I. <K Premier étage
3o LETTRES A ALFRED DE MUSSET
P...? Certainement M. Dumas dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello, et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une sœur clandestine, fille non avouée de leur père. Elle est jolie comme un ange et chante comme un rossignol. Elle a quelque fortune et comme elle a vingt-huit ou trente ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de cœur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement.
Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable. Avec mon caractère sérieux, mon travail de cinq ou six heures par jour, mes promenades solitaires et mes projets de voyages fréquents, je n'aurai pas à souffrir des tracasseries qui adviennent toujours entre amis. Pagello est dehors toute la journée et s'endort méthodiquement sur le sofa après le dîner, avec sa pipetta dans l'œil comme la flûte de Debureau. Roberto, son firère, est employé à la marine et ne passe à la maison qu'une heure ou deux le soir
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pour fumer et boire le café. C'est un assez drôle de garçon, la seconde épreuve de mon frère* pour l'insouciance et la gaîlé, spirituel dans son patois vénitien, indifférent à tout et pour tous facile à vivre. Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-anglaise, demi-italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement, et je Faccompagne avec le piano.
Le reste du temps elle fera Tamour ou lira des romans.
Tu vois, cher enfant, que mon isolement n'a rien d'effrayant et que quand je serai lasse de rêver sur les Alpes ou sur le Lido, je pourrai trouver des soins et le seul genre de société intime qui me convienne. Toute autre m'est antipathique. J'ai refusé obstinément toutes les connaissances que Rebizzo voulait m'amener. Je ne reçois que lui, qui vient tous les jours, et sa femme très rarement. Elle ne^ .
passe depuis quelques
I. Laverdure Chatiron, frère naturel de George Sand. a . Ici douze lignes coupées avec les ciseaux.
jours une vie moins tranquille. M. S. Arp*... sa maltresse, lui a arraché la moitié des cheveux et déchiré son bel vestito. L'autre jour, j'ai entendu un vacarme épouvantable dans sa chambre. J'ai cru qu'il faisait une opération à trente chats réunis, mais la porte s'est ouverte avec fracas, et j'ai entendu le docteur s'écrier : c< Carogna ! io te amazo^ I » Sans moi, il la tuait en effet, elle ne m'en déteste qu'un peu plus. J'ai signifié que je ne voulais plus entendre parler d'elle, et comme elle me faisait des menaces d'assassinat assez sérieuses, je l'ai fait menacer de mon côté de la recommander à la police. J'espère qu'elle me laissera tranquille. Ce n'est pas ma faute si Pagello ne peut plus la soufrir, elle fait tout ce qu'il faut pour cela, et je n'ai pas assez d'éloquence pour réparer des torts aussi graves que la perte de ses cheveux et de son vestito.
Dans cinq jours Buloz recevra la fin d'André. Je t'envoie un bon, que je te prie de faire toucher par Boucoiran chez Salmon. Si Boucoiran a (toutes mes dettes payées envers
I . La fin du mot, qui se trouve au coin de la page, est coupée, sans doute par accident.
a. Pour ammazzo : « Garognel je te tuel »
lui) quelque reste de mon mois d'avril, qu'il le joigne à ces trois cents francs du mois de mai. Tâche de tirer de Buloz deux ou trois cents francs à m'envoyer tout de suite. Emploie le reste plus tard à payer mes dettes.
Pour le moment je serais bien aise de toucher une petite somme de sept ou huit cents francs pour faire ce voyage de Constantinople ou au moins pour me sentir le moyen de le faire, ce qui serait pour moi une pensée de liberté agréable au milieu de tout ce qui peut m'advenir de bon ou de fâcheux. Dans tous les cas envoie-moi ce que tu pourras récolter de Salmon et de Buloz, peu ou prou, ce sera toujours assez pour vivre à Venise. Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois ans ?
Je te l'ai fait donner plusieurs fois pendant ta maladie, et je ne te la rends pas.
Songe que je n'ai à souffrir d'aucune manière, que mes affaires s'arrangeront parfaitement avec ce séjour de quelques mois à Venise et que tu ne peux te forcer au travail maintenant sans te faire beaucoup de mal et sans
t' exposer à une rechute. Travaille pour t'amuser, pour te distraire, rien de plus, et si tu gagnes en t'amusant, quelques bons petits sous, dépense-les agréablement et sans songer à moi qui ne manque de rien et qui n'ai besoin de rien. Si j'avais cet argent et que je fusse auprès de toi, je ne l'emploierais qu'en courses, en toilettes et en spectacles avec toi, nous le
mangerions* Si nous en avons quand
nous nous verrons et nous monterons à
cheval. Adieu.
la mai i834.
Non, mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l'amante qui te quitte. C'est l'embrassement du frère qui te reste. Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j'éprouve jamais le besoin d'en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n'être jamais forcé de le rompre? Un nouvel amour ne te
I . La fin de la lettre est m\itilée par Teffet de la coupure signalée p. 3 1 .
rimposera-t-il pas comme une condition?
Que mon souvenir n'empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais- tu pas? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur, et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement. Tu ne parles pas de ta santé. Cependant tu me dis que Fair du printemps et l'odeur des lilas entre dans ta chambre par bouffées et fait bondir ton cœur d'amour et de jeunesse. Cela est un signe de santé et de force, le plus doux certainement que la nature nous donne. Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon.
Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la, et ne la fais pas souffrir ; le cœur d'une femme est une chose si délicate quand ce n'est pas un glaçon ou une pierre. Je crois qu'il n'y a guère de milieu, et il n'y en a pas non plus dans ta manière d'aimer et d'estimer.
C'est en vain que tu cherches à te retrancher derrière la méfiance, ou que tu crois te mettre à l'abri par la légèreté de l'enfance. Ton âme est faite pour aimer ardemment ou
pour se dessécher tout à fait. Je ne peux pas croire qu'avec tant de sève et de jeunesse tu puisses tomber dans Vauguste permanence, tu en sortirais à chaque instant et tu reporterais malgré toi sur des objets indignes de toi, la riche effusion de ton amour. Tu Tas dit cent fois, et tu as eu beau t'en dédire, rien n'a effacé cette sentence-là, il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose. Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et qui se retrouve, qu'il faut cultiver ou qu'il faut acheter par des souffrances cruelles, par des expériences douloureuses. Peut-être m'as-tu aimée avec peine, pour aimer une autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t'aimerat-elle moins que moi et peut-être sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Dy a de tels mystères dans ces choses, et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues ! Laisse-toi faire, ne lui résiste pas, il n'abandonne pas ses privilégiés. Il les prend par la main et il les place au milieu des écueils oîi ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer. Moi, mon enfant, voilà que mon âme se calme, et que l'espérance me vient. Mon imagination se meurt et ne s'attache plus
qu'à des fictions littéraires. Elle abandonne son rôle dans la vie réelle, et ne m'entraîne plus au delà de la prudence et du raisonnement. Mon cœur reste encore, et restera tou jours sensible et irritable, prêt à saigner abondamment au moindre coup d'épingle. Cette sensibilité a bien encore quelque chose d'exagéré et de maladif qui ne guérira pas en un jour; mais je vois aussi la main de Dieu qui s'incline vers moi et qui m'appelle vers une existence durable et calme. Tous les vrais biens, je les ai à ma disposition ; je m'étais habituée à l'enthousiasme et il me manque quelquefois, mais quand l'accès de spleen est passé, je m'applaudis d'avoir appris à aimer les yeux ouverts. Un grand point pour hâter ma guérison, c'est que je puis cacher mes vieux restes de soufiTrances. Je n'ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu'on s'en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au. pied. On ne m'a pas vu insouciante et folle, on ne connaît pas tous les recoins de mon caractère, on n'en voit que les lignes principales; cela est bien, n'est-ce pas? Et puis ici je ne
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suis pas madame Sand. Ce brave Pierre n'a pas lu Lélia, et je croîs bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur. Je me laisse régénérer par cette afiection douce et honnête ; pour la première fois de ma vie, j'aime sans passion.
Tu n'es pas encore arrivé là, toi. Peutêtre marcheras-tu en sens contraire, peut-être ton dernier amour sera-t-il le plus romanesque et le plus jeune. Mais ton cœur, mais ton bon cœur, ne le tue pas, je t'en prie ; qu'il se mette tout entier ou en partie dans toutes les amours de ta vie, mais qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi : « J'ai souiTert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé; c'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. J'ai essayé ce rôle dans les instants de solitude et de dégoût, mais c'était pour me consoler d'être seul, et quand j'étais deux, je m'abandonnais comme un enfant, je
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redevenais bête et bon comme l'amour veut qu'on soit. »
Que tes lettres sont bonnes et tendres, mon cher Alfred I la dernière est encore meilleure que les autres. Ne t'accuse de rien, n'aie pas de remords si tu ne peux surmonter certaines répugnances, certaines tristesses. Ne hasarde rien qui te fasse souffrir, tu as bien assez souffert pour moi. Ne vois pas mon fils si cela te fait mal. Si tu le vois, dis-lui qu'il ne m'a pas écrit depuis plus de deux mois et que cela me fait beaucoup de peine. Je suis triste de n'avoir pas ma fiUe, et à présent que j'ai fixé que je ne devais pas la voir avant le mois d'août, je pense à elle nuit et jour avec une impatience et une soif incroyable. Qu'est-ce que c'est que cet amour des mères? C'est encore une chose mystérieuse pour moi. Sollicitude, inquiétudes cent fois plus vives que dans l'amour d'une amante et pourtant moins de joies et de transports dans la possession. Absence qui ne s'aperçoit guère dans les pre-* miers jours et qui devient cruelle et ardente comme la fièvre à mesure qu'elle se prolonge.
Je t'envoie une lettre pour Boucoiran que je te prie de lui faire passer tout de suite. Je lui dis d'aller te voir. Charge-le de celles de
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mes affaires et de mes commissions qui t'ennuieront ou que tu n'auras pas le temps de faire. Je t'envoie la liste de ces commissions. Paye-toi avec l'argent que Buloz ou Salmon te remettront pour moi et dis-moi au juste où en sont mes affaires, si je puis faire payer mon loyer, et surtout Sosthènes. Je crois que Buloz me doit encore quinze cents francs sans compter la Lettre sur les Alpes que je t'ai envoyée et que je te supplie de ne pas lui donner si elle ne te plaît pas. — Je lui ai envoyé la fin d'André; aie la bonté d'en corriger les épreuves, veux-tu, mon enfant? Il y a deux choses à observer. D'abord que j'ai fait en plusieurs endroits de grosses bourdes à propos de l'âge de majorité. Il faut que tu t'assures de l'âge où un homme peut se marier sans le consentement des parents, et que tu fasses accorder les trois ou quatre passages où j'en parle. Il me semble que dans de certains endroits je lui donne vingt ans et que six mois après il s'en trouve avoir vingt-cinq. Ensuite il y a une grande portion de manuscrit, celle que tu as emportée, je crois, où j'ai oublié de faire la division des chapitres. Arrange cela et fais concorder les chiffres que j'ai laissés en blanc avec les précédents. Enfin, corrige les
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mots bêtes, les redîtes, les fautes de français. Tu saîs que c'est un grand service à rendre à un auteur absent que de le sauver de la bêtise des protes et de sa propre inadvertance. Jacques est en train et va au galop. Ce n'est l'histoire d'aucun de nous. Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la disposition d'esprit où je suis. Pour toi, cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes, parle de moi comme tu l'entendras, je me livre à toi les yeux bandés. Je te remercierai à genoux des vers que tu m'enverras et de ceux que tu m'as envoyés. Tu saîs que je les aime de passion, tes vers, et qu'ils m'ont appelée vers toi, malgré moi, d'un monde bien éloigné du tien. — Mon oiseau est mort, et j'ai pleuré, et Pagello s'est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s'est mis à pleurer et je me suis mise à rire. Voilàt-il pas une belle histoire? J'attends qu'il m'arrîve quelques sous pour acheter une certaine* dont je suis éprise. Je ne me porte
pas très bien, l'air de Venise est éminemment coliqueux, et je vis dans des douleurs
I . La lettre est brûlée en cet endroit ; c'est tout en bas do la page : il manque deux ou trois mots, et la brûlure est certainement accidentelle.
d'entrailles continuelles. J'ai été très occupée d'arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C'est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j'ai donné la main-d'œuvre gratis et son frère prétend pour sa part s'être acquitté en esprit et en bons mots. C'est un drôle de corps que ce Robert, et il a des façons de dire très comiques.
L'autre jour, il me priait de lui faire un rideau parce que le popolo s'attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d'être assassinée par madame Arpalice. Pagello s'est brouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps . parce qu'elle croit de bonne foi à une coUellata.
Voici les petits objets que je te prie de m'envoyer : douze paires de gants glacés; deux paires de souliers de satin noir et deux paires de maroquin noir chez Michiels au coin de la rue du Helder et du boulevard. Tu lui diras de les faire un peu plus larges que ma mesure. J'ai les pieds enflés et le maroquin de Venise est dur comme du buffle. Un quart
de patchouly chez Leblanc, rue Saînte-Anne, en face le numéro 5o ; — ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs le quart, Marquis le vend six francs. — Le cahier de nos romances espagnoles que Boucoiran prendra chez Paultre et te portera. — Quelques cahiers de beau papier à lettre, il est impossible d'en trouver ici. — Un paquet de journaux liés avec un cordon, qui se trouve dans une de mes armoires de Boule, et que tu diras à Boucoiran de chercher. Ce sont les journaux qui ont parlé avantageusement à'Indiana et de Valentine. Pagello est en marché pour en vendre une traduction qu'il veut faire, et il espère en tirer le double s'il peut présenter à l'éditeur des journaux favorables. N'oublie pas de joindre aux livres que je t'ai demandés, la Marquise^ Aldo le rimeur et Métella, parce qu'on demande une opérette pour commencer la publication. Le romantique est fort à la mode ici. Aldo aurait, je crois, du succès. La Marquise aussi, parce qu'on est curieux à Venise des histoires singulières, stupides et folles. Je serais bien aise de faire gagner quelques millions (de centimes) à Pagello, avec mes œuvres légères. Je croîs qu'il pourrait traduire aussi Marianne^ Fantasio ou
Andréa, Je sais assez d'italien à présent pour Taider à comprendre ta prose, quoiqu'elle soit moins abordable que la mienne à un étranger. H comprend très bien d'ailleurs le français imprimé et il écrit l'itaKen très remarquablement à ce qu'on dit. Je crois que tes petites comédies en prose feraient rage, et cela m'amuserait de nous voir devenir célèbres à Venise. — Tu mettras toutes ces choses dans une caisse avec les livres (tout cela peut voyager ensemble sans inconvénient) et de mettre (sic) la caisse à la diligence à l'adresse de Pagello, farmacia AncillOy à Venise, cela suffit et Pagello se charge de tout.
Adieu, mon petit ange. Écris-moi, écrismoi toujours de ces bonnes lettres qui ferment toutes les plaies que nous nous sommes faites et qui changent en joie présente nos douleurs passées. Je t'embrasse *... pour moi et le docteur.
Tu as 2
est-il aussi mauvais que par le passé ? As-tu
I. La lettre est brûlée en cet endroit, c'est la contrepartie de la brûlure signalée page 4i : il parait manquer un ou deux mots.
a. Ceci est écrit tout à fait en tête de la lettre. La première ligne a été enlevée aux ciseaux.
entrevu le gigantesque col de chemise ? Quelquefois je me mets à rire toute seule au souvenir de nos bêtises, et puis il se trouve que cela me fait pleurer. Oh 1 nous nous re verrons, n'est-ce pas?
Ecris-moi à la farmacia Ancillo. C'est le plus prompt moyen d'avoir tes lettres dès le matin.
Venise, a4 mai i834*
Mon enfant chéri, je me "soucie assez peu des propos que l'on tient sur mon compte; que (nom effacé) dise quelque cochonnerie pour se divertir à sa manière, cela m'est fort égal; que madame (nom effacé) n'ait pas pour moi toute l'amitié et le zèle que j'ai pour elle, cela m'étonne médiocrement. Mais que Planche dise ou donne à entendre que je t'accuse, que je te calomnie, et qu'il s'autorise d'une lettre de moi, où précisément je te justifie, voilà ce qui me révolte au point que je ne veux pas le croire. Avant qu'un propos arrive de la bouche de l'un à l'oreille de l'au-
tre, îl y a des intermédiaires, ou malveillants, ou stupides, qui le dénaturent. Aussi, quand il s'agit de moi, je hausse les épaules et j'attends de meilleures preuves. Je sais que pour ton propre compte, tu fais de même; mais je ne puis t'entendre calomnier sans m'agiter un peu plus. Ce qui m'indigne, c'est qu'on m'impute une phrase, une ligne, un mot contre toi. Je veux que Boucoiran te montre la lettre en question, la seule que je lui ai dit de montrer à Planche, la seule qu'il ait montrée certainement. J'ai autant de confiance en la discrétion de Boucoiran que dans celle d'un bloc de marbre. D'ailleurs je ne me souviens pas de lui avoir parlé *...
• •..••...••••• ... Je Tai fait pour pré venir précisément les propos qui en résultent. Il faut ou que Planche soit un misérable ou que l'on ait misérablement menti en lui attribuant ces propos. Je ne peux pas croire la première hypothèse. J'ai eu de l'amitié pour lui, et de l'estime, quoi qu'on m'ait dit pour m'en empêcher. Il se conduisait bien avec moi et devant moi. Tu connais mon caractère. Crédule, ab-
^ I . Ici onze lignes couples aux ciseaux*
surde ou loyal, peu importe, mon cœur se refuse à repousser ceux qu'il a accueillis, sans des preuves flagrantes. Ces preuves, je ne les ai pas, et je suis vis-à-vis de Planche dans la situation la plus pénible du monde, entre le soupçon et la confiance. Je voudrais qu'il se justifiât, je voudrais pouvoir lui donner une poignée de main à mon retour à Paris. Non plus certainement le recevoir tous les jours, ni sortir avec lui, comme autrefois.
J'ai bien des raisons pour m'en abstenir, quand ce ne serait que celle de ne pas t'exposer à rencontrer une figure qui te déplaît (car j'espère que nous nous reverrons tous les jours, nous deux, comme dans le temps oii nous étions camarades). Mais, en vérité, il me ferait plaisir de voir ce pauvre diable justifié des vilaines choses qu'on lui attribue contre moi. Je l'ai éloigné de mon intimité d'une manière qui m'eût fait de tout autre un ennemi dangereux. Vois comme M... me traite. Certainement Planche aurait eu plus beau jeu pour débiter quelque infâme mensonge. Je savais que Planche était incapable de cela et je lui ai dit en le quittant : ce Un jour viendra, j'espère, oii les circonstances qui nous séparent ne-seront plus aussi impérieuses
et OÙ je pourrai vous voir. Je le désire et je. reste votre amie. » — lime semble que je dois tenir ma parole si Planche n'a pas démérité auprès de moi. Voilà ce qu'il m'importe d'approfondir et ce que je saurai à coup sûr avant mon retour à Paris. S'il est certain qu'il a parlé insolemment de moi et bassement de toi, sois sûr que je ne le reverrai de ma vie et qu'il saura pourquoi. Je t'envoie une lettre pour lui que je te prie de mettre à la poste quand tu l'auras lue. Tu verras cjue je parle de toi en termes positifs. S'il trahit mes intentions et mes paroles, ou s'il l'a déjà fait, je jure que c'est le dernier témoignage d'amitié qu'il recevra de moi *
... vaste que le monde? Et Dieu lui-même, ce que tu appelles ma chimère ce que j'appelle mon éternité, n'est-ce pas un amour que j'ai étreint dans tes bras avec plus de force que dans aucun autre moment de ma vie? J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien, il ne souffre pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le cœur; il n'a pas besoin de ma