A MONSIEUR DENTU
Dimanche, i8 Février 1866.
Monsieur,
Il y a deux ans, vous m'avez dit, si j'écrivais quelque chose sur la Belgique, de vous en faire part. Peut-être pensiez-vous alors à une description de monuments. La mariée est peut-être devenue trop belle pour vous. Il s'agit maintenant d'un croquis de mœurs, où tout, ou presque tout, doit entrer, sans compter les descriptions, surtout à propos de quelques villes où les guides imbéciles et routi' nier s n'ont rien su voir.
Un de mes vieux amis, M. Ancelle, vous remettra
LETTHES 1866 527
oa vous fera remettre un plan très minutieux de l'ouvrag-e (un volume de dix feuilles au moins, trois cent vingt, ou trois cent soixante, ou quatre cents pages). C'est un plan fait pour être lu par un éditeur, et non pas une table des matières. Voici la Belgique un peu à la mode, grâce à la bêtise française. Il est temps de dire la vérité sur la Belgique, comme sur r Amérique, autre Eldorado de la canaille française, — et de reprendre la défense de l'idéal vraiment français.
Le livre (ou plutôt mes notes) est si abondant que je serai obligé de faire des coupures, — pas grand mal à ça. Il y a des redites. Figurez-vous l'état où Proudhon a laissé ses manuscrits. En un mois, ça peut être mis dans un état présentable. Mais j'ai juré de ne plus écrire une ligne sans la garantie d'un traité. Je ne désire aucune somme d'argent immédiate, mais je désire une série de paiements partiels, au fur et à mesure que je livrerai le manuscrit. Cet arrangement est une excellente méthode pour accélérer l'achèvement du livre, et le traité devient nul, si je ne le livre pas en entier, ou si je meurs, etc. . . Et même, à la rigueur, dans ce cas, je pourrais garantir le remboursement des acomptes.
Je suis actuellement maître de tous mes livres, sans exception. J'aurais peut-être voulu vous offrir davantage, mais un de mes amis, que j'avais chargé de mes affaires, a entamé avec quelqu'un un arrangement dont je dois avec loyauté attendre la solution ou le refus.
SaS CHARLES BAUDELAIRE
Veuillez ag^réer, cher Monsieur, l'assurance de mes sentiments bien distingués.
M. Ancelle demeure '.Avenue de la Révolte, n" 1 1 .
A MONSIEUR ANCELLE
Cette nuit, du i8 au 19.
Il y a encore, mon cher ami, une chose qu'il faut que vous pesiez attentivement dans votre esprit, c'est que s'il était possible de renouer avec Michel Lévj (voir la note qui le concerne dans la lettre précédente), malgré que ses manières et sa hideuse avarice m'inspirent beaucoup de répugnance, il y aurait peut-être avantage, à cause de la puissance de sa librairie. Mais il pourrait dire, à propos de La Belgique et de Dentu, comme il a dit, il y a deux ou trois ans, à propos de M. Hetzel : Je veux tout ou je ne prends rien.
Mais comment tâter Michel ? Encore une raison pour moi d'aller à Paris.
Plus je réfléchis à ce dénouement chez les Garnier, plus je suis étonné :
Contradiction avec les deux lettres de Lemer que vous avez, — avec la lettre de Sainte-Beuve, — avec la manière dont vous aviez été une première i'ois reçu, — et avec l'opinion rapportée ici par Lécrivain.