‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 63 sur 80 · A MONSIEUR ANC EL LE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ANC EL LE

Lundi, 19 Février 1866.

Mon cher ami,

Voilà que je reçois ce matin une lettre fort sing-ulière de M. Troubat, secrétaire de Sainte-Beuve, qui me parle avec beaucoup de sympathie de M. Lemerre, éditeur très zélé et très intelligent, dit-il, qui a témoigné le désir de réimprimer Les Fleurs du Mal. Je réponds à M. Troubat que je vous ai chargé de placer tout.

Ce renseignement vaut-il que vous interrompiez toute démarche ; je ne le crois pas. (Mais il faudrait peut-être savoir ce que c'est que M. Lemerre, passage Choiseul, 47-)

Sainte-Beuve étant au courant de mes ennuis, Troubat (qui, en général, ne pense que par Sainte- Beuve) ne doit pas parler à la légère.

Du reste, voici la lettre, passablement énigmatique. Je ne peux même pas comprendre au juste si l'on me désigne ce monsieur comme un éditeur disposé à prendre généralement toutes choses de moi, bien disposé pour moi, d'une façon vague, une espèce d'ami inconnu, ou simplement comme un bon éditeur, pour poésies seulement.

Te présume que les deux lettres que vous aurez reçues avant celles-ci vous auront frappé. Il faut faire attention à tant de choses ! J'ai vraiment honte en pensant à tous les tintouins que je vous cause, et j'ai pitié de vous.

53o CiIARr-K3 B^UOELAIRE

Et puis, quand je pense que dans ce chien de pays je n'ai trouvé que vol, mensonge, pertes forcées d'argent, et que, par surcroît, la Belgique ne m'aura servi qu'à rendre toutes mes affaires à Paris plus difficiles, je suis pris d'une sorte de fureur.

Beaucoup de prudence, je vous en prie.

La vie me devient ici de plus en pius intolérable. Je crois que les économies forcées que j'ai faites, pendant deux mois ou six semaines, ont exaspéré cette mégère. Même quand on ne paie pas ces g-ens-là, il faut dépenser chez eux. Un malade qui mange beaucoup est honoré.

Après-midi.

M. Lécrivain sort de chez moi. Je lui ai lu votre lettre, et celle des Garnier. Lécrivain était abasourdi, tant l'affaire lui paraissait sûre. Il m'a fait recommencer la lecture et m'a dit : Oa est-ce que ce traité avec Lemer ? (Je n'ai jamais eu de traité avec Lemer.) — Qu'est-ce que ùest que ce traité avec Hetzel? (Je lui ai raconté alors l'affaire Hetzel.) Alors, il a conclu (en se souvenant que Lemer l'avait beaucoup consulté lui-même, Lécrivain, sur la valeur de cette affaire) que Lemer avait présenté l'affaire aux Garnier comme lui appartenant, mais en même temps de manière à les en dégoûter, voulant peut-être la faire lui-même et la revendre, ou simplement en dégoûter les autres.

La lettre que vous attribuez aux Garnier, et qui est de quelque commis, est en effet si bête et si

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pleine de faussetés qu'il faut supposer quelque petit mystère.

Observez que Lemer seul connaissait le traité avec Hetzel, qui n'a pas reçu son exécution, et que c'est sur les conseils de Lemer (qui prétendait que Le Spleen et Les Fleurs décideraient l'affaire) que je suis allé prier Hetzel de me rendre ma liberté.

Lemer a vu Hippolyte cinq fois. Je vous répète mes conseils de prudence.

Ne voyez personne sans me consulter. Tournes la page.

J'ai peur maintenant que cet insuccès chez les Garnier n'influence fâcheusement Dentu. II faudrait, comme on dit, le voir venir, c'est à dire que peut-être dans la conversation il peut lâcher ces mots : Qu'est-ce que cest donc que ces autres volumes pour lesquels un ami de M. Baudelaire a entamé une affaire"? etc.. Alors, vous pourrez vous lâcher.

A JULES TROUBAT

Lundi, 19 Février 1866.

Mon cher Troubat,

Je suis, je vous l'assure, très sensible à la preuve d'amitié que vous me donnez ce matin . Vous savez que je ne suis pas un enfant gâté de la vie.

Mais je vous dirai que votre lettre m'a para tant soit peu énigraatique ; qu'est-ce que c'est que

M. Lemerre? Sérieusement, je ne le connais pas du tout.

Pendant deux mois, Julien Lemer m'a laissé croire qu'il traiterait pour moi avec MM. Garnier pour la totalité de mes livres, excepté Poe et La Belgique déshabillée. Et puis un de mes amis, qui est allé les voir, m'apprend hier qu'Hippolyte Garnier prétend n'avoir jamais vu Lemer, et que, de plus, ces messieurs refusent.

Or, mon ami va se remettre en quête d'un éditeur. Je crois même qu'il a déjà demandé un rendez-vous à Dentu. — Faut-il prier mon ami de cesser toute démarche?

Je crois que j'irai à Paris, vers le i5 Mars. Car il faut que cette situation cesse. Tout le monde m'oublie. Il me faut un éditeur pour la collection de mes articles Variétés^ 3 vol., un éditeur pour Les Fleurs du Mal, très augmentées, et Le Spleen de Paris (poèmes en prose), je fais les dernières pages, 2 vol., et un éditeur pour La Belgique déshabillée, i vol.

Je relis cette petite lettre, et je ne comprends pas du tout si vous me recommandez M. Lemerre comme disposé à acheter généralement des ouvrages de moi, ou seulement des livres de poésie.

Un petit mot de réponse, je vous en prie.

Je suis assez content de mon Spleen.En somme, c'est encore Les Fleurs du Mal, mais avec beaucoup plus de liberté, et de détail, et de raillerie.

Merci, et bien à vous.

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A 3I0NSIEUR ANCELLE

Mercredi, 2i Février 1866.

J'ai attendu votre réponse (pour les 100 fr.),hier matin, à 8 h., à 3 h., et à 6 h. du soir, et puis aujourd'hui, aux mêmes heures. Sans doute, vous désirez me transmettre en même temps des nouvelles de Dentu. Mais, dans ce cas, je risque d'attendre longtemps. Vous ne sentez pas jusqu'à quel point ma situation est tendue. — Je vous ai, selon votre désir, transrais quelques notes sur les libraires possibles; mais, excepté pour Dentu, chez qui vous étiez allé à tout hasard, je vous engag-e à laisser tout cela de côté, pour le moment. Lécrivain voulait vous dire cela et il n'a pas osé. Ne m'en veuillez pas, mon cher ami, de ce que je vous dis là, et croyez que je garde une vive reconnaissance de toute l'amitié et de tout le dévouement que vous m'avez montrés. Mais franchement, tous ces tripotages, toutes ces considérations de commerce sont choses neuves pour vous, et puis je crains que dans ce Paris, où tout se répète comme dans un village, vous ne fassiez trop rapidement le tour des libraires possibles, et ne rendiez, sans le vouloir, l'affaire impossible, ou du moins trop difficile. Mais ma grosse raison, je crois, — raison qui ne prouve que mon extrême faiblesse de caractère, — est que l'attente de vos réponses me cause une agitation qui m'empêche complètement de travailler.

534 CHAULES BAUDELAIRE

Malgré vents et marées j'irai à Paris, le i5 Mars, et, après avoir causé, lég-èremeiit, avec quelques individus, je verrai s'il y a lieu de diviser mes livres en deux paquets, ou si, comme cela paraît plus raisonnable, je dois m'obstiner à n'en faire qu'un bloc.

Quant au mystère Lemer-Garnier, je n'en chercherai même pas la solution ; Lemer seul a cette clef, et il a sans doute ses raisons pour ne pas la donner.

Dans une de vos dernières lettres, vous me dites que le médecin de ma mère passe pour un homme incapable, mais qu'il ne faut pas le dire. Gela m'a beaucoup alarmé. Nous couvons tous une maladie. Jug-ez combien je serais inquiet si l'état de ma mère s' aggravait*. Je vous obéirai; mais franchement, j'aurais fait le raisonnement contraire.

Depuis trois jours, j'ai déjà entamé les loofr. qui étaient soigneusement serrés. Ainsi, quand vos 100 fr. arriveront, je ne pourrai plus offrir que 190 fr. Et si on les rejette avec mépris ?

Présentez, je vous prie, mes bons souvenirs à Madame Ancelle.

Tout à vous, et merci.

A MADAME ANCELLE

Lundi, 2G Février 1866.

Madame, Remerciez bien votre mari de tout le soin qu'il

veut bien prendre de mes affaires. Je serais fort ingrat, si je ne reconnaissais pas quel mérite il a à me consacrer ainsi une partie du temps qu'il doit aux siennes.

Je ne vous ai pas tout de suite accusé réception de vos 100 fr., parce que, le jour même où ils sont arrivés, je venais d'être repris par un rhumatisme à la tête. Gela ne permet pas d'écrire.

Veuillez agréer, Madame, l'assurance de mes sentiments bien distingués.

Pour amuser M. Ancelle qui est grand collectionneur de curiosités, j'enferme dans cette lettre une ignominie que je vous serai fort obligé défaire copier pour moi. Car, puisque la sottise belge gagne même les Français, il faudra que je parle de cela dans mon livre sur la Belgique. Ce baron de Ponnat dont il est question ici est cet imbécile qui avait créé Le Candide, ionrnal athée et matérialiste, qui a été supprimé.

Je vous demande pardon, Madame, de me servir de votre canal pour faire passer toutes ces saletés. — Dans la copie, faites souligner les passages soulignés.

Comme je crains d'offenser Madame Ancelle par ce bizarre envoi, je me ravise et je mets sur la suscription : Pour remettre d M. Ancelle.

536 CHARLES BAUDSLAIRE

A JULES TROUBAT

Lundi, 5 Mars 1866.

Mon cher Troubat,

Je crois que j'ai oublié de vous remercier de votre lettre du 20 Février, — J'ai reçu de M. Lemerre deux des trois numéros de L'Ar-t contenant l'article qui me concernait. L'oubli du premier numéro ne vaut pas que vous le dérangiez. J'ai parcouru ces deux journaux. Ces jeunes gens ne manquent pas certes de talent, mais que de folies! que d'inexactitudes! quelles exagérations! quel manque de précision ! Pour dire la vérité, ils me font une peur de chien. Je n'aime rien tant que d'être seul.

Je persiste dans mon idée de faire un bloc de mes six volumes. Je suivrai le conseil de Sainte- Beuve ; j'irai moi-même tâter la fortune à Paris, dans une vingtaine de jours. Je verrai peut-être ce M. Lemerre, mais je ne lui parlerai qu'avec beaucoup de discrétion, et seulement de quelques miffnonnes brochures, principaux extraits des trois volumes de Variétés critiques, brochures que je conçois faites dans le système de la Bibliothèque originale. Mais cela n'est pour moi qu'un horrible pis aller, pour le cas où je ne pourrais pas imposer ces Variétés en même temps que Les Fleurs du Mal, Le Spleen de Paris et La Belgique déshabillée. Ah! Le Spleen, quelles colères, et quel labeur il m'a causés! Et je reste mécontent de certaines parties.

Je VOUS ai conté le désastre Lemer-Garnler. M. Lécrivain, qui a vu Lemer à son dernier voyage à Paris, est convaincu que Lemer a présenté la chose à Garnier aussi maladroitement que possible, mais avec préméditation, pour me contraindre à me réfugier chez lui. Je n'aime pas ces idées trop profondes. Mais Lemer m'est devenu suspect.

Vous seriez bien gentil de me trouver l'adresse de Léon de Marancour, — vous trouverez ça chez Achille Faure dont j'ignore aussi l'adresse.

Je pense à Dentii, à Faure, et peut-être à me rabibocher avec ce monstre de Lévij. Mais je suis devenu plus bête, plus gauche que je n'ai jamais été.

J'ai été bien heureux d'apprendre le rétablissement de Sainte-Beuve. Je n'aiéprouvéd'émotions de ce genre, pour la santé d'autrui, que pour E.Delacroix qui était pourtant un grand égoïste. Mais les affections me viennent beaucoup de l'esprit.

J'espère bien qu'à Paris nous dînerons un soir avec lui (Sainte-Beuve).

Tout à vous.

Je vous apporterai, à vous, et à lui, une bagatelle qui n'a d'autre mérite que la rareté.

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