‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 37 sur 52 · Ici une coupure de onze lignes · texte numérisé non relu

Ici une coupure de onze lignes

Voilà ce que c'est que la misère. On a beau s'en moquer, avoir un corps de cheval pour la supporter, un courage d'esclave pour le travail, elle vous avilit, elle donne le droit aux butors qui ont de l'argent de vous insulter et de vous plaindre. J'ai toujours porté la mienne hardiment et fièrement, parce que j'ai dans le bras de quoi me passer des trésors de M. Demidoff; mais une combinaison malheureuse, un sot hasard, la négligence d'un employé de la poste m'exposent à recevoir un affront, si affront il y a pour un orgueil aussi légitime que le mien, mais du moins une souillure, une fange dégoûtante que l'on jette devant moi pour m'empêcher de passer. Ce sont de ces choses-là qui me donnent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste compagne cramponnée après moi. Mais il ne faut pas, mon enfant, que cela t'inquiète. Il est probable qu'elle me suivra toujours sans me faire aucun bobo, car, après tout, je n'ai ici aucun chagrin de cœur, et si j'ai pu résister à ceux que j'ai éprouvés par le passé, il est probable que les contrariétés et les dégoûts de la vie matérielle n'auront pas plus de pouvoir que les douleurs de l'amour et de l'amitié. Ma dernière lettre a dû te rassurer.

Je serais un monstre si je trouvais un sujet de plainte contre l'ami auquel tu m'as confiée. C'est un ange de douceur, de bonté et de dévouement. J'aime la vie quand je suis dans mon bon sens; mais tu sais qu'il y a dans les choses extérieures des sujets de contrariété si poignante qu'ils nous en font sortir. J'ai donc des mauvais jours quand le mauvais destin me persécute. Mais le destin a aussi ses bonnes lunes et j'espère que je viens d'entrer dans une de celles-là. Je suis rassurée sur mon fils, j'ai de bonnes nouvelles de ma fille, je ne dois plus un sou à Venise et le mois prochain tout sera payé à Paris si Buloz

ne me fait1 au mois d'août,

j'embrasserai mes enfants.

Tu as donc bien raison de te dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice. Tu aimeras peutêtre mieux par la suite, tu auras peut-être un caractère plus égal et plus heureux, mais tune seras jamais plus grand que tu ne l'as été dans ces tristes jours. N'en déteste pas la mé-

i. Contre-partie de la coupure signalée p. 65.

moire et quand l'ennui de la solitude te prend, rappelle-toi que tu m'as laissé un souvenir plus cher et plus précieux que tous les plaisirs de la possession.

Je ne veux pas que tu restes à Paris pour mes affaires. Si tu as de l'argent, si tu as envie de voyager, oh ! je t'en supplie, prends du plaisir ou au moins de la distraction. Mes affaires vont bien à présent. Boucoiran n'étant ni amoureux, ni mort, il s'occupera de tout comme de coutume; seulement je te prie d'aller voir quelquefois mon fils pendant que tu seras à Paris, et de le faire sortir si tu vois qu'il soit négligé par Boucoiran. Mais, à ton défaut, Buloz me donnera bien de ses nouvelles et ma mère n'est pas capable, je pense, de lui laisser manquer ses sorties. Je ne veux avoir aucune relation avec Planche. Je vois, d'après la manière froide et réservée dont Boucoiran me parle de lui, qu'il y a beaucoup de vrai dans les rapports de Buloz. Buloz est fou de te rapporter les mauvais propos. Boucoiran ne me dit rien, mais me fait fort bien comprendre à quoi m'en tenir. J'aurai une petite explication avec Planche, qui se passera à huis clos, mais qui lui fermera la bouche pour longtemps. Quant à toi,

LETTRES A ALFRED DE MUSSET Gç)

la meilleure réponse que tu puisses faire, c'est de hausser les épaules et de dire comme autrefois : tra la la. Va donc où tu pourras et où tu voudras aller, pourvu que je te voie peu ou beaucoup comme tu l'entendras, mais au moins que je sache si tu es rose comme autrefois et gros comme tu t'en vantes, que je sois bien rassurée sur ta santé et que mon cœur se dilate en t'embrassant comme mon Maurice, et en t'entendant me dire que tu es mon ami, mon fils bien-aimé et que tu ne changeras jamais pour moi. Je ne sais pas encore si Pagello pourra m'accompagner. Ce grand voyage toute seule, et le chagrin qu'il aura de me voir partir m'effrayent un peu. D'un autre côté, je sais qu'il n'acceptera pas de moi le plus simple prêt et qu'il dira bien des Confiteor avant de se décider à faire ailleurs une dette. Il a pourtant bien envie de ne pas me quitter1... et il se fait une joie de t'embrasser. J'espère que cela l'emportera sur les embarras de sa position.

Encore un mot sur Planche ; Boucoiran me mande qu'il corrige les épreuves de tout ce que Buloz publie de moi. C'est fort bien

I. Il manque ici trois mots environ; le papier a été déchiré par la cire.

si ça l'amuse, et comme je ne l'en ai pas prié, je ne l'en remercierai pas. C'est une affaire entre Buloz et lui. Mais Buloz ne me paraît pas fort prudent s'il lui confie les lettres que je t'écris dans la Revue. Tu sais comme ces choses se passent, comme Buloz relit les épreuves corrigées et tu sais aussi qu'une syllabe changée peut altérer entièrement le sens d'une phrase et même d'un paragraphe. Quelquefois la malice ou l'inadvertance font de singulières bévues, témoin le ou et le où de Figaro.

Comment pourrais-je m'étonner ou me fâcher de tes questions ? 0 mon cher enfant, ne sais-je pas que tu me dis la vérité quand tu parles de donner ta vie pour moi? Qu'ai-je de phis précieux au monde que cette confiance, sur laquelle j'ai bâti mon nouveau bonheur? Ton amitié n'est-elle pas la base de tout ce qui peut m'arriver d'important désormais ? Tu m'as remise dans les mains d'un être dont l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes . Les petits maux que je puis ressentir de la vie extérieure sont entièrement à part de lui et de toi; il ne faut pas y faire d'autre attention que de dire à Maurice : « Ecris à ta mère », et à Buloz : « Envoyez

LETTRES A A.LFREÎ) Dfi MUSSET y I

de l'argent à George ». Ce qui pourrait me faire du mal et ce qui ne peut pas arriver, c'est de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie à côte de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grands coups qui puissent m'abattre, leur mort ou ton indifférence. Quant à Pierre, c'est un corps qui nous enterrera tous, c'est un cœur qui ne s'appartient plus et qui est à nous comme celui que nous avons dans la poitrine.

Adieu, adieu, mon cher ange, ne sois pas triste à cause de moi. Cherche, au contraire, ton espérance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille mignonne, qui te chérit et qui prie Dieu pour que tu sois aimé.

Fais-moi le plaisir de jeter la lettre cijointe au premier bureau de poste que tu trouveras sur ton chemin.

Demain, je mets à la poste la moitié du second volume de Jacques. Dis et redis à Buloz que le i5 juillet il aura reçu tout le roman et qu'il faudra qu'il m'envoye les derniers mille francs courrier par courrier. Je veux partir d'ici le a5. Tu me ferais bien plaisir de lire Jacques et d'en retrancher les

choses les plus bêtes. J'espère que Buloz aura fait payer M. de La Rochefoucauld. On dit que Buloz a acheté la Revue de Paris et qu'il a fait une mauvaise affaire. Est-ce vrai?

Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui, une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis trop malade pour sortir et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi.

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