE
3o Novembre i865.
Mon cher Ancelle,
Je vous demande pardon de vous faire payer douze sols pour une demande désagréable d'argent. Je ne peux pas faire autrement, y d\, là, une bagatelle que je me suis procurée, il y a longtemps, pour ma mère, et je ne peux pas la lui envoyer, faute de pouvoir payer le port.
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Hélas! vous aviez ùoiic encore raison. Je ne peux pas attendre le 3i Décembre. Heureusement, nous touchons à la fin de l'année, et la somme n'est pas forte. Si j'étais à Honfleur, je laisserais dormir mon revenu chez vous; mais quand y serai-je ?
J'ai repris un peu l'habitude du travail. C'est tout ce que j'ai de bon à vous annoncer.
Le Monde Illustré m'a renvoyé mon manuscrit, en me disant de le retoucher, d'atténuer certaines choses que l'abonné ne pourrait pas supporter, etc.. Connaissez-vous quelque chose de plus bête et de plus tyrannique qu'un abonné ou qu'un rédacteur en chef ?
Je n'ai aucunes nouvelles de Julien Lemer et des frères Garnier, sauf que M. Hippolyte Garnier est rentré à Paris, le 25 Octobre; et puis, — ce que je savais déjà, — c'est qu'avant de s'absenter il avait été consulter Sainte-Beuve sur la valeur de mes livres. — Julien Lemer m'a fait dire, par un de nos amis, qu'il voudrait bien voir mes notes sur la Belgique. Je soupçonne qu'il veut acheter le livre, lequel livre répugne à Garnier. J'ai donc remis le nez dans cet épouvantable fatras que j'avais depuis long-temps jeté de côté. Depuis quatre jours, je travaille à classer toutes mes notes et à construire une table des matières. J'en ai mal aux reins.
Mais, en supposant que Lemer me le prenne, les 800 fr. qu'il me donnera ne me tireront pas d'affaire. Je ne puis être délivré que par la conclusion de l'affaire Garnier. Et comme ça traîne! Gomme ça traîne !
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Je vais vous faire, mon cher Ancelle, ma prière habituelle. Quand j'attends un peu d'argent, je suis physiquement malade, d'impatience. Je vous en supplie, n'attendez pas au lendemain, pour ces misérables loofr. Cette bougresse (la maîtresse de l'Hôtel) me rend malade, elle, de colère et de honte. Vous pouvez, cette fois, m'adresser directement cette lettre, rue de la Montagne, 28. Je lui destine i4o fr., afin de l'apaiser pour quelques jours. Ensuite, j'attendrai, aussi patiemment que mes nerfs me le permettront, les réponses de Lemer et du Monde illustré.
Pensez à la lettre Custine, et écrivez-moi quelques bonnes paroles. Pas besoin de recommandations d'économie; je vous verrai, probablement, dans le courant de Décembre, et je ne vous prendrai pas d'arg-ent. Aussitôt que je recevrai une somme quelconque, je mettrai 100 fr. de côté, pour alleT inspecter un peu mes affaires, moi-même, à Paris!
Je m'ennuie et je souffre le martyre. J'ai rompu toute espèce de relations. J'aime encore mieux une solitude absolue que les compagnies brutales, bêtes et ignorantes.
Et ma mère? Avez-vous de ses nouvelles? Je me figure quelquefois que je ne la verrai plus.
Vous aurez cette lettre, demain matin, à 10 h. Si vous pouvez (je suis exigeant, comme un homme qui souffre) me répondre avant 5 h., j'aurai votre lettre, le 2, à 8 h.
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Bien à vous, et pas de gronderie, n'est-ce pas? Mes respects à Madame Ancelle.
Lisez les articles de Sainte-Beuve sur Proudhon.
A MONSIEUR ANCELLE
Jeudi, 21 Décembre i865.
Mon cher Ancelle,
Il y a bien longtemps que j'aurais dû vous répondre, mais j'ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis plus de quinze jours; vous savez que cela rend bête et fou, et pour pouvoir écrire aujourd'hui, à vous, à Lemer, et à ma mère, j'ai été obligé de m'emmaillotter la tète dans un bourrelet que j'imbibe d'heure en heure d'eau sédative. Les crises sont moins violentes que l'an passé, mais le mal dure bien plus longtemps. — Je dois, avant tout, vous faire mille excuses pour l'ennui que je vais vous causer. Rien n'est plus insupportable que les commissions^pour un homme occupé. Je sens combien je suis indiscret, mais comment faire, et à qui m'adresser, si ce n'est à vous?
Il s'agit de la montre. D'ailleurs, le temps est venu {sinon passé!) de la dégager, et vous savez combien je tiens à ce souvenir. J'ai cette manie de vouloir savoir l'heure à tout instant, et de ne pas pouvoir travailler sans pendule. Or, je n'en ai pas dans ma chambre. Pendant très longtemps, je me suis servi d'une montre prêtée qui m'a été
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réclamée. Ainsi, il vaut mieux dégager que renouveler.
Je suis vraiment désolé des courses que cela va vous imposer. Aller une fois, deux fois peut-être, au Mont-de-Piété, empaqueter soigneusement cela dans une petite boîte, de telle façon que l'objet ne puisse pas bouger en route, et, enfin, le déposer au chemin de fer, ou à la poste, en demandant un reçu. Je crois qu'heureusement vous avez ce qu'on nomme une grande reconnaissance, et que le bureau de la rue Joubert est un grand bureau. Alors, il n'y aura qu'une course. Mais vous pouvez vous débarrasser de tout cela sur un commissionnaire en qui vous ayez confiance.
Le reçu ci-joint représente les 4o fr. de la montre, loo fr. que je vous demande pour suffire aux besoins du Jour de l'An (ce qui me navre), (et c'est pour les soustraire à la maîtresse de l'Hôtel que je vous prie de me les adresser poste restante,,) enfin lo fr. que je suppose devoir être plus que suffisants pour les intérêts du Mont-de-Piété et les deux affranchissements. Il va sans dire qu'il faut que dans les premiers mois de l'année je rétablisse l'équilibre dérangé par une avance de 3oo fr. C'est facile, en ne prenant que 80 ou 90 fr. par mois. En Avril, nous serons au pair. Je ne me vante pas de posséder encore ces vulgaires vertus que vous m'avez tant prêchées, mais cependant vous avez pu vous apercevoir que j'y tends un peu. J'ai à peu près une trentaine de francs à éparpiller entre les domestiques, et je ne peux pas ne pas
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apporter quelques bagatelles dans deux ou trois maisons, particulièrement chez Madame Hugo où j'ai longtemps fréquenté.
Maintenant, je ne vois plus personne, malgré votre conseil. J'aime mieux mon ennui que la distraction causée par des conversations insipides. Et puis j'ai l'esprit toujours tourné vers ma mère, ou vers ce maudit Julien Lemer. Rien de plus. D'ailleurs, je ne peux plus quitter ma chambre, ma coiffure fait scandale, même dans la cour.
Et vous supposez que je lis les fadaises de Paris et les bavardages d'un M. Rochefort,raais je connais trop bien ce qu'on appelle le petit journalisme, et les petites gazettes, et la littérature de café! Et vous me parlez du sieur Lanfrey, mais vous avez donc oublié ma haine contre ce qu'on appelle les libéraux. Le livre sur la Belgique est justement l'expression de cette haine. — Julien Lemer me l'a récemment fait demander, ou tout au moins le plan minutieux, l'argument. Je crois qu'il veut l'acheter. Mais, tant que je n'aurai pas l'espérance de quelques heures de répit dans mon crâne, je ne pourrai pas travailler.
J'ai reçu, il y a quelques jours, quinze jours à peu près, une visite agréable qui m'a un peu remonté le caractère, — pour quelques heures. Un jeune homme de Paris, de mes amis, est venu me voir ; il avait rencontré Julien Lemer sortant de chez les Garnier, et prétendant toujours que la chose se ferait.
Lem.er ne parle plus de l\.ooo fr.. mais de 6.000.
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Mais quel mystère que ces lenteurs ! Enfin, le tumulte du Jour de l'iVii passé, j'irai m'enquérir moimême de tout cela.
Et mon nom qui se laisse oublier ! et ces Fleurs du Mal qui sont une valeur dormante, et qui dans une main habile auraient pu, depuis neuf ans ^ avoir deux éditions par an ! Et les autres livres ! Quelle maudite situation !
Et en supposant La Belgique parfaitement finie, et achetée par Lemer, il ne pourra m'en donner tout au plus que 800 fr., pour le premier tirage; or, non seulement une pareille somme est pour moi très insuffisante; mais, de plus, je ne peux pas laisser imprimer le livre, tant que je serai en Belgî([ue. Donc, il faut en revenir à l'affaire Garnier.
Le nouveau Roi a fait son entrée triomphale sur un air des Bouffes-Parisiens : C'est le Roi barbu qui s'avance. C'est la faute d'un naïf Allemand dirigeant l'orchestre militaire. Ce peuple est si profondément bête que personne n'a trouvé cela bouffon.
Les princes d'Orléans n'ont pas assisté à la prestation du serment. Ils ont préféré se retirer plutôt que de céder la préséance aux ambassadeurs.
Tout ce deuil national s'est exprimé par une boissonnerie épouvantable. Jamais les rues n'ont été tant inondées d'urine et de vomissements. Le soir, j'ai voulu sortir, et, tout de suite, je suis tombé par terre. — Me voilà oblig-é d'ajouter un chapitre sur le vieux Roi.
Si vous aimez, comme nioi, vous mettre un peu de rage au cœur, lisez un grand succès parisien:
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Une cure du docteur Pontalais. C'est l'histoire d'un saint, converti à l'athéisme par un jeune médecin. C'est une infamie, écrite par un sot. C'est digne de la femme Sand.
Encore une fois, mille pardons, et mes respects à Madame Ancelle.
En tout cas, dimanche, je m'empaquetterai la tête, et j'irai à la poste. Peut-être la poste prendelle des paquets pour poste restante.
Je serais bien heureux de recevoir vos deux réponses (le paquet, par le chemin de fer, — à moins que la poste ne s'en charge, — et la lettre chargée, par la poste restante) dimanche, veille de Noël. Mais je crains bien que vous ne puissiez faire tout cela en deux jours.
A MONSIEUR ANCELLE
Mardi, 2O Décembre i865.
Mon cher ami,
Je vous remercie. Je suis sorti ce matin, pour aller à la poste, et pour chercher un emballeur pour les objets que je veux envoyer à ma mère.
J'ai un peu de vague dans la tête, du brouillard et de la distraction. Gela tient à cette longue série de crises, et aussi à l'usage de l'opium, de la digitale, de la belladone et de la quinine. — Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium. C'est pourquoi
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il m'a ménagé, et c'est pourquoi j'ai été obligé de doubler et de quadrupler les doses. Je suis parvenu à déplacer les heures des crises ; c'est beaucoup. Mais je suis très fatigué.
Ainsi, je vous remercie pour les loo fr. Mais, quant à la montre, vous vous abusez en croyant que ce n'est pas pressé. — L'engagement primitif a eu lieu en Septembre 63; dernier délai, Octobre 64- — Vous avez renouvelé l'engagement; dernier délai. Novembre 65. Or, nous sommes à la fin de Décembre; donc, le temps légal est passé! S'il est arrivé un malheur (car, le treizième mois passé, le Mont-de- Piété considère les objets comme lui appartenant), il va falloir consulter les registres de vente (grande fatigue) et trouver le nom du marchand qui a acheté la montre, et me la revendra ce qu'il voudra, s'il Va encore. Considérez aussi quelle fatigue pour moi que d'attraper au vol les vagues sonneries des horloges de la ville, dans ma maudite chambre.
Il faut que je vous parle encore un peu de Julien Lemer. Toutes ces lenteurs sont pour moi très mystérieuses. Viennent-elles d'un affaiblissement de la volonté, d'un défaut de caractère chez Lemer, ou bien ne seraient-elles pas le signe d'une prudence excessive de la part de ce brave garçon qui, deux ou trois fois, m'a écrit : Patience! patience 1 ei qui, ayant refusé tout salaire de moi, a gardé Vespérance de se faire payer par les Garnier, comme leur procurant une excellente affaire ? — Ce que je dis est subtil, mais ne manque pas de sens.
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Par suite de l'affaire Maiassis, vous avez eu occasion de voir Lemer, il y a six mois, et il sait que vous êtes un ami de ma famille et que vous avez quelquefois de l'argent à me donner. Je ne verrais donc aucun inconvénient à ce que vous passiez chez lui, et que, avec votre tact habituel, doucement, légèrement, sans le blesser, vous vous entreteniez avec lui de mes inquiétudes et des obstacles qu'il trouve à la réalisation de ses promesses.
Dans ce cas- là, pensez à quatre points :
1 . — Si je n'ai pas obéi à l'invitation qu'il m'a fait transmettre par un ami commun, le commandant Lejosne (lui envoyer un plan et à^s fragments du livre sur la Belgique), c'est parce que j'ai été très sérieusement malade, surtout depuis la visite de Madame Massenet de Marancour.
2. — Mes embarras, et mes inquiétudes. Les petites sommes que vous avez pu m' envoyer n'équivalent pas à mes dépenses. Dettes forcées, et indéfiniment croissantes.