‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 38 sur 52 · XI · texte numérisé non relu

XI

Je t écris sur un album, d'un petit bois où je suis venue me promener seule, triste, brisée, et où je lis ta lettre de Baden. Hélas ! hélas ! qu'est-ce que tout cela ? pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que jamais, que ce sentiment devait se transformer et ne plus pouvoir, par sa nature, faire ombrage à personne? Ah ! tu m'aimes encore trop, il ne faut plus nous voir2. C'est de la passion que tu m'exprimes, mais ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les expressions trop vives. Et pourtant, je ne m'en inquiétais pas, de ces expressions, elles étaient la poétique habitude de ton langage de poète ;

1. Cette lettre comprend quatre pages sur grand papier, dont une blanche. Elle est entièrement écrite au crayon par George Sand et ne porte aucune date, ni suscription. Une ligne qui se trouvait en marge a été biflec aussi au crayon, sans doute avant l'envoi de la lettre

a. Ici était marqué le renvoi à la ligne bidéc.

*]l\ LETTRES A ALFRED DE MUSSET

et moi-même, est-ce qu'avec toi je pesais et mesurais les mots ? Pour d'autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose; je n'en sais rien. Je sais, je croyais savoir du moins, que pour nous trois, ils manifestaient un amour de l'âme où les sens n'étaient pour rien. Eh bien, voilà que tu t'égares et lui aussi. Oui, lui-même, qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot , lui qui, selon l'usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu'il est, lui qui tutoie la belle Cressini sans jamais avoir songé à être son amant; enfin, lui qui faisait à Giulia P... (je t'ai dit qu'elle était sa sœur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis Ramone et de félicita, le voilà, ce pauvre Pierre, qui après m'avoir dit tant de fois : il nostro amore per Alj, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma réponse à toi le jour du départ et s'imagine je ne sais quoi. Il croit que je me plaignais de lui à toi, quand c'est lui qui s'est plaint à toi de ma tristesse et de mon dépérissement de santé. N'ai-je pas en dehors de lui et de toi des sujets de chagrin

qu'il devrait apprécier ? Tu m'as dit en partant : ce Tu es donc malheureuse ? » Et je te disais : « Oui, du côté de mes enfants que je ne veux pas perdre, dussé-je tout briser dans ma vie. » Mais lui qui comprenait tout à Venise, du moment qu'il a mis le pied en France, il n'a plus rien compris et le voilà désespéré. Tout de moi le blesse et l'irrite, et faut-il te le dire ? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent il n'a plus l'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris, je vais y retourner, dans l'intention de le consoler, me justifier non, le retenir, non. Est-ce que l'amour élevé et croyant est possible ? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir rencontré ? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres ! Je m'en lasse. Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l'aimais comme un père, et tu étais alors notre enfant à tous deux. Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et

vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout!

Et moi, il ne me faut plus songer à vivre. Oh! que je suis malheureuse, je ne suis point aimée, je n'aime pas! Me voilà insensible, un être stérile et maudit ! Et toi, tu viens me parler de transports d'ivresse, de désirs. Que t'ai-je fait, insensé, pour que tu brises tout dans mon âme, la confiance en toi et en moi-même ! J'ai consommé mon suicide le jour où j'ai cru te sauver par l'amitié. Mais non, je suis injuste, je suis malade, j'ai tort. Tu étais sincère ; quand nous nous sommes revus, tu étais bon et vrai. Tu voulais mon repos, ma dignité, mon bonheur avec lui. J'ai consenti à te voir seul, de l'avis et de l'aveu de Pierre. Les trois baisers que je t'ai donnés, un sur le front et un sur chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas été troublé, et moi je lui savais tant de gré de me comprendre! Mais cette lettre d'aujourd'hui, pourquoi me l'as-tu écrite ? S'il la voyait, lui, il croirait que je l'ai provoquée. Mais moi, qui vois bien que tu t'égares, je ne m'égarais pas, le ciel m'en est témoin, et tu le sais bien, toi ! Je n'avais rien, rien à me reprocher. Il y a une fatalité, car c'est toi-

même qui as éveillé ses soupçons sur moi. Telle n'était pas ton intention, n'est-ce pas ? Oh! non, mon enfant, c'est impossible! Enfin, il prétend que pendant que tu lisais ma lettre, il est enlré chez toi et que ses yeux sont tombés sur ces mots : « il faut que je sois à toi,, cest ma destinée », et il ajouta : « I\on volli lorjfjer di pià e lo poteva. » Je ne puis rien expliquer, il n'y a rien de cela dans ma lettre, dont je ne me rappelle pourtant pas un mot, mais que je n'ai pas écrite sous l'impression d'un accès de délire, j'imagine ! Non, je ne veux pas me justifier, car je suis outrée. Qu'il parte, je te redemanderai alors ma lettre et je la lui enverrai pour le punir... Mais non, pauvre Pierre, il souffre et je tâcherai de le consoler, et tu m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade, plus dégoûtée de la vie, et il faut que nous nous séparions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi, je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle ma promesse ; mais ne m'aime plus, entends-tu bien! Je ne vaux plus rien. Le doute de tout m'envahit tout à fait. Aime-moi, si tu veux, dans le passé et non telle que je suis à présent. Mon cœur se

glace, et tout ce que je te dis là, tout ce déchirement que je te révèle, c'est pour que si nous nous revoyons à Paris, tu ne prennes aucune idée de rapprochement avec moi. Il faut nous quitter, vois-tu, il le faut, puisque tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré à Venise avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse. Ah ! cette nuit d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant : « Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant, vous m'avez sauvé, âme et corps ! » Tout cela était donc un roman ? Oui, rien qu'un rêve, et moi seule, imbécile , enfant que je suis, j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'après le réveil, quand je vois que l'un me désire, et que l'autre m'abandonne en m'outrageant, je croie encore à l'amour sublime ! Non, hélas ! il n'y a rien de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison.

Adieu, mon pauvre enfant. Ah! sans mes enfants à moi, comme je me jetterais dans la rivière avec plaisir!

J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse- moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu?

1. Ni date, ni adresse ; mais cette lettre, et celles qui vont suivre ont été écrites de Paris au cours de l'hiver de i834-i835.

8û LETTRES A ALFRED DE MUSSET

Ah! que j'en ai assez de la vie, mon Dieu! Qu'est-ce que tu veux, à présent, qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des soupçons, des récriminations déjà, déjà! Et pourquoi me parler de Pierre, quand je t'avais défendu de m'en parler jamais ? De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? Dès le premier jour, quand lu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais,

LETTRES A ALFRED DE MUSSET 8l

dans le casino Danieli : « George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais je ne t'aime pas. » Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie ; mais lu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais1... Nous étions tristes. Je te disais : ce Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille ». et tu répondais : « Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y sommes. » Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui person-

i. Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.

nifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je?Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi : <( Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés. »

Eh bien, à présent, tu veux l'historique jour par jour et heure par heure de ma liaison avec Pierre, et je ne te reconnais pas le droit de me questionner. Je m'avilirais en me laissant confesser comme une femme qui t'aurait trompé. Admets tout ce que tu voudras pour nous tourmenter, je n'ai à te répondre que ceci : Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimais peut-être, que c'était mon secret et que n étant plus à loi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien, il s'est trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents quelconques. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'œil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans

une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. Le temps où nous sommes redevenus frère et sœur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moimême le devoir de rester enveloppée. Crois- tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi? — Mais tu n'es plus mon frère, distu ? Hélas ! hélas ! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal ! Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive ! N'aije pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar, à présent que tu me ressaisis comme une proie ? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu semblés me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah ! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire : « Je

n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu. » Qui m'empocherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice. Donc, on ne peut pas s'aimer dans les conditions où nous sommes et tout ce que j'ai fait pour revenir à l'amilié était illusoire! Que nous restera-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau! ni amour, ni amitié! mon Dieu!

Certainement, j'irai, mon pauvre enfant2. Je suis bien inquiète. Dis-moi, est-ce que je ne peux pas t'aller soigner ? Est-ce que ta mère s'y opposerait? Je peux mettre un bonnet et un tablier à Sophie 3. Ta sœur ne me connaît pas. Ta mère fera semblant de ne pas me reconnaître, et je passerai pour une garde.

i. Sans date ni cachet do la poste. Adresse: Monsieur Aljrcd de Musset, de la main de George Sand.

2. Il était malade et la priait de venir le voir avec Papet et Rollinat.

Page 1