‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 19 sur 52 · LA FIN D'UNE LEGENDE XXXI · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE LEGENDE XXXI

belles larmes que j'ai bues autrefois sur les yeux noirs. » (10 mai i834-)

Voilà donc quel nouvel homme l'amour de George Sand et son influence morale ont fait poindre en Musset. C'est une âme qui renait: une fleur qui s'était endormie séchée et qui se réveille fraîche. Le poète salue son vrai premier printemps : « Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? X... (Tattet) est de retour. Il trouve que je lui apparais sous un nouvel aspect, voilà son mot. » Lignes exquises, mais que gâtent aussitôt les suivantes, tant il est vrai qu'en lui le vieil homme diparaissait mal sous le nouveau : ce Du reste, je hois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure1. »

Cependant malgré ces contradictions de conduite, le sentiment pour l'amante restée l'amie demeure le même : « Ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti. » — « Tu ne mourras pas sans que la terre sache qui elle a porté. » — « Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os. »

De son côté, c'est au poète qu'elle adresse

i. Mariéton, p. 175.

INTRODUCTION

les Lettres d'un voyageur, superbes effusions lyriques où son cœur parle aussi éloquemment que sa tête. C'est là qu'à travers une allégorie, voilée à peine (la page sur les colombes, dans la première lettre), on voit de quelle main délicate elle soigna l'oiseau blessé qui s'était abattu sur son sein, pour le rendre ensuite, guéri et libre, aux espaces infinis qui l'appelaient. Oui, de part et d'autre, ce fut bien là le rêve, un rêve digne de leurs grands cœurs à tous deux : « La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre... Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour1. » Et par là, — par là seulement, il est vrai, — ils méritent peut-être, comme ils le disent (mais pourquoi est-ce eux qui le disent?) d'inscrire leurs noms à côté des amants éternellement célébrés par l'histoire et par le drame.

Pourquoi faut-il donc que la suite ait si mal répondu à ce commencement? Pourquoi Musset, après celte Confession d'un en-

i . Lettre publiée pour la première fois dans l'Homme libre du i3 avril 1877. (Mariéton, p. 195.)

Page 1