‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 50 sur 52 · Monsieur Delerot · texte numérisé non relu

Monsieur Delerot

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sume que vous le connaissez. C'est très intéressant et touchant, ces Entretiens du grand Goethe, surtout après votre exquise préface, si nécessaire à l'intelligence de la mise en scène.

J'ai dit à Aucante de vous envoyer une mince brochure que j'ai été mise en demeure de faire en réponse a une autre brochure sur l'admission de la femme à l'Académie. J'espère qu'on ne verra là aucun dépit personnel. Je n'ai pas le temps d'avoir de mauvaises passions ; mais je me devais de ne pas me laisser attribuer une brochure signée d'un S, et de n'avoir pas l'air de me laisser pousser à un honneur par trop invraisemblable. Déjà, on m'en attribuait la pensée, et j'étais comme l'homme qui reçoit de l'ours, son ami, un pavé en pleine figure. Le pavé était très paré de fleurs; n'importe, c'était un pavé.

Je devais d'ailleurs dire ce que je pense de toute situation de ce genre et je ne pouvais le dire qu'avec mon sentiment révolutionnaire .

Ne me grondez pas ; je suis une pente où mon âme entière est emportée et si vous pouviez lire en moi comme mes instincts sont tendres, vous ne me jugeriez pas folle. Je vou-

drais dans mon Fils de Jean-Jacques envisager, pressentir la politique, comme j'ai entrevu et tâché d'exprimer la religion dans Mademoiselle La Qaintinie; dire : « Plus je m'élance vers l'idée d'un avenir de liberté sans bornes, plus je hais ce que vous avez raison de haïr, vous qui nous accusez de vouloir détruire et ensanglanter. »

Ne serait-ce pas la le sentiment de Rousseau, s'il avait pu voir ce que l'on a regardé comme l'application du Contrat social ? Eût-il décliné son livre, abjuré sa croyance ? Non, mais il se fût voilé la face devant l'échafaud et il eût dit : « Voilà le contraire de ce que j'ai voulu. »

Ce qui me frappe et me contriste quand je lis les beaux livres de mes amis sur la Révolution, c'est cette philosophie de parti pris, qu'on pourrait appeler la philosophie du destin. Il semble que la Révolution n'eût pas pu se faire sans ses fureurs et ses violences. Je l'ai cru longtemps, et puis dans le calme de mon cœur, comme dans le déchirement de mon cœur après les journées de Juin, je me suis demandé si le progrès ne s'était pas fait malgré et non parce que, et si on ne pouvait pas être ultra-révolutionnaire avec le cou-

rage de dire aux siens : « Vous avez commis des crimes et vous êtes dès lors sortis de la doctrine du vrai. »

Il faut du courage pour le leur dire, et il faut de l'habileté pour le dire sans mettre un pied dans le camp opposé. Du courage, j'en ai; de l'habileté, j'en manque, mais Dieu me viendra en aide ; j'ai cette superstition.

Mettez-vous un peu avec le bon Dieu et dites-moi que j'en viendrai à bout sauf à me dire après que cela ne vaut pas le diable.

A vous de tout cœur et toujours.

P. -S. — J'ai relu les deux volumes de poésies que je tiens de vous, il y a trente ans, je crois ! C'est Joseph Delorme et les Consolations. Ce n'est pas là qu'il est question de Monsieur Jean ; mais ce sont des vrais vers de poète et dont la lecture rajeunit.

Nohant, a3 juin i863.

Cher ami, J'ai reçu les précieux volumes et j'ai tout de suite lu Monsieur Jean. Sans parler du

mérite des vers et pour ne juger que les choses qui rentrent dans mon métier, le roman est bien fait, ingénieux, touchant et dune grande élévation d'idées.

Gela me fait réfléchir beaucoup, et entrer avec confiance dans mon sujet, car c'est le propre des belles et bonnes choses de stimuler et de féconder. Je commence à voir l'homme que je veux faire, et quand je l'aurai bien vu, je mettrai peut-être «Monsieur Jean » en scène, si vous me le permettez, mais comme un ami de mon héros. v l\ Je n'ai pas aujourd'hui beaucoup de lucidité. Ma belle-fille m'occupe à peu près exclusivement, car à toute heure nous attendons la naissance d'un enfant, adoré d'avance, qui s'annonce et puis qui se rendort. La petite femme souffre, et puis elle rit, et tous les jours on se dit: c'est pour demain, et on est impatient d'une journée terrible qu'on voudrait prendre pour soi, mais qu'elle ne voudrait pas donner aux autres.

^ A A bientôt donc une autre lettre. Merci du cadeau que vous me faites. Je lirai tout avec Won cœur et ma réflexion. Je vous dois beaucoup et je le dirai toujours avec joie.

LXVT

Nohant, ier juillet i863.

Mon ami,

J'ai parlé à Hetzel de ces œuvres inédites de Rousseau, qui ne sont pas publiées, me ditesvous, faute d'un éditeur empressé. Il ne savait rien de cela et il se sent, lui, très empressé; je lui ai dit d'aller vous voir. Ecrivez-lui un mot pour qu'il prenne votre heure.

Vous le connaissez, je pense: c'est un homme de cœur et d'esprit. Il voudra, je crois, un travail de vous pour garantir et démontrer Y authenticité de ces écrits ; il dit que le public a de sottes méfiances des œuvres posthumes.

Moi, je lui ai dit que certainement vous consentiriez à donner l'appui de votre nom à cette publication qui sera pour vous, et pour lui aussi, un titre à la reconnaissance de tous.

Ai-je bien fait? j'ai pris feu : pouvait-il en être autrement?

Merci encore pour les Poésies et à vous de cœur et d'esprit.

Nohant, juillet i863.

Cher ami,

11 nous est né, le i4 juillet, un garçon superbe et déluré qui braille à ravir. Sa petite mère le nourrit. Son père en est fou, et me voilà aussi heureuse qu'on peut l'être en ce monde.

Vous serez content avec nous, n'est-ce pas?

A vous de cœur.

Paris, 9 janvier i864-

Cher ami, Je suis ici pour très peu de jours. Venez me voir mercredi ou jeudi, mercredi si vous pouvez. Et puis, j'ai une prière à vous adresser : mon ami Manceau, qui vous lit et vous adore, a commis un acte en vers qu'on joue à l'Odéon mercredi1 II serait le plus fier des

i. Une Journée à Dresde, comédie représentée pour la première fois, le mercredi i3 janvier i864.

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hommes si vous pouviez aller passer une heure àl'Odéon, mercredi soir. Si vous dites oui, il vous enverra une place.

Donc, un mot, et que je ne vienne pas à Paris sans vous embrasser.

Samedi soir, rue Racine, 3.

Paris, i3 janvier i864-

Loges premier rang, numéro quatorze. Si vous venez, j'en serai bien heureuse, mais ce n'est pas pour savoir les mystères de l'Académie que je vous poursuis ainsi. C'est pour vous serrer la main et vous dire que je vous suis reconnaissante de m'aimer.

Si vous êtes fatigué ce soir pourtant, ne venez pas. Mardi je passerai la soirée chez moi. "Voyez ce qui vous dérange le moins.

Nohant, 19 mars i864-

Quelle chère et bonne lettre vous m'écrivez, mon ami ! Elle me console autant que pos-

sible de n'avoir pu vous embrasser avant de quitter Paris. Mais j'y retournerai dans deux ou trois mois, et j'espère vous voler en passant une heure ou deux de ce temps que vous employez si bien ; si bien que, tout en vous pardonnant d'être paresseux, on est jaloux de vos travaux.

Votre approbation de Villemer ' est au nombre des trois plus douces que je puisse compter, et je vous remercie de me le dire.

Manceau vous envoie son acte et vous remercie de votre souvenir.

A vous de cœur.

Palaiseau (Seine-et-Oise), i5 janvier i865.

Mon ami, Voici une lettre touchante et intéressante que je vous demande de lire. Si vous êtes attendri, comme je le suis, du dévouement

i. Le Marquis de Villemer, comédie en quatre actes, jouée pour la première fois le 29 février i864, à l'Odéon.

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de mademoiselle Jouve , vous tâcherez de faiie dans l'occasion quelque chose pour elle.

Je crois que cette fois il ne faudrait pas parler de moi comme exerçant un patronage quelconque ; on a écouté votre réclamation pour Puhet, je n'oserais ostensiblement revenir à la charge.

Je ne suis pas chercheur et découvreur de candidats aux prix de vertu, comme ce bon juge de paix se l'imagine. Mais devant une lettre comme la sienne, et un dévouement de femme si complet et si bien signalé, ne dois-je pas appeler votre attention ?

Voudriez-vous me permettre de lui répondre ce que j'ai dit à Pubet et à ses amis : que vous seul étiez le bienfaiteur; que je ne pouvais rien, moi, que de m' adresser à vous ; enfin, que je l'engage à vous écrire directement, si vous croyez devoir donner suite à son généreux appel.

Je ne ferai rien que par votre permission. Me voilà de retour de Nohant et, en attendant que mes enfants viennent à Paris, hivernant dans une charmante petite thébaïde, à une heure de la grande ville. Qui croirait que le silence, la solitude, les bois déserts, l'incognito parfait, soient plus complets ici qu'au

fond du Berryet de la Marche? Il est vrai que, pour le moment, je suis protégée par le mauvais temps et trop séquestrée de mes amis par la tempête, mais quand le 'printemps se fera, je vous demanderai de venir voir mon ermitage. Il y a si longtemps que je n'ai causé avec vous! Gela me manque bien.

Ce n'est pas assez de vous lire, bien qu'en vous lisant, on vous admire, on vous estime et on vous aime toujours de plus en plus.

Oui, mon ami ; comptez sur moi, et merci de cœur.

Palaiseau (Seine-et-Oise), 29 janvier i865.

Vous ne m'avez pas répondu, cher ami, ou vous n'avez pas eu le temps, ou vous n'avez pas vu la possibilité de prendre en considération la lettre que je vous envoyais. Je n'insiste donc pas. Je sais que vous devez être débordé et que ce que vous ne faites pas, vous ne pouvez pas le faire.

Je viens, quand même, vous demander un autre service, un service personnel : c'est d'ac-

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corder attention et protection à mon fils ; c'est de lire Raoul de la Chastre, roman qui n'est ni ennuyeux, ni plat, et dont la vraie qualité est de n'imiter personne.

Accordez h cet homme que vous avez vu enfant et qui a été l'affaire de cœur de ma vie, un peu de la sollicitude que vous avez eue pour moi à mes débuts. Ecrivez une page ou deux sur son livre; faites-le chevalier. Ce sera pour lui un grand honneur. Il le mérite par une grande ardeur au travail et un esprit sérieux et droit.

Vous rirez en voyant que cet esprit calme et très chaste a rêvé un Faublas féodal, mais ce n'en est pas moins une étude sérieuse du moyen âge.

Je vous prie et je vous remercie, car je crois que vous m'accorderez cette grâce à laquelle j'attache un prix extrême.

Ce livre, très gai à la surface, était écrit avant le malheur qui nous a frappés l . Si quelque chose pouvait relever l'esprit de mon pauvre garçon, ce serait l'encouragement honorable et sérieux donné à son travail. Il est d'un caractère si réservé et si modeste qu'il

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