‹ Lettres à Alfred de Husset et à Sainte-BeuveChapitre 41 sur 55 · Ici était marque le renvoi à la ligne bifiée · texte numérisé non relu

Ici était marque le renvoi à la ligne bifiée

et moi-même, est-ce qu'avec toi je pesais et mesurais les mots ? Pour d'autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose ; ]e n'en sais rien. Je sais , je croyais savoir du moins, que pour nous trois, ils manifestaient un amour de l'âme où les sens n'étaient pour rien. Eh bien, voilà que tu t'égares et lui aussi. Oui, lui-même, qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot, lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est, lui qui tutoie la belle Gressini sans jamais avoir songé à être son amant; enfin, lui qui faisait à Giulia P... (je t'ai dit qu'elle était sa sœur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis à'amore et de félicita , le voilà, ce pauvre Pierre, qui après m'avoir dit tant de fois : il nostro amore per AIJ, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma réponse à toi le jour du départ et s'imagine je ne sais quoi. Il croit que je me plaignais de lui à toi, quand c'est lui qui s'est plaint à toi de ma tristesse et de mon dépérissement de santé. N'ai-je pas en dehors de lui et de toi des sujets de chagrin

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qu'il devrait apprécier ? Tu m'as dit en partant : ce Tu es donc malheureuse ?» Et je te disais : ce Oui, du côté de mes enfants que je ne veux pas perdre, dassé-je tout briser dans ma vie, y> Mais lui qui comprenait tout à Venise, du moment qu'il a mis le pied en France, il n'a plus rien compris et le voilà désespéré.

Tout de moi le blesse et l'irrite, et faut-il te le dire ? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent il n'a plus l'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris, je vais y retourner, dans l'intention de le consoler, me justifier non, le retenir, non.

Est-ce que l'amour élevé et croyant est possible P Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir rencontré? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres I Je m'en lasse. Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l'aimais comme un père, et tu étais alors notre enfant à tous deux. Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux^ injuste, faisant des querelles d'Allemand et

VOUS laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout I

Et moi, il ne me faut plus songer à vivre.

Ohl que je suis malheureuse, je ne suis point aimée, je n'aime pasi Me voilà insensible, un être stérile et maudit I Et toi, tu viens me parler de transports d'ivresse, de désirs. Que t'ai-je fait, insensé^ pour que tu brises tout dans mon âme, la confiance en toi et en moi-même 1 J'ai consommé mon suicide le jour où j'ai cru te sauver par l'amitié. Mais non, je suis injuste, je suis malade, j'ai tort. Tu étais sincère ; quand nous nous sommes revus, tu étais bon et vrai. Tu voulais mon repos, ma dignité, mon bonheur avec lui.

J'ai consenti à te voir seul, de l'avis et de l'aveu de Pierre. Les trois baisers que je t'ai donnés, un sur le front et un sur chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas été troublé, et moi je lui savais tant de gré de me comprendre! Mais cette lettre d'aujourd'hui, pourquoi me Fas-tu écrite ? S'il la voyait, lui, il croirait que je l'ai provoquée. Mais moi, qui vois bien que tu t'égares, je ne m'égarais pas, le ciel m'en est témoin, et tu le sais bien, toi I Je n'avais rien, rien à me reprocher. U y a une fatalité, car c'est toi-

même qui as éveillé ses soupçons sur moi.

Telle n'était pas ton intention, n'est-ce pas ? Ohl non, mon enfant, c'est impossible I Enfin, il prétend que pendant que tu lisais ma lettre, il. est enlré chez toi et que ses yeux sont tombés sur ces mots : « il faut que je sois à toij cest ma destinée », et il ajouta : « Non voUi legger di pià e la poteva. y> Je ne puis rien expliquer, il n'y a rien de cela dans ma lettre, dont je ne me rappelle pourtant pas un mot, mais que je n'ai pas écrite sous l'impression d'un accès de délire, j'imagine 1 Non, je ne veux pas me justifier, car je suis outrée. Qu'il parte, je te redemanderai alors ma lettre et je la lui enverrai pour le punir... Mais non, pauvre Pierre, il souffre et je tâcherai de le consoler, et tu m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade, plus dégoûtée de la vie, et il faut que nous nous séparions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi, je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle ma promesse ; mais ne m'aime plus, entends-tu bien! Je ne vaux plus rien. Le doute de tout m'envahit tout à fait. Aime-moi, si tu veux, dans le passé et non telle que je suis à présent. Mon cœur se

glace, et tout ce que je te dis là, tout ce déchirement que je te révèle, c'est pour que si nous nous revoyons à Paris, tu ne prennes aucune idée de rapprochement avec moi. Il faut nous quitter, vois-tu, il le faut, puisque tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré à Venise avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse.

Ah 1 cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant : (( Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant, vous m'avez sauvé, âme et corps! » Tout cela était donc un roman ? Oui, rien qu'un rêve, et moi seule, imbécile , enfant que je suis, j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'après le réveil, quand je vois que l'un me désire, et que l'autre m'abandonne en m'outrageant, je croie encore à l'amour sublime I Non, hélas I il n'y a rien de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison.

Adieu, mon pauvre enfant. Ahl sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir I

J'en étais bien sûre, que ces reproches- là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse- moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver ; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu?

1. Ni date, ni adresse ; mais cette lettre, et celles qui vont suivre ont été écrites de Paris au cours de Thiver de i834-i835.

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Ah I que j'en ai assez de la vie, mon Dieul Qu'est-ce que tu veux, à présent, qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des soupçons, des récriminations déjà, déjàl Et pourquoi me parler de Pierre, quand je t'avais défendu de m'en parler jamais ? De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise? Elais-je à toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as- tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade?

et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais.

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dans le casino Danieli : <sc George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais je ne f aime pas. » Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie ; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais*... Nous étions tristes. Je te disais : ce Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille ». et tu répondais : « Oui, c'est- le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y sommes. » Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui person-

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