‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 61 sur 80 · Mon véritable besoin de revoir ma mère et mon chez moi · texte numérisé non relu

Mon véritable besoin de revoir ma mère et mon chez moi

4. — Enfin le danger qu'il y a à me laisser oublier et à laisser dormir mes livres. C'est ce qui me tourmente le plus.

Maintenant que la grande comédie du deuil belge est finie, les articles amers sur le Léopold P"" commencent. C'était véritablement une triste canaille. Croyez-moi. J'ai lu les journaux français. En général, ils sont ineptes, excepté un article de

LETTRES — i865 485

La Pairie^ signé Casimir Delamarre,\es journaux français n'entendant rien à la question belge.

Voir, dans Le Figaro, un article sur Léopold, bon article signé Yuan Wœsiyne, ce qui signifie van de Wœstyne, officier d'artillerie belge, que j'ai connu à Paris. Les officiers belges le traitent de gredin, cela va sans dire.

Les articles de Sainte-Beuve, au nombre de trois ou quatre, ont paru dans la Revue contemporaine ; ce sont des miracles d'intelligence et de souplesse.

Tous vos libéraux seront damnés.

Ecrivez-moi, au plus vite, et mille mercis.

A MONSIEUR JULIEN LEMER

3o Décembre i8G5.

Mon cher ami.

Je profite de toutes les occasions pour vous faire souvenir que j'existe encore. ïl y a près d'un mois que je suis malade. Ça a été surtout après la visite de Marancour que j'ai été pris. Depuis quinze jours, je vis d'opium, de digitale et de belladone.

Je crois cependant que vous aurez prochainem.ent V argument de La Belgique déshabillée, interrompu depuis si longtemps.

Enfin, je vous demanderai si décidément vous croyez encore aux Garnier, ou si vous jugez le mom.ent venu de les envoyer promener.

A FELICIEN ROPS

Bruxelles, ler Janvier 18G6.

Mon cher Rops,

J'avais juré cette année de protester, par une vigoureuse abstention, contre l'usag'e des cartes du Jour de l'An, et vous êtes déjà le second ami, aujourd'hui, qui m'obhge à me contredire.

Avez-vous donc besoin de ma carte pour deviner que je ne vous oubliepas, et que je désire pour vous mille prospérités ?

Présentez, je vous prie, mes respects bien affectueux à votre beau-père et à Madame Rops.

En voyant votre nom, j'ai d'abord supposé que vous étiez à Bruxelles, -'.^ais je suis parvenu à déchifTrer le timbre Namui\

Qu'est devenue la Danse macabre ?

Tout à vous.

A SAÎNTE-BEUVE

Mardi, 2 Janvier 18G6.

Mon bon ami,

Je viens de voir que, pour la première fois de votre vie, vous avez livré votre personne physique au public. Je fais allusion à un portrait de vous, publié par L' Illustration. C^si bien vous, ma foi ! l'air familier, railleur, et un peu concentré, et la petite calotte elle-même ne s'est pas cachée. Vous dirai-je que je m'ennuie tellement que cette simple image m'a fait du bien? La phrase a l'air impertinent. Elle veut dire simplement que, dans l'abandon où me laissent quelques vieux amis de Paris (en particuher Julien Lemer), votre image a suffi pour me divertir de mon ennui. Que ne donnerais-je pas pour aller en cinq minutes rue du Montparnasse, pour causer une heure avec vous de vos articles sur Proudhon, avec vous qui savez écouter, même les gens plus jeunes que vous !

Ce n'est pas, croyez-le bien, que je trouve la réaction en sa faveur illégitime. Je l'ai beaucoup lu, et un peu connu. La plume à la main, c'était un bonbougre; mais il n'a pas été et n'eût jamais été, même sur lepapier,un<i«/zf/?/.G'estce que je ne lui pardonnerai jamais. Et c'est ce que j'exprimerai, dussé-je exciter la mauvaise humeur de toutes les grosses bêtes bien pensantes de L'Univers.

De votre travail, je ne vous dis rien. Vous avez, plus que jamais, l'air d'un confesseur et d'un accou-

cheur d'âmes. On disait, je crois, la même chose de Socrate, mais les sieurs Baiilarg-er et Lélut ont déclaré, sur leur conscience, qu'il était fou.

Voici le commencement d'une année qui sera, sans doute, aussi ennuyeuse, aussi bête, aussi criminelle que toutes les précédentes. Que puis-je vous souhaiter de bon ? Vous êtes vertueux et aimable, et (chose extraordinaire !) on commence à vous rendre justice t

Il n'y a ici que deux personnes avec qui je puisse causer de vous, mais de deux manières bien différentes, Malassis et Madame Hugo.

Quand je suis retourné à Bruxelles, en Juillet, j'ai cru qu'un littérateur français ne pouvait se dispenser de faire une visite à Victor Hugo. Ce sentiment, dérivant d'une politesse innée, m'a jeté dans les aventures les plus baroques. Je vous raconterai cela, si jamais je vous revois. Car il me semble quelquefois, quoique je ne sois éloigné de mes amis que de six heures, que je ne les reverrai plus.

Madame Hu^o, seule, et malgré ses fils, entend votre nom et votre éloge avec plaisir. Le mot : grand poète ne l'étonné pas. Au fait, de ce côté-là, la clarté ne s'est pas assez faite. C'est peut-être moi qui aiderai le plus à la faire, si on veut bien encore imprimer une ligne de moi.

Je bavarde beaucoup trop, comme un homme nerveux qui s'ennuie. — Ne me répondez pas, si vous n'avez pas cinq minutes de loisir.

Votre bien affectionné.

LETTUES 1S6G 489

A MONSIEUR ANCELLE

Mercredi, 3 Janvier 18GG.

Mon cher Ancelle,

Je sens avec humiliation combien je vous fatig-ue. En vous donnant une nouvelle commission, j'ai augmenté mon indiscrétion. Laissez de côté Julien Lemer, et envoyez-moi tout de suite la montre, s'il est encore temps. On vous demandera quelle est la valeur de l'objet. Déclarez tout au plus la valeur de 4o fr., et payez les frais.

Lemer vient de recevoir, coup sur coup, deux messagers de moi, avec prières insistantes de me répondre. S'il ne me répond pas, c'est qu'i'/ ne le peut ou ne le veut. Si vous saviez ce que c'est que d'attendre une réponse pendant quatorze jours.

Tout à vous, et ne m'en veuillez pas.

Envoyez donc un commissionnaire au Mont-de- Piété. C'est si simple !

A POULET- MALASSIS

Mon cher ami,

Je suis repris par les migraines, grâce aux quatre heures passées à l'entrepôt, dans le vent et dans la pluie. Je viens de trouver, sous ma porte, une très longue et très étrange lettre de Sainte-Beuve où il y a quelques mots affectueux pour vous, et dont j'extrais ce passage :

...En faisant mes compliments à Malassis, demandez-lui le titre de je ne sais quelle petite ordure de l'abbé de Voisenon, réimprimée là-bas, et qui n'est pas dans ses œuvres. Dans quel petit recueil du XVIIP"^^ siècle a-t-elle été d'abord imprimée ? Vous voyez que Je suis un curieux incurable...

J'enfermerai votre réponse dans la mienne.

Mes compliments à M"® Fanny. Dites-lui combien je lui suis reconnaissant de ses complaisances. Je crains que la migraine ne me fasse passer à ses yeux pour un paresseux.

Oh ! la visite à l'entrepôt, qu^l chapitre!

Tout à vous.

Vous pouvez me répondre tout de suite, et donner votre réponse au commissionnaire, avec mes poèmes en prose bien enveloppés.

A MONSIEUR ANGELLB

Vendredi, 12 Janvier 1866.

Mon cher ami.

Je reçois une lettre de m.a mère, qui me gronde de n'avoir pas répondu tout de suite à votre dernière longue lettre.

Je ne réponds que provisoirement, pour vous remercier de votre amitié. Mais croyez-vous donc qu'il soit très facile de répondre dans de telles complications ?

Il faut beaucoup réfléchir.

Je crois que, dans deux jours, vous recevrez le plan, ou, pour mieux dire, le sommaire, le compendium, du livre sur la Belgique, à communiquer à Julien Lemer qui paraît avoir envie de ce livre. Ce sera pour vous une occasion de le voir.Lejeter immédiatement de côté, ce serait trop brutal. Vous recevrez les lettres de Lemer et la lettre de Sainte- Beuve, ayant trait à cette affaire. — Vous déciderez ce que vous voudrez, et vous ferez de mes conseils ce que vous voudrez. Vous m'apprenez des choses que je savais, en particulier le rejet, par la maison Garnier, du livre sur la Belgique.

Vous êtes tombé, grâce à une inspiration dont je vous sais d'ailleurs le plus grand gré, dans une maison dont vous ignoriez le train-train. Et la seule chose qui me frappe dans votre récit, c'est qu'HippolyteGarnier (le vrai directeur) n'avaitpas encore instruit Auguste Garnier (le frère vulgaire) de l'état de l'affaire. Du reste, le paquet que vous allez recevoir vous instruira à fond, — et, s'il vous plaît, si vous jugez convenable de revoir les Garnier, dites simplement que je suis en train de donner le dernier tour à mon livre : Le Spleen de Paris (pour faire pendant aux Fleurs </m il/a/), ainsi qu'à mes Réflexions sur mes Contemporains,ei que j'irai les voir au mois de Février.

Il faudra évidemment que Sainte-Beuve entre de nouveau en danse.

Traiter directement avec moi ! pour mon esprit

défiant, cela veut dire : M. Baudelaire sera plus facile à duper.

Tout à vous. Merci. Et souvenez-vous, quoi qu'en dise ma mère, que j'ai deviné et apprécié toute l'énergie de votre amitié.

La santé de ma mère m'inquiète beaucoup, beaucoup. Je vais écrire secrètement au docteur Lacroix, de Honfîenr, pour être renseigné avec précision à ce sujet.

Présentez mes respects à Madame Ancelle.

A SAINTE-BEUVE

i5 Janvier 18G6.

Mon cher ami,

Je ne saurais trop vous remercier de vos bonnes lettres. C'est vraiment d'autant plus beau de votre part que je vous sais très occupé. Si je tarde quelquefois longtemps à répondre, c'est que je suis dans un état de santé qui me casse la volonté et me jette même quelquefois au lit pour plusieurs jours.

Je suivrai votre conseil, j'irai à Paris, et je verrai les Garnier moi-même. Alors, peut-être, commettrai-je l'indiscrétion de vous demander un nouveau coup d'épaule. Mais quand? Depuis six semaines, je suis plongé dans la pharmacie. Qu'il faille supprimer la bière, je ne demande pas mieux. Le thé et le café, c'est plus grave, mais passe encore. Le vin? diable! c'est cruel. Mais voici un animal «ncore plus dur, qui dit qu'il ne faut ni lire ,

ni étudier. Drôle de médecine que celle qui supprime la fonction principale ! Un autre me dit, pour toute consolation, que je suis hystérique. Admirezvous, comme moi, l'usage élastique de ces grands mots bien choisis pour voiler notre ignorance de toutes choses?

J'ai tâché de me replonger dans Le Spleen de Paris (poèmes en prose), car ce n'était pas fini. Enfin, j'ai l'espoir de pouvoir montrer, un de ces jours, un nouveau Joseph Delorme accrochant sa pensée rapsodiqiie à chaque accident de sa flânerie, et tirant de chaque objet une morale désagréable. Mais que les bagatelles, quand on veut les exprimer d'une manière à la fois pénétrante et légère, sont donc difficiles à faire !

Joseph Delorme est venu là tout naturellement. J'ai repris la lecture de vos poésies ab ovo. J'ai vu, avec plaisir, qu'à chaque tournant de page je reconnaissais des vers qui étaient d'anciens amis. Il paraît que, quand j'étais un gamin, je n'avais pas si mauvais goût. (La même chose, en Décembre^ m'est arrivée pour Lucain. La Pharsale, toujours étincelante, mélancolique, déchirante, stoïcienne, a consolé mes névralgies. Et ce plaisir m'a induit à penser qu'en réalité nous changions fort peu, c'est à dire qu'il y a en nous quelque chose d'invariable.)

Puisque vous avouez qu'il ne vous déplaît pas d'entendre parler de vos ouvrages, j'aurais bien la tentation de vous faire, à ce sujet, trente pages de confidences; mais je crois que je ferai mieux de les

écrire d'abord en bon français pour moi-même, et puis de les communiquer à un journal, s'il existe encore un journal où l'on puisse causer poésie.

Cependant, voici quelques suggestions du livre qui me viennent, au hasard :

J'ai beaucoup mieux compris qu'autrefois Les Consolations et Les Pensées d'Août.

J'ai noté, comme plus éclatants, les morceaux suivants :

Sonnet à Madame G , p. 225.

(Vous avez donc connu Madame Grimblot, cette grande et élégante rousse pour qui a été faille mot désinvolture^ et qui avait cette voix rauque, ou plutôt profonde et sympathique, de quelques comédiennes parisiennes ? — J'ai souvent eu le plaisir d'entendre Madame de Mirbel lui faire de la morale, et c'était fort drôle. — Après tout, je me trompe peut-être; c'est peut-être une autre MadameG. Ces recueils de poésie sont non seulement de la poésie et de la psychologie, mais aussi des annales.)

Tu te révoltes... ^1^. K^i.Dans ce cabriolet..., p.igS.^'/i revenant du convoi... .,'^.22']. La voilà..., p. 199.

Page 235, j'ai été un peu choqué de vous voir désirant l'approbation de MM. Thiers, Berryer, Thierry, Villemain. Est-ce que vraiment ces messieurs sentent le, foudroiement, ou V enchantement d'un objet d'art? Et puis, vous aviez donc bien peur de n'être pas apprécié, pour avoir accumulé tant de documents justificatifs? Ai-je besoin, pour vous

admirer, de la permission de M. de Déranger?

Sacrebleu ! j'allais oublier Le Joueur d'orgue^ p. 242. J'ai beaucoup mieux saisi qu'autrefois le but et l'art des récits tels que Doudun, Marèse, Ramon, M. Jean, etc. — Le mot élégie analytique s'applique à vous, bien mieux qu'à André Ghénier.

Il y a encore une pièce que je trouve merveilleuse, c'est le récit d'une veillée funèbre, près d'un cadavre inconnu, adressée à Victor Hugo, au moment de la naissance d'un de ses fils.

Ce que j'appelle le décor (paysage ou mobilier) est toujours parfait.

En de certaines places de Joseph Delorme, je trouve un peu trop de luths, de lyres, de harpes, et de Jehovahs. Cela fait tache dans des poèmes parisiens. D'ailleurs, vous étiez venu pour détruire tout cela.

En vérité, pardon! Je m'égare! Je n'ai jamais osé vous en dire si long.

J'ai retrouvé des pièces que je savais par cœur. (Pourquoi relit-on avec plaisir, dans des caractères d'imprimerie, ce que la mémoire pourrait réciter ?)

Dans l'île Saint-Louis. (Consolations.)

Le Creux de la vallée, p. 11 3. Voilà bien du Delorme !

^i Rose (charmant), p. 127.

Stances de Kirke White, p. 189.

La Plaine (beau paysage d'Octobre), p. i38.

Ma foi! je m'arrête. J'ai l'air de vous faire des compliments, et je n'en ai pas le droit. C'est impertinent.

AgS CHAULES BAUDELAIRE

A MONSIEUR ANCELLE

Jeudi, i8 Janvier.

Mille remerciements, mon cher ami, pour votre amitié et votre bonne volonté. Si j'avais pu deviner votre inspiration, je vous aurais donné des documents! Vous n'avez rien obtenu de clair, parce que vous avez causé avec un imbécile (Auguste Garnier) que son frère Hippolyte n'instruit des choses qu'au dernier moment. Vous comprenez que si Hippolyte est allé consulter Sainte-Beuve sur ma valeur littéraire, c'est qu'il considérait la chose comme digne d'attention. Je sais, depuis plus de six mois, que La Belgique sera exclue du marché.

Demain, je vous enverrai les lettres de Lemer et de Sainte-Beuve.

J'ai encore été malade, très malade. Vertiges et vomissements pendant trois jours. lia fallu que je me tinsse sur le dos, pendant trois jours; car, même accroupi par terre, je tombais, la tête emportant le corps. Je crois que c'était une ivresse de bile. Le médecin ne me recommande que l'eau de Vichy, et pas le sou I

Voici le plan du livre sur la Belgique que Julien Lemer désirait voir depuis longtemps.

C'est enfin une occasion pour vous de causer avec lui, et d'obtenir un compte rendu exact de ce qui a été dit entre Hippolyte Garnier et lui à mon sujet, depuis six mois et demi.

Vous le trouverez toujours entre 5 h. et minuit. Quand il n'est pas à son bureau, il est dans son appartement; il demeure au-dessus.

Combien je suis honteux de vous causer tant d'ennuis !

Je veux, sur La Belgique^ une réponse rapide, sinon immédiate.

On m'écrit queLemerest dans de mauvaises affaires. Je ne serais pas très heureux de lui vendre ce livre; mais je me souviens qu'il y a deux ans, quand j'annonçai à Dentu mon voyage projeté en Belgique, il me dit que si je faisais quelque chose sur ce pays, il l'achèterait volontiers. Malheureusement, la librairie Dentu a de grands vices.

Peut-être se figurait-il à l'avance une description de monuments, et non pas un croquis de mœurs. La mariée est devenue trop belle.

Enfin, que ce soit Lemer, Dentu, ou le diable qui l'achète, ye ne veuxplus écrire une ligne^avant d'avoir un traité. Malgré le traité, je ne prendrai d'argent que quart par quart, et je livrerai la matière aufur et à mesure. Cet argument minutieux prouve que j'ai passablement de matériaux entre les mains. Je peux dire que le livre est dans l'état confus où Proudhon a laissé ce qu'on appelle ses œuvres posthumes. Quant à l'arrangement que je propose, il prouve que je veux aller Vite; (cependant je ne laisserai pas publier le livre tant que je serai ici. Donc, comme vous ne me prêterez pas les 2. 000 fr. dont j'ai besoin, il fau-

/igS CHARLES B.VUDr,LAlRI!

dra en revenir à la grosse affaire Garnier. Julien Lemer a la table des matières, et a la matière de trois volumes, sur cinq. Je n'irai à Ronfleur chercher la matière, pour combler les lacunes, qu'après le traité fait.) Il dit qu'Hippolyte a même pris des notes sur mon programme.

La Belgique est un peu à la mode. Donc, on peut faire un assez gros tirage.

Dites à Lemer que je lui recommande bien de ne pas égarer Les Paradis {je n^ai pas d'autre exemplaire), ni la collection d'articles critiques que j'appelle : Les Contemporains. Il y a décidément dans cette lettre des lignes que vous ne pourrez pas lui lire. II faut bien prendre garde de le blesser; et d'ailleurs, même en adoptant le plan que vous me suggérez, nous ne pouvons jeter Lemer de côté qu'après l'avoir mis au pied du mur, c'est à dire convaincu d'incapacité. Ne trichons jamais.

Je ne puis pas, mon cher ami, me faire envoyer par vous 80 fr.Les quatre premiers mois de l'année font64o fr.J'en ai déjà reçuSoo. Je voudrais, le plus tôt possible, ne plus vous rien devoir. Je joins donc à cette lettre un reçu de 100 fr., juste. Et en Février, quand il faudra, comme je l'espère, aller moi-même à Paris, vous m'enverrez 5o ïr.Ras de lettre chargée, je uous en prie: la femme de l'Hôtel croirait que je reçois des trésors, et les voyages à la poste restante ne me sont plus possibles. On ne volera pas la lettre, parce qu'il y aura dedans un billet de loofr. Le coût des lettres entre France et Belgi-

que est chang-éjpour îss lettres ordinaires. Ce n'est plus que o fr. 3o.

On m'a dit que U Indépendance avait été interdite en France, à cause des mauvaises nouvelles qu'elle donnait sur le Mexique.

Si je peux finir cette nuit cet extrait de mes notes que j'appelle l'argument, je joindrai tout de suite à ce paquet la leLtre de Sainte-Beuve et les lettres de Lemer.

Inutile de recopier pour vous le programme de mes cinq autres volumes qui est chez Lemer.

Fleurs du Mal (aug-mcntées, et avec lettres et articles curieux).

Spleen de Paris, pour faire pendant.

Contemporains, peintres et poètes, 2 vol.

Paradis Artificiels.

Il me semble que pour avoir trois volumes amusants, et d'une vente sûre, un libraire peut bien se risquer à acheter deux volumes de critique en plus. C'était mon calcul, et Lemer le trouvait bon. Sainte- Beuve le trouvait audacieux.

J'ai peur que Lemer n'ait appris votre visite chez les Garnier, et ne prenne ça pour un espionnag'e de ma part. Raison de plus pour le voir, et, puisqu'il lui est si pénible d'écrire des lettres, dites-lui que vous me transmettrez fidèlement tout ce qu'il vous dira.

Je suis très inquiet de la santé de ma mère.

Quant à moi, je ne peux plus fumer sans dégoût ; pour un fumeur, c'est un vrai signe de découragement. Tout à l'heure, j'ai été obligé d'interrompre

CHAULES BAUDELAIRE

cette lettre pour me jeter sur mon lit, et c'est un grand travail, car je crains toujours d'entraîner avec moi les meubles auxquels je m'accroche.

Avec ça, les idées noires ; il me vient quelquefois à l'esprit que je ne verrai plus ma mère.

Pardon et merci. Tout à vous.

Mes compliments à Madame Ancelle.

Pourvu que Lemer n'aille pas s'offenser, parce que je ne lui écris pas, et parce que je ne vous donne pas une lettre d'introduction pour lui! Mais il ne me répond jamais. Après tout, c'est un excellent garçon; seulement, je crois que la vieillesse et les chagrins l'ont apparessé.

Je n'ai pas de copie du plan du livre sur la Belgique. Ce serait cruel de recommencer. Si Lemer le garde, faites-lui observer ça.

Il me paraît difficile qu'un tel plan n'excite pas la curiosité d'un éditeur, si peu intelligent qu'il soit.

Je mets toute ma confiance en vous, délivrezmoi. Mais soyez prudent.

Vous devriez mettre le plan dans une enveloppe à part, avant de le montrer.

Maintenant, je ferme le livre, et je mets mes notes au fond de ma commode, afin de n'y plus penser que quand j'aurai un traité, c'est à dire la certitude d'être payé.

A MONSIEUR ANGELLE

Lundi, 22.

Mon cher ami,

Ce lourd travail de classification n'était pas fini, interrompu par une reprise de crises nerveuses, de vertig-eSjde nausées et de culbutes. J'ai eu une crise chez le médecin lui-même. Il me demande sans cesse si je suis son traitement. Je n'ose pas lui dire pour quelles raisons Je ne fais rien. (Bains, éther, valériane, eau de Vichy.) Mais, selon moi, tout cela ne serait pas suffisant.

N'écrives rien de toute cette aventure à ma mère.

Ma lettre est bien confuse, n'est-ce pas ? Je résume : voir Lemer, obtenir de lui tous les renseig-nemenls possibles sur la question Garnier.

Vendre La Belgique, tout de suite: (il faut trois semaines pour lui donner le dernier y?o/î.)

Ne pas perdre le plan.

La copie des trois volumes qui sont chez Lemer doit être serrée soigneusement jusqu'à ce que j'aille à Paris.

Si nous jetons Lemer de côté, alors vous vous ferez homme d'affaires /jV/eVai're^, par amour pour moi, et vous tâcherez de vendre en Février les cinq autres volumes.

Il faut que l'éditeur (quel qu'il soit) observe que Belgique sera toutàfait inédit, et que, en en disse-

502 CHAULES BAUDELAIRE

minant les fiag^ments, j'en pourrais tirer beaucoup

d'argent.

Mes compliments à Madame Ancelle.

A MONSIEUR ANCELLE

Lundi; 29 Janvier 18O6.

Mon cher ami,

Ou vous n'avez pas reçu mon paquet de lundi dernier, 22, composé d'un plan deBelg^iqne, en seize feuillets, d'une longue lettre pour vous, de deux lettres de Lemer, d'une lettre de Sainte-Beuve et d'un reçu de 100 fr. — Ou vous n'avez pas compris toute la tristesse de ma situation, — ou bien, enfin, votre réponse a été égarée ou volée.

Mes crises, vertiges, convulsions sont devenus plus rares; mais excepté quand je suis couché sur le dos, je ne suis pas solide. Le médecin,me croyant peut-être guéri, ne vient plus, et je n'ose plus faire payer les médicaments par l'Hôtel.

Enfin, je suis inquiet non pas seulement des 100 fr., mais aussi de tout le reste. Quant à ce tout le reste, vous recevrez prochainement la visite d'un de mes amis, M. Lécrivain, ancien libraire ; vous pourrez peut-être vous éclairer de ses conseils, et il me transmettra à son retour votre conversation avec lui. Vous aurez soin de bien vous faire expliquer ce que c'est qn'un traité à temps, et un traité basé sur un tirage déterminé. DoLnsV un des cas, une somme est donnée à l'auteur, en échange de l'exploi-

LETTRES 1866 5o3

talion pour un certain temps. Dans l'autre cas, on donne à l'auteur tant par exemplaire. M. Lécrivain prétend que MM. Garnier préféreront, s'ils traitent avec moi, traiter pour dix ans. Mais alors, grand Dieu! quelle somme demander?

J'ai rédigé la note que vous me demandez pour M. Hippohjte Garnier; mais avant de vous l'envoyer, il faut prendre un parti, mûrement réfléchi, au sujet de Lemer ; alors seulement, je prierai Sainte-Beuve de revenir à la charge.

Présentez mes respects à Madame Ancelle. Mais, je vous en supplie, répondez-moi.

Bien à vous.

A MONSIEUR ANCELLE

Mardi, 3o Janvier 186O.

Mille remerciements pour tout votre zèle ; vous vous en tirez beaucoup mieux que je ne croyais.

J'ai d'abord lu votre lettre à M. Lécrivù.in qui part demain, et que vous recevrez sans doute, le 2, ou le 3.

Voilà, à peu de choses près, le résultat de notre conversation, et, conséquemment, le sujet de votre future conversation :

I . — Les arrangements futurs dont vous me parlez sont-ils unerea/f7e,au moins une réalité commencée, ou bien l'exposé des espérances de Julien Lemer ? (Lécrivain, autrefois lié avec Lemer, l'aura peutêtre tâté.)

2. — Je trouve les tirages trop faibles. Lécrivain dit qu'il importe peu, et que les Garnier s'apercecevront bien vite de la valeur de mes livres.

3. — Que signifie ce délaide trois ans? — et si, dans six mois, un des cinq tirages est épuisé, ne devra-t-on pas payer de nouveaux droits d'auteur, au taux convenu?

Lécrivain prétend que cela va sans dire.

4. — Je veux corriger les épreuves ; je ne laisserai jamais imprimer une ligne de moi, sans l'avoir relue au moins deux fois.

5. — Faites-vous expliquer ce que c'est que les doubles mains de passe, sur lesquelles je prétends qu'on doit prélever les exemplaires pour les amis et les journaux.

6- — Que MM. Garnier sachent que si j'accepte des conditions que je trouve chétives, c'est parce que je veux que mes œuvres soient désormais abritées dans une maison solide, et que j'espère que c'est une raison pour que tout mon avenir s'y rattache (à cette maison). Les Garnier ignorent ce que c'est que Le Spleen de Paris, que Sainte-Beuve, dans Le Constitutionnel, lors de ma bouffonne, mais très intentionnée candidature à l'Académie, a cité, parlant de quelques-uns de ces fragments comme de vrais chef s-d' œuvre. Ce n'est pas moi qui parle. On pourrait retrouver le numéro.

MM. Garnier ignorent la valeur des pièces justificatives des Fleurs du Mal {ATlides de Sainte-Beuve, Gustine, Th. Gautier, d'Aurevilly, etc.). Il leur en faudra parler. Mais M. Lécrivain prétend qu'avec

LETTRES 1866 5o5

des gens aussi rusés que les Garnier, il ne faut pas avoir l'air trop pressé.

Et puis souvenez-vous que si les deux Garnier sont égaux quant à la propriété, ils sont très inégaux en intelligence et en fonctions. Hippolyte est le directeur spirituel.

Tous ces points, sans exception, sont également intéressants. Lécrivain vous parlera aussi de La Belgique déshabillée.

Tout ce que vous a débité là-dessus Lemer est radicalement absurde.

Aucun journal, c'est vrai, aucune revue même ne peut prendre ce livre total, seulement, peut-être, quelques fragments descriptifs. Il faut qu'il paraisse, neuf et entier, chez un éditeur. — 11 n'est pas d'éditeur assez bête pour ne pas comprendre le programme minutieux que je vous ai envoyé. Il n'est pas d'éditeur assez bête pour ne pas comprendre que la condition que j'impose (paiement du livre quart par quart) est la meilleure garantie de mon activité. (C'est pour pouvoir finir le livre en France.)

J'accepte volontiers le secours de M. N (Lécrivain n'est pas de cet avis), et je l'en remercie d'avance. Si M. N avait lu plus attentivement

mon programme, il aurait vu une ligne qui répondait à sa pensée : que l'impiété belge est une contrefaçon, résultat de l'enseignement des réfugiés français. Quant aux lignes malhonnêtes et injurieuses qu'il accole au nom de Victor Hugo, j'en pense encore bien plus long que lui. Mais je ne puis pas le dire.

5o6 CHARLES BAUDELAIRE

Souvenez-vous que La Belgique déshabillée est un croquis très grave, très sévère, de suggestion séuère,so\is une apparence bouffonne, à l'excès quelquefois. Ainsi tombent vos reproches à propos du bâton merdeux^ et d'autres expressions purement confidentielles. Je suis convaincu que l'éditeur auquel vous montrerez cet abrégé de l'ouvrage ne s'y méprendra pas.

Maintenant, le courage me revient. Je vais remanier Le Spleen^ et remanier aussi Les Contemporains (en m'appuyant uniquement sur ma mémoire, hélas! car le manuscrit est chez Lemer). J'aurai fini, le 20 Février, si mes éuanouissements et mes vomissements ne reviennent pas. Il me suffit donc que toutes les clauses soient vidées le 20.

Quant à votre dernier conseil, je ne puis pas le suivre. Jamais je ne trouverai le courage d'abord de déclarer à ma maîtresse d'Hôtel que je m'en vais sans la payer, ensuite de voler encore de l'argent à ma mère, delabontéde quij'ai honteusement abusé.

Il est 6 h. Je n'ai plus le temps de vous remercier comme mon cœur le voudrait.

Tout à vous.

Relisez cette lettre, en commun avec M. Lécrivain, et discutes ensemble la valeur de cJiaque article (excepté les passages confidentiels sur ma pauvreté).

Il va me rester 20 fr. Je retourne dimanche à Malines voir Rops, et admirer de nouveau cette église des Jésuites dont je ne me lasserai jamais.

LETTUES 1866 607

Pourvu que le wagon ne me rende pas malade !

Je sais queM. Rops a fait une mag'nifique affiche pour le cas de réimpression des Fleurs du 3IaL II en veut 100 fr.

Mais les Garnier sont si peu cultivés qu'ils ignorent peut-être le nom de M. Rops.

Il y a, chez un imprimeur de Paris, des clichés, fleurons, culs de lampe, majuscules ornées, qui avaient été préparés pour une grande édition des Fleurs du Mal (avis aux Garnier, sauf consultation de Lécrivain).

A SAINTE-BEUVE

La lettre est restée longtemps interrompue. J'ai été repris par les vertiges et les culbutes .

Ensuite, j'ai appris que vous étiez vous-même malade, ou que vous l'aviez été. Ceci m'inquiète et a inquiété Malassis. Il a été, à ce qu'il paraît, question d'une opération. Qu'est-ce que c'est que cela ? Où en êtes-vous ?

Pas de politesse d'écriture avec moi. Mais, je vous en prie, chargez voire fidus Troubatès de m'écrire quelques lignes sur votre santé. Dites-lui aussi, si vous pouvez penser à ces bagatelles, qu'il serait bien aimable de me trouver le numéro d'un journal nouveau^ L'Art, et de me renseigner sur une autre publication périodique, en vers : Le Parnasse (avec un adjectif à la suite).

5o8 CHARLES BAUDELAIRE

Malassis n'a rien trouvé de plus sur Voisenon, — Je crois qu'il a été un peu étourdi d'un petit sermon que vous lui avez adressé. Il avait eu, en effet, une drôle d'idée (sans s'en douter). Moi qui sais que vous ne grondez jamais longtemps les gens qui vous aiment, j'en ai bien ri.

A propos d'amitié et d'ami renié, savez-vous que le magnifique vers :

Est comme un enfant mort, dans nos Jlancs, avant P heure,

vers 12, p. igS, 2'''"® volume, se trouve traduit en prose, et très bien, ma foi ! dans une nouvelle de Paul de Molènes, La Pâtissière, je crois, histoire de l'amour d'un par/ait officier de cavalerie légère (style Molènes) pour une pâtissière? L'image est transférée de l'amitié à l'amour. Peut-être ignorait-il qu'il vous copiait.

Mais vous êtes malade, et il se peut que je vous fatigue.

A CHARLES ASSELINEAU

5 Février 186G.

... Ce n'est pas chose facile pour moi que d'écrire.Si vous avez quelque bon conseil à me donner, vous me ferez plaisir. A proprement parler, depuis vingt mois j'ai été presque toujours malade... En Février de l'année dernière, violente névralgie à la tête, ou rhumatisme aigu, lancinant; quinze jours à peu près. Peut-être est-ce autre chose? Retour de la même affection, en Décembre. — En Janvier,

autre aventure : un soir, à jeun,je me mets à rouler et à faire des culbutes comme un homme ivre, m'accrochant aux meubles et les entraînant avec moi. Vomissements de bile ou d'écume blanche. Voilà invariablement la gradation : je me porte parfaitement bien, je suis à jeun, et tout à coup, sans préparation ni cause apparente, je sens du vague, de la distraction, de la stupeur ; et puis, une douleur atroce à la tète. Il faut absolument que je tombe, à moins que je ne sois en ce moment-là couché sur le dos. — Ensuite, sueur froide, vomissements,longue stupeur. Pour les névralgies, on m'avait fait prendre des pilules composées de quinine, de digitale, de belladone et de morphine. Puis, application d'eau sédative et de térébenthine, très inutile d'ailleurs, à ce que je crois. Pour les vertiges, eau de Vichy, valériane, éther, eau de Pullna. — Le mal a persisté. Maintenant, des pilules dans la composition desquelles je me souviens qu'il entre de la valériane, ou de l'oxyde de zinc, de Tassa fœtida, etc., etc.. C'est donc de l'antispasmodique? — Le mal persiste. Et le médecin a prononcé le grand mot : hystérie. En bon français: je jette ma langue aux chiens. Il veut que je me promène beaucoup, beaucoup. C'est absurde. Outre que je suis devenu d'une timidité et d'une maladresse qui me rendentla rueinsupportable.iln'y a pas moyen de se promener ici, à cause de l'état des rues et des routes, surtout par ce temps. Je cède pourla première fois au désir de me plaindre. Connaissez-vous ce genre d'infirmité ? Avez- vous déjà vu ça ?...

5lO CHARLES BAUDELAinE

Merci encore une fois pour votre bonne lettre. Donnez -moi la distraction d'une réponse. Serrement de main à Banville, à Manet, à Champfleury, si vous les voyez.

A MONSIEUR ANGELLE

Mardi, 6 Février 1866.

Mon cher ami,

Je vous renvoie la note de M. Charles N , pour éviter de céder à l'envie de lui jouer un mauvais tour et de publier cette note. M. Charles N est sans doute très jeune, et d'ailleurs il aura été élevé parmi les professeurs. Ce n'est pas un joli monde. Je n'avais pas réfléchi d'abord à la singularité de son procédé. Veut-il m'imposer des haines? C'est indiscret. Suppose-t-il que je ne connais pas les ridicules de Victor Hug-o? C'est impertinent. Croit-il que je sois un ami aveugle et intime de Victor Hugo? Alors c'est un outrag-e personnel qu'il m'adresse. N'est-ce pas vrai?

Je reviens à notre affaire? (Mon Dieu ! comme Madame Ancelle doit m'en vouloir de vous chiper ainsi une portion de votre temps !)

M. Lécrivain n'a pu partir de Bruxelles que vendredi. Sa première observation, quand je lui ai lu votre lettre, a été : Lemer donne des détails bien minutieux pour une affaire entamée. S'il en savait si long l'affaire serait pour ainsi dire conclue.

Voici la note que vous m'avez demandée depuis

LETTRES 1866 5ll

longtemps pour Hippolyte Garnier (au cas où nous jetterions Lemer de côté). Mais attention! — Lemer espérait sans doute tirer de MM. Garnier un petitbénéfice,très légitime, au sujet de cette affaire. Je suppose que vous la finissiez, mais il l'a commencée, et il est évident que MM. Garnier seront enchantés de trouver un prétexte pour le priver de ce qu'il attend. Il y a là des délicatesses à observer.

Notez cette phrase que vous retrouverez dans une de ses deux lettres : Je persiste à considérer l'ajfaire non seulement comme bonne pour vous, mais aussi comme excellente pour les Garnier.

11 l'aura présentée ainsi. Je me creuse la cervelle pour songer à tout et ne rien oublier.

Une singularité dans votre note, écrite presque sous la dictée de Lemer :

1 . 5oo exemplaires, tirage des Fleurs ! 1 . 5oo — — des Paradis !

i.5oo — — de Spleen!

et 2.000 — — des Contemporains?

J'aurais supposé juste le contraire, puisque ce dernier ouvrage est celui dont le succès est douteux (aux yeux du libraire, du moins).

J'ai été obligé de me remettre^ depuis quelques jours, au lit, et je crois que je n'en bougerai plus. J'ai trop peur de mes étourdissements, et quelquefois, au lit même, j'ai la tête lourde. Mais je suis en sûreté. Quant à la maîtresse d'Hôtel, je n'ose plus penser à elle.

Avez-vous quelques nouvelles de ma mère?

5l2 CHARLES BAUDELAIRE

Que Lemer n'égare rien. Il a la matière de trois volumes.

Note pour M. Hippolyte Garnier.

Il y a un an, j'ai chargé M. Lemer, un de mes anciens amis, de trouver un libraire qui voulût bien se charger de mes œuvres, un libraire solide et fort, qui pût leur donner une longue publicité. M. Lemer m'instruisit qu'il avait fait choix de MM. Garnier, mais que très certainement La Belgique déshabillée serait exclue du marché, si marché il y avait. Je ne pouvais pas, d'ailleurs, ne pas trouver le choix de M. Lemer excellent. M. Lemer approuvait mon idée de rassembler mes œuvres chez le même éditeur, pour qu'elles pussent s'épauler les unes les autres; et moi, sachant que les libraires actuels n'augurent pas toujours bien des œuvres critiques, je me disais qu'après tout on pouvait bien prendre les miennes, appuyées ainsi sur trois volumes amusants : Les Fleurs du Mal, Les Paradis artificiels elLe Spleen de Paris (pendant des Fleurs duMal), dont Sainte-Beuve a, par avance, trop chanté les louanges dans Le Constitutionnel.

Et puis je n'ai plus eu aucunes nouvelles des résultats de cette ofFre.

Voici quelques notes qui ne sont pas inutiles :

— Fleurs du Mal (se demandent toujours, épuisées depuis très longtemps). Edition définitive, augmentée cette fois de plusieurs pièces de vers

LETTRES 1866 5l3

nouvelles, et de plusieurs pièces justificatives des plus curieuses (Théophile Gautier, Sainte-Beuve, de Custine, d'Aurevilly, et d'autres). Tout cela est à Ronfleur. J'irai le chercher, aussitôt que ma santé me permettra de quitter Bruxelles.

— Le Spleen de Paris, pour faire pendant aux Fleurs du Mal. (En prose.) Le manuscrit est moitié ici (Bruxelles), moitié à Honfleur.

— Les Paradis artificiels, études sur les effets phj'siques et moraux de l'opium et du haschisch. (Livre à succès, peu connu.)

— Quelques-uns de mes Contemporains, artistes et poètes, 2 vol.

Le Dessin (Ing-res). La Couleur (Delacroix). Le Chic (Vernet), L'Eclectisme et le Doute (SchefFer et Delaroche).La Beauté moderne.

Méthode de critique. — Delacroix et Ing-res à l'Exposition universelle. — La reine des facultés . — Le public et la photographie. — L'artiste moderne, etc.. — L'essence du rire. Caricaturistes français. — Morale du Joujou. — Le peintre de la Modernité (Constantin Guys de Sainte-Hélène). — L'Art didactique, écoles allemande et lyonnaise. — La vie et les œuvres de Delacroix.

Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. Victor Hug-o. Desbordes- Valmore. Auguste Barbier. Pétrus Borel. H. Moreau. G.Le Vavasseur. Th. de Banville. P. Dupont. Th. Gautier. Leconte de Lisle. Fvouvière. Richard Wagner.

Les Dandies (Chateaubriand et autres). Sainte-Beuve, ou Joseph Delorme jugé par l'auteur des Fleurs du Mal. Tout cela est à Paris.

A JULES TROUBAT

Mercredi des Cendres, i4 Février 1866.

Cher M. Troubat,

J'ai envoyé à M. Sainte-Beuve, il y a une huitaine de jours, une lettre un peu folâtre qui est peutêtre tombée d'une manière très intempestive. Car, comme j'achevais ma lettre, commencée depuis un mois, j'apprenais brusquement qu'il était malade. Qu'est-ce que c'est que cette opération dont a parlé la siup'ide Indépendafice? Vraiment, Je suis inquiet, je vous l'assure, et je vous serai personnellement très obligé de vouloir bien me donner nettement de ses nouvelles.

Merci, et bonjour à Champfleury. Si vous pouvez m'envoyer L'Art, vous me ferez plaisir.

Veuillez agréer l'assurance de mes meilleurs sentiments.

A POULET-MALASSIS

Vendredi, 16 Février 1866.

Mon cher,

J'ai reçu ce matin une lettre de Sainte-Beuve. Il est tout à fait tiré d'affaire. Il s'agissait d'un engor-

LETTRES 1866 5l5

gement au prépuce. On voulait le dissuader de se faire opérer, et on lui disait de vivre avec ça; mais on ne doit pas garder ces choses-Iâ, comme il dit, et il a tant tourmenté les gens qu'on l'a opéré. Un homme fort habile, à ce qu'il paraît, s'est chargé de cela; mais il est survenu des complications (sans doute des fièvres), et il m'écrit qu'il a beaucoup souffert. La fin delà lettre vous concerne : ...Je serais désolé que le petit mot que Troubat a écrit à Malassis, et dans lequel il lui faisait en mon nom de petites recommandations de prudence, eût chiffonné ce galant homme et cet excellent ami. Il y a répondu, d'ailleurs, de la manière la plus gracieuse, en nous envoyant une drôlerie de Voisenon qui a charmé l'un de mes intervalles de souffrance et qui nous adéridés quelques instants. — Je vais m,aintenant tout à fait bien...

A MONSIEUR ANCELLE

Vendredi^ 16 Février 1866,

Mon cher ami,

M. Lécrivain est revenu à Bruxelles dans la nuit de mercredi à jeudi. Il a causé quatre fois avec Lemer, et n'est pas allé vous voir. Je lui ai demandé pourquoi, et il m'a fait cette singulière réponse : Je n'ai pas voulu voir M. Ancelle, parce que J'ai craint de l'offenser en lui disant ce que je pense : c'est à dire que MM. Garnier ne traiteront pas plus avec lui Ancelle qu'avec Lemer.

Les visites de M. Ancelle chez MM. Garnier ne serviront quà persuader à ceux-ci que vous avez un violent besoin d'argent, et plus vous le laisserez voir, et moins ils seront pressés de conclure.

M. Ancelle peut traiter en votre nom, mais avec des lettres de vous. Mais le plus raisonnable serait d'aller à Paris traiter vous-même, et surtout de ramasser et de mettre en ordre les éléments des deux autres volumes, puisque Lemer n'en a que trois. Les Garnier sont très défiants.

De mes conversations avec Lemer, il résulte pour moi que, comme je l'avais deviné, les chiffres indiqués par Lemer à M. Ancelle sont des chiffres en l'air ne représentant que les calculs approximatifs de Lemer, et ne signifient donc absolument rien, puisque Hippolyte Garnier n'a fait aucune offre réelle.

Des mémesconversations,ilrésulteque MM.Garnier ont envie de faire l'affaire, mais qu'ils traînent en longueur afin d'avoir plus facilement raison de vous, — déplus (ici, mon cher Ancelle, attention !) qu'ils voudraient surtout acquérir ces cinq volumes en toute propriété.

Quant aux idées de Lemer sur votre Belg-ique, elles sont stupides. M. Ancelle devrait voir Dentu ou Faure {avec des lettres de vous) et montrer ce plan qui suffit parfaitement.

Ainsi, mon cher Ancelle, voilà des raisons pour enrayer votre beau zèle. Mais je vous suis très reconnaissant, je vous le répète. Je crois seulement qu'il n'y aurait pas eu mal à faire une visite à

M. Hippolyte Garnier, à lui remettre la petite note que je vous ai envoyée, à lui dire que je suis malade, qu'en Mars j'irai probablement à Paris exprès pour le voir, apportant avec moi Le Spleen de Par/s, et qu'enfin j'irai à Honfleur chercher Zé's Fleurs du il/a/,avec les additions et les pièces justificatives. Dans la conversation, vous trouverez bien moyen de le tâter un peu.

Pour votre gouverne, il faut que je vous explique la phrase de Lécrivain, relative à la propriété. Accepter un pareil arrangement, ce serait une immense sottise. Jamais les Garnier ne consentiraient à me donner une somme assez forte pour l'exploitation, pendant toute ma vie et les trente ans qui suivront ma mort, de ces cinq volumes.

Puisque je n'ai aucune fortune, il faut que mes livres me fassent une petite rente, et j'aime mieux, croyant fermement au succès, recevoir une série indéterminée de petites sommes. J'ai aliéné à tout jamais ma traduction de Poe, et je m'en suis mille fois repenti. Supposons seulement deux tirages de chaque volume à deux mille exemplaires, à o fr. 3o par exemplaire. Gela fait vingt mille exemplaires, soit 6.000 fr. Je parie qu'ils ne consentiraient même pas à me donner cette somme pour la propriété entière. Or, faisons un simple calcul sur mes poésies seulement : si, pendant trente ans, on en vend seulement deux cents exemplaires par an , cela donne un résultat net de six mille exemplaires, soit 1.800 fr.de droits d'auteurs, dont MM. Garnier bénéficieraient. Supposons cinq cents exemplaires par an, cela fait quinze

3î8 CHAULES BAUbELAlRE

mille exemplaires, soit /j.Boo fr. Or, Les Fleurs du Mal se vendront long-temps. Opérez maintenant le mêmepetit calcul, le plus modeste possible, sur les autres volumes, et vous verrez le résultat.

Je vais mieux, je ne vais pas bien. On me parle de la nécessité de beaucoup me promener, de suivre un régime ferrug-ineux, et de prendre beaucoup de douches, sans compter les antispasmodiques, comme ceux que j'ai pris. Tout cela est bien ennuyeux, et il est impossible de se promener ici. De plus, les appareils à douches sont mal faits.

Mes respects à Madame Ancelle.

Tout à vous. Ecrivez-moi.

Je n'ai pas encore osé me remettre au travail. Je vous enverrai une lettre pour Dentu d'abord, puis pour Faure.

A MONSIEUR ANCELlE

Dimanche, i8 Février 18GG.

Votre terrible lettre vient d'arriver, cîomme la mienne partait.

Je suis désolé queLécrivain ne soit pas allé vous voir, ou que vous n'ayez pas attendu ma lettre. Lécrivain était convaincu que le traité se ferait chez les Garnier. Il y a eu, je le vois bien, des malentendus dans cette conversation. Hippolyte Garnietn'avait pas vu Lemer — depuis un an! Que signi-

LETTKES 1866 519

fie Jonc la lettre ou plutôt les deux lettres de Lemer que je vous ai envoyées, et la visite de Garnier à Sainte-Beuve? — Que je sois à Bruxelles, qu'importe ? j'ai bien fait ici un livre (le dernier) pour Michel Lévy.

Les Paradis ont eu un très grand succès littéraire; peu de livres ont obtenu autant de comptes rendus. La dégringolade de Malassis, seule, a empêché la diffusion et le succès d'^argent.

Les Contemporains sont absolument inconnus. Plusieurs fragments ont paru, mais dans des journaux inconnus^ archi-ignorés.

Les Fleurs du Mal, livre oublié ! Ceci est trop bête. On les demande toujours. On commencera peut-être à les comprendre dans quelques années.

— Hetsel! mais il n'y a pas même eu un commencement d'exécution avec Hetzel. Il m'avait acheté Le Spleen de Paris el Les F leur s. Mais, k Bruxelles, où nous nous sommes vus, comme je lui disais que je voulais tout vendre d'un coup, il m'a rendu ma parole, parce qu'il croyait comme moi, comme Lemer, que ces deux volumes faciliteraient la vente du tout. Il n'y aura à régler avec Hetzel qu'une toute petite question d'argent.

Et maintenant, que faire ? Diviser le tout en lots? Je crois cela imprudent et long. Voulezvous entamer une nouvelle négociation, ne fût-ce que légèrement, en attendant que j'aille à Paris ? Vous sentez-vous bien ferré actuellement ? Mais

défiez-vous de tout mouvement subit, de toute inspiration, et n'allez qu'à pas bien comptés.

Liste d'éditeurs possibles.

— Lévy (Michel).

Il y a deux ans, je lui ai ofFert le tout. 11 voulait traîner, pour avoir bon marché de moi. Il a su que je négociais avec Hetzel. Il est devenu furieux et m'a dit qu'Hetzel avait pris le dessus du panier. S'il faut en revenir à Michel, il faudra lui dire que c'est en pensant à lui que j'ai fait annuler mon traité avec Hetzel, et que Les Fleurs et Le Spleen sont rentrés dans mes mains.

Mais un mensonge, et des rapports désagréables (toujours désagréables !) avec Michel Lévy, quelle humiliation !!!

— Maison Hachette (aujourd'hui ses gendres). Grande et solide maison. Deschanel m'a offert de m'y présenter. J'y suis d'ailleurs bien connu. Mais songez quelle horreur ma littérature doit inspirer dans une maison de pions, de professeurs, de pédants, de cuistres, de littérateurs vertueux à tant la ligne, et autres canailles !

— Faure.

Très bon choix. Mais il est venu à Bruxelles, j'ai dîné avec lui, et s'il avait eu quelque envie de mes livres, il me l'aurait témoigné. Quant à moi, je ne lui ai rien ofTerl.

— Amyot.

Bon, mais un pis aller.

— Didier.

Bon, mais un pis aller.

— Dentu.

Relisez la dernière phrase de ma lettre à Dentu, envoyée aujourd'hui à vous. Peut-être y trouverezvous une entrée en matière. Mais si vous jug-ez cela faisable, ne causez que lég-èrement. En affaires, il faut toujours inspirer le désir, et n'avoir pas l'air d'être à la merci des gens. — Ci-joint une note pour Dentu, dans le cas seulement où vous lui parlerez de cette affaire, sans compter La Belgique déshabillée.

A propos, vous me parlez de retranchements que vous faites dans mes notes. Si vous en avez fait dans le plan de La Belgique, c'est la version primitive qu'il faut prêter à Dentu.

Et vous avez été assez enfant pour aller écouter ce betît bêtat de D ! professeur pour demoiselles! démocrate qui ne croit pas aux miracles et ne croit qu'au bon sens (!), parfait représentant de la petite littérature, petit vulgarisateur de choses vulgaires, etc.. !

Hier, samedi 17, il était joliment traité à propos de cette conférence, dans la Chronique du Temps signée de la Madelène. — Et cette leçon lui était donnée d'une main vraiment badine et légère.

Et vous avez été assez enfant pour oublier que la France a horreur de la poésie, de la vraie poésie; qu'elle n'aime que les saligauds, comme Déranger et de Musset; que quiconque s'applique à mettre V orthographe passe pour un homme sans

cœur (ce qui est d'ailleurs assez logique, puisque la passion s'exprime toujours mal) ; enfin, qu'une poésie profonde, mais compliquée, amère, froidement diabolique (en apparence), était moins faite que toute autre pour la frivolité éternelle !

Faut-il vous dire, à vous qui ne l'avez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce j'ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, tonte ma religion (travestie), toute ma haine? Il est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c'est un livre d'art pur , de singerie, de jonglerie, et je mentirai comme un arracheur de dents.

Et à propos! Qu'est-ce que c'est donc que la T^toésie fantaisiste? Je ne pourrai jamais le deviner. Je défie D de l'expliquer, comme je défie

un journaliste ou un professeur quelconque d'expliquer le sens d'un seul des mots dont il se sert. — Il y a donc une poésie fantaisiste, et une poésie qui ne l'est pas. Qu'est-ce que c'est que celle-là qui n'est pas basée sur la fantaisie de l'artiste, du poète, c'est à dire sur sa manière de sentir?

A propos du sentimentf du cœur, et autres saloperies féminines, souvenez-vous du mot profond de Leconte de Lisle : Tons les élégiaques sont des canailles î

Assez, n'est-ce pas? Et vous me pardonnez ma diatribe. Ne me privez pas du seul ami à qui je puisse dire des injures ! Mais comprend-on une pareille idée? aller à une conférence de D !

L'hj/g-iène que vous m'indiquez est adoptée et mise en pratique par moi depuis deux ans.

L'offre que vous m'avez faite d'intervenir pour me débarrasser de Bruxelles me répugne souverainement, à moins que nous n'ayons derrière nous la garantie de traités littéraires avec échéances marquées pour les paiements. Je vous parlerai de cela un autre jour.

Vos lignes sur ce joli pédant m'ont mis en fureur. Songez donc qu'en général l'erreur me cause des crises nerveuses, excepté quand je cultive volontairement la sottise, comme j'ai fait pendant vingt ans pour le siècle, pour en extraire la quintessence.

Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle, toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, horreur. Ne me parlez plus jamais des diseurs de riens.

Tout à vous.

Je suppose que les 100 fr. sont en route. Soyez prudent avec Dentu. Vous pourrez, à la vérité, ajouter que La Belgique déshabillée, sous une forme badine, sera, en beaucoup de points, un livre passablement sérieux, et que le but de ce livre satirique est la raillerie de tout ce qu'on appelle/jro^r'^'s, ce que j'appelle, moi, le paganisme des imbéciles, — et la démonstration du gouvernement de Dieu. Est-ce clair ?

524 CHAPtLES BAUDELAIRE

Si vousjiiffez à propos de vous ouvrir à Dentu sur la grosse affaire, il faut trouver une explication plausible pour le refus de Garnier. Le refus d'un premier décourage le second, et ainsi de suite, par une progression accumulative.

Quant à ma manière de traiter, j'inclinerais plutôt vers le système :

— Tant (F exemplaires par édition.

— Tant pour l'auteur par exemplaire.

Que vers le système :

— Abandon de propriété absolue.

Ou même :

— Abandon pour un nombre d'années déterminé.

A MONSIEUR ANCELLE

Dimanche, 18 Février 1866.

Mon cher ami.

Je présume que maintenant, d'après toutes mes lettres, vous savez toutes mes affaires par cœur.

Avez-vous vu M. Hippolyte Garnier, et lui avezvous'remis la note à lui destinée, en lui disant que je tâcherai d'aller le voir ? (Je ne connais pas les heures où ilest chez lui.) Maintenant, parlons de La Belgique. Voici une leltred'introduction explicative pour M. Dentu, libraire-éditeur, au Palais-RoyaL (Je ne connais pas non plus ses heures.) Lisez la lettre, et puis cachetez-la.

N'ayez pas l'air trop pressé avec Garnier. Mais tâtez-le. Dentu estun bon garçon; mais, comme il est

très affairé et très irrégulier, vous devriez, en déposant cette lettre chez lui, lui demander par écrit de vous indiquer un rendez-vous.

Ayez la bonté de ne pas rester trop longtemps sans me répondre. D'abord, une réponse immédiate, relative à cette lettre; ensuite, une réponse relative à Garnier, et puis une relative à Dentu. J'attends votre première lettre après'demain, 20.

J'ai eu tout à l'heure une scène des plus désagréables avec mon hôtesse. J'ai dans ma chambre 100 fr.Avec ces 100 fr. (sur Mars), cela fera 200, somme qu'on peut offrir. Je vous enverrai cette semaine un paquet pour le directeur du Monde Illustré qui vous remettra sans doute 3oo fr. pour moi. Du moins, il me l'a promis. Et ce qui était bon, il y a trois mois, doit être encore valable aujourd'hui.

Je remettrai ces 3oo fr. au monstre du Grand- Miroir . Dans l'intervalle, il est permis de croire que vous traiterez avec Dentu ou avec Faure, et tous les acomptes, donnés au fur et à mesure que je livrerai le manuscrit, iront au Grand-Miroir. ^ — Lisez bien la lettre préparée pour Dentu, et déposez-la (avec le plan dont vous avez fait faire une copie) chez lui ou à sa librairie, et avec la demande d'un rendez- vous.

Si les choses sont gouvernées comme je le désire, je trouverai plus tard, à peu près intacte, la somme que je pourrai tirer des Garnier.

Tout à vous. Ne me négligez pas, et renouvelez encore mes excuses à Madame Ancelle.

Je vais toujours caliin-caha. Une idée m'est venue, baroque, il est vrai: c'est qu'il se pourrait bien que mes accidents de Janvier et de Février fussent le résultat d'un empoisonnement causé par le traitement de Décembre contre les névralgies (digitale et belladone) !

Et puis les lettres de ma mère ne me rassurent pas du tout sur sa santé.

Enfin, j'ai toujours la cervelle martelée par une foule de choses.

Je ne trouve pas d'enveloppe pour Dentu. Faites-la vous-même. Dentu, Galerie d'Orléans.

Sur votre lettre chargée, ne mettez que ces mots: 28^rue de /aJ/o/i^ay/ie. Pour après-demain, mardi, n'est-ce pas?

Page 1