‹ Lettres à Babet. Notice de M. Émile ColombayChapitre 24 sur 36 · QU ON LIRA SI L ON VEUT · texte numérisé non relu

QU ON LIRA SI L ON VEUT

AMI lecteur (car il faut appeler amis tous ceux de qui l'on attend des grâces), si la plupart des lettres que tu trouveras dans ce livre te touchoient comme elles m'ont touché, tu prendrois autant de plaisir à les lire que j'en ai eu autrefois à les recevoir. La vérité' est que je ne me souviens pas d'avoir jamais rien vu de plus spirituel que la personne qui me les écrivoit : la passion que j'ai eue pour elle, et qui a peut-être contribué à me faire admirer tout ce qui en venoit, ne m'a pas si fort aveuglé, qu'elle ne m'ait laissé le discernement libre ; et selon moi, il n'y a jamais eu de style plus aisé ni d'expression plus nette. Je ne

doute pas que, parmi le nombre de ceux qui les liront, il n'y en ait quelqu'un à qui la foi manque : si Ton ne croit que j'ai aidé à les faire, on croira du moins que je lésai corrigées. Quoique, dans le sexe dont elle étoit, on rencontre infiniment de Pesprit, on y trouve toutefois si peu de plumes qui aient la même délicatesse, que quand un siècle en produit une ou deux, on crie : Miracle! Et comme on n'est pas obligé d'avoir la foi pour tous les miracles qui arrivent, je laisse la liberté à tous ceux qui ne voudront pas me croire, de croire tout ce qui leur plaira. Il ne tient qu'à moi de dire que les gens éclairés verront facilement la différence qu'il y a de son style au mien, et que, pour les sots, je ne m'informe pas de ce qu'ils en pensent ; mais je ne veux offenser personne, et d'ailleurs il doit être permis à quiconque achète un livre d'en dire son sentiment pour ce qu'il lui coûte. Les libraires qui ont traité des manuscrits, et qui n'ont jamais voulu me les rendre, quelque prière que je leur en aie faite, justifieront encore à un besoin parla différence des caractères que plus d'une main s'est mêlée de les écrire : et si l'on m'objecte qu'il est aisé de faire copier par une fille ce qu'on fait soimême, je réponds (et qu'on me croie ou non)

que, de toutes celles que je connois, il n'y en a pas une à qui j'en osasse donner la peine. Le plus grand déplaisir que j'aie est de n'avoir pas assez bien conservé des lettres qui m'étoient si chères : je les ai prêtées à tant de personnes, et ces personnes-là les ont prêtées à tant d'autres, que si je recouvrois ce qu'elles en ont égaré, et que celles-ci te contentassent, il y auroit de quoi faire un second volume. Une chose dont j'ai à t'avertir, ami lecteur (puisque ami il y a), est de ne point chercher de pompe dans des écrits où nous n'avons jamais eu dessein d'en mettre ; nous ne nous imaginions pas en ce temps-là que ce que nous nous écrivions dût être imprimé un jour, et nos cœurs qui ne songeoient qu'à se dire ce qu'ils sentoient ne se soucioient guère comment notre esprit les fît parler, pourvu qu'ils se pussent faire entendre. Ily a des gens par le monde qui diront sans doute que je ne devois point exposer à la censure du public des lettres qui n'ont été faites que pour moi ; que c'est faire tort à celle dont je les ai reçues et que ceux qui ne pourront rien dire contre son esprit attaqueront peutêtre sa conduite. Pour ce qui est delà censure, il y a peu de choses qui en soient exemptes ; surtout les ouvrages qui font un peu de bruit

y sont si accoutumés, que le sort de celui-ci seroit à plaindre si Ton ne le censuroit pas. Loin de m'imaginer faire le moindre tort à une personne que j'ai aussi honnêtement que passionnément aimée, j'ai cru qu'elle morte, il étoit de mon devoir de faire mes efforts pour tâcher d'en faire revivre ce que c'eût été dommage de laisser mourir. Et pour deux ou trois esprits chagrins qui condamnent tout ce qui ne vient pas d'eux, et qui voudroient peut-être que ces lettres fussent ensevelies avec la Babet qui les a faites, il y en a cent raisonnables qui en auroient regretté la perte, s'ils en avoient eu la connoissance. Si je croyois qu'il y eût des âmes assez basses pour oser attaquer la conduite d'une fille qui n'est plus, je ferois l'éloge de celle dont je parle, et défierois la vérité de me dédire, s'il m'échappoit rien dont elle ne demeurât d'accord. De tous ses parents, qui composent l'une des plus honorables familles de Paris, et de qui elle étoit tendrement chérie, il n'y en a pas un qui ne lui eût voulu un mal mortel, si elle eût été capable d'en faire ; mais sa vertu étoit extraordinaire comme son esprit, et si dans ce qu'elle a écrit, il s'est quelquefois glissé de petites libertés, je suis sûr que son enjouement les achetoit bien cher de sa modestie.

Peut-être ces libertés seront-elles condamnées par des personnes qui en ont toujours pris de grandes et qui n'en oseroient plus dire de petites; car ordinairement une vertu qui ne commence à Têtre que depuis qu'elle est sortie d'entre les bras du vice trouve du mal dans ce qu'une vertu qui ne s'est jamais laissé corrompre seroit bien fâchée d'en imaginer. Ce qui infailliblement te dérobera du plaisir, ami lecteur (et ce qui me chagrine à cause de l'amitié qui est entre nous), c'est que tu trouveras quelques lettres qui n'auront point de réponses, ou des réponses qui sont faites à des lettres, que tu ne verras point qu'on ne me les ait rendues. 11 y a treize mois passés que ceux à qui je les ai prêtées me les promettent. Je satisferai à ma parole quand ils auront satisfait à la leur. Pour ce qui est de ce que j'ai fait, je ne crois pas t'en devoir rien dire : tu sauras seulement que je préfère la censure d'un honnête homme aux approbations d'un fat. Rends-toi justice avant que de songer à me la rendre; et si tu ne juges pas sainement de toi-même, ne te mêle pas de vouloir juger d'autrui.

JE VOUS attendis mardi toute la journée, parce que vous me dîtes lundi que vous me feriez la grâce de me venir voir le lendemain, et cependant vous ne vîntes pas. Hier, ayant une visite à faire, je péchai contre les règles de la bienséance en la faisant le matin, afin que si vous passiez chez nous Paprès-dîner, j'eusse le bien de vous y voir; et cependant vous n'y passâtes pas. Aujourd'hui je vous ai attendu dans ma chambre jusqu'à ce qu^on m'ait appelée pour souper, croyant que vous y viendriez; et cependant vous n'y êtes point venu. Je vous veux mal. Je ne suis pas bien aise que

Ton me promette ce que Ton n'a pas envie de me tenir. On me demande avec empressement ]

ce que je vous accorde sans jLeineyét j^en con- ntA'/i»^ nois, puisqu'il faut vous rendre fierté pour -). a-^ fierté, qui reçoivent autant de plaisir de ma vue, que j'en reçus lundi de votre conversation. . ^^

Si vous avez infiniment de l'esprit, songez que' J\ ^e^ je suis passablement belle et qu'étant du sexe -^^ dont je suis, j'ai lieu d'être un peu j)lus fière î^^ que vous. BonsoiXi...-^.^ ^ "A

A BABET

Esais-iien^karmante Babjejjjg^u'il^ja bien du plaisir à jouir de Phonneur de votre présence. Avoir la bonté de m'en faire souvenir, c'est vouloir accoutumer mes yeux à voir toute la beauté des vôtres; et je sens bien, pour peu que je vous voie, que j'aurai de la peinera C/ m'empêcher devons aimer. Souvenez-vous que je vous âî fait confidence de l'amour que j'ai pour Michelon*, et que c'est violer le droit des gens que vouloir m'arrachér un cœur que je serois fâché de lui reprendre. Peut-être ne me faites-vous pas la grâce de penser à ce que je / pense : vos yeux accoutumés au grand fracas ^ . désavoueroient peut-être une conquête si mép ^^Ai^diocre; mais quand ils se contenteroient d'une

gloire si obscure, après avoir trompé une personne qui ne me hait pas, je ne serois pas r^ — -digne d'être aimé de vous. J'ai donc raison de ^^ ne point aller chez vous, quoique je vous Paie '/'/ si solennellement promis. Je sais trop bien ce -J que m'a coûté votre première vue, pour douter de ce que me coûteroit la seconde.

La Nature avec tant de pompe Mêle dans vos attraits pour les rendre accomplis L'incarnat de la rose et la blancheur du lis, Que mon cœur, qui se sent, craint qu'on ne le corrompe. Je me dois tout entier à l'amour de Philis; Et si j'ose vous voir, il faut que je la trompe.

En voilà la raison, belle Babet, puisque vous la voulez savoir. Ne me dites point que vous m'épargnerez, je ne suis pas le premier que vous ayez blessé sans penser le faire. Et, d'ailleurs, quand j'échapperois à la douceur de vos yeux et à la majesté de votre taille, échapperois-je aux charmes de votre esprit? Encore un coup je sais ce qui m'en coûte pour vous avoir vue, et Michelon, qui a de l'esprit comme un ange, s'est bien aperçue qu'elle n'occupoit plus toute mon âme. Je vous conjure, au nom de tout ce qu'il vous plaira, si vous me faites la grâce de m'écrire encore, d'envelopper dans

votre billet ma joie^ que je laissai lundi chez vous, et de me la faire tenir par gens qui me la rendent en main propre. Cest une marchandise dont j^ai autant de peine à me passer, que de la gloire d^être votre très humble, etc.

I. On appelait ainsi une médaille représentant une des trois Grâces, Euphrosyne, sous la figure de laquelle était gravé le mot Hilaritas.

REPONSE DE BABET

id^^'èy

JE suis ravie que vous m'appréhendiez. Je ne croyois pas être si redoutable que je la suis. Si j^avois autant de charmes que vous avez de modestie, je vous ferois bien voir que je ne crois pas votre conquête si médiocre que vous vous l'imaginez; et vous connoîtriez l'état que je fais de vous par les soins que je prendrois à la faire. Est-il rien de si glorieux que de s'asservir le cœur de ceux qui ont coutume de ravir les âmes? Il n'est rien dont je ne m'avisasse pour étendre mon empire sur un bel esprit; et s'il ne tenoit qu'à jouer de la prunelle, Dieu sait comme je m'en acquitterois. Pour vous montrer que je ne veux point faire la petite bouche et que je cherche à faire la guerre de bonne foi, je vous avertis que vous

ayez à défendre votre cœur^ parce que f-'ak onvie de Pattaquer. Je jugerai de sa force ou de sa foiblesse par la peine que vous prendrez à me voir, et par le soin que vous apporterez à me fuir. Comme fille qui cherche à vous faire pièce, je vous déclare, dès à présent, que vous n'aurez point la joie que vous dites avoir laissée au logis, à moins que vous ne la veniez quérir vous-même; et quand même vous y viendriez, il n'est pas sûr que vous la remportiez toute, si je n'ai la bonté de vous la rendre généreusement. Adieu.

A BABET

Vous m'aviez tant promis de me faire la guerre de bonne foi; et toutefois vous avez usé de surprise pour vous asservir un cœur qui étoit presque sûr de la victoire, sur les recrues de charmes que vous fîtes venir au secours des attraits contre qui je me défendois si vigoureusement. Et dites-moi de grâce, Babet, où vous avez mis tant de beautés que je n'avois pas vues la première fois que je vous rendis visite? Si j'avois su que vous eussiez eu des appas de réserve, je ne me serois exposé qu^à bonnes enseignes; j'aurois envoyé des espions pour reconnoître les ennemis que j'avois à craindre. Et si j'avois appris qu'ils eussent été en si grand nombre, j'aurois fait un rempart des beautés de Michelon, pour forti-

fier la place que vous aviez envie de prendre. Comme les yeux sont des espèces de places frontières par où PAmour se glisse dans une âme, quand il a dessein de la surprendre, je ne sais si vous avez mis dans les vôtres une garnison d'appas pour lui en défendre Pentrée; mais je suis sûr que dimanche j'y en vis assez pour vaincre tous les coeurs du monde. Encore si rAmour.ayoit eu l'esprit de faire la guerxe-à-. rœil et d'entrer subtilement dans^ votre âme, duranfque vos appas étoient occupés ailleurs, je serois glorieusement vengé de ma défaite; nous contracterions, lui et moi, une alliance qui dureroit éternellement , et nous vous causerions tant de ravages qu'il faudroit à la fin que vous me rendissiez maître de toutes les autres places que vous avez. Je sais bien que c'est parler un peu haut pour un homme que vous avez soumis , et qu'au lieu d'irriter votre rigueur, je devrois solliciter votre clémence; mais qui me donne des fers n'a pas envie de m'accorder des grâces ; et je sais d'ailleurs que de toutes les libertés que vous avez enlevées, depuis que vos yeux se mêlent de ce métier-là, vous n'en avez jamais rendu pas une. Si j'avois à vous solliciter de quelque chose, ce ne seroit pas de me rendre la mienne. Je vous prierois

de me rendre seulement aussi heureux que le sont mes compagnons de servitude. Saint- Simon, votre petit chien, qui a un carcan au cou, saute sur vous quand bon lui semble; et votre perroquet, qui a une chaîne à la patte, ne vous baise jamais que vous ne disiez : Fort^ fort. Gomme ils ne sont pas de meilleure maison que moi, et qu'ils n'ont que l'avantage d'être plus vieux captifs, j'espère que dans quelque temps vous me laisserez prendre les mêmes libertés. Vous verrez, par la différence de nos services, que, n'étant pas si bête qu'eux, je suis plus digne d'être

Tout à vous.

REPONSE DE BABET

n» I j^étois sûre que vous fussiez bien O^ vaincu, j^userois de ma victoire le plus (^ civilement du monde : je ne suis fière que \ contre ceux qui ne se rendent pas; et contente ^Qr' de m'être armée de charmes pour vous conquérir, je ne voudrois plus avoir que des bontés pour vous conserver. Trouvez-vous au Luxembourg sur les sept ou huit heures, et je vous rendrai la joie que je refusois de vous rendre la dernière fois que vous me fîtes la grâce de me venir voir. Vous m'avez si facilement disposée à vous vouloir du bien, et l'estime que j'ai pour vous est tellement désintéressée, que si je vois que ma compagnie vous gène, je vous donnerai plein pouvoir de retourner à votre Michelon et je ne vous en

6o LETTRES A BABET.

estimerai pas moins. Je ne doute point qu^elle n^ait beaucoup de mérite, puisqu'elle s'est attiré l'honneur de votre choix. Vous m'en parlâtes si tendrement la première fois que j'eus le bien de vous voir qu'elle seroit indigne des grâces que vous lui faites, si elle ne vous en faisoit pour les reconnoître. Par les grâces dont j'entends parler, vous me rendez, je crois, assez justice pour ne rien penser au désavantage de ma modestie. Quoique je sois Tenuemie mortelle de la mélancolie, je serois fâchée qu'il échappât à l'enjouement de mon esprit la moindre chose qui pût porter préjudice à l'austérité de ma vertu. Je ne vous estime que parce que je vous trouve parfaitement honnête homme. Et comme tous les honnêtes gens ont les mêmes inclinations, je suis assurée que vous m'estimerez quand je serai mieux connue de vous, parce que vous me trouverez parfaitement honnête fille. A tantôt. Adieu.

A BABET

Vous m'avez tant de fois commandé de vous faire voir une de mes pièces, que je n'ai pas voulu laisser échapper Poccasion de demain, sans vous donner des marques du zèle que j'ai pour vous. On représente les Nicandres^ que je désavouerois volontiers, n'étoit que les affiches me donneroient un démenti. C'est la plus méchante pièce dont on ait jamais ennuyé le public, et je ne sais pas à quoi les comédiens songèrent quand ils se donnèrent la peine de l'étudier. Vous passerez deux heures de temps aussi mal que vous ayez fait de votre vie si vous prenez la peine de

I. Cette comédie, en cinq actes et en vers, avait paru trop longue. L'auteur la réduisit en trois actes.

VOUS faire voiturer jusqu^à PHôtel de Bourgogne^. Je n^aurois pu me résoudre à vous rendre un si mauvais office, n'étoit que vous y verrez Michelon, que vous êtes, dites-vous, grosse- de connoître. Une demoiselle de ses amies m'a envoyé prier de lui donner un billet pour six personnes : quoique nous soyons fort mal ensemble, Michelon et moi, je ne doute point qu'elle ne s'y trouve, puisque l'occasion de refaire notre paix s'offre le plus à propos du monde. Si vous désirez, belle Babet, que je vous aille prendre, vous n'avez qu'à commander. Vous savez que je suis tout à vous.

i. Situé rue Mauconseil. Ce théâtre avait été édifié par les Confrères de la Passion, au milieu du xvi^ siècle, dans une dépendance de l'iîôtel des ducs de Bourgogne.

2. On faisait alors un grand abus de ce qualificatif. Boursault s'en est moqué dans sa comédie les Mots à la mode, où il est répété jusqu'à cinq fois dans cinq vers qui se suivent. (Scène VI, p. 285.)

REPOxNSE DE BABET

J^iRAi demain à l'Hôtel de Bourgogne à dessein d'y voir les Nicandres, qui ne peuvent être méchants, puisque vous les avez faits. J'allai dimanche à Saint-Paul^, où je me fis montrer votre Michelon, qui étoit dans un banc du côté de la sacristie. Je la trouvai aussi belle que vous me l'avez dépeinte, mais au reste fort mélancolique : c'est peut-être à cause qu'elle ne vous voit plus. Je fus vingt fois tentée de l'aborder et de lui dire qu'il falloit nécessairement qu'elle eût tort, parce

I. Ancienne église de la maison professe des jcsuites, qui commencée en 1627, fut inaugurée en 16^1. La première messe y fut dite par le cardinal de Richelieu. Les anciens bâtiments des jésnites sont occupés par le collège Charlcmagne.

que je suis bien assurée que vous ne Pavez pas. Je voadrois avoir donné quatre pistoles d'une loge où elle pût être, afin de Tentretenir et de voir si son esprit répond à la peinture avantageuse que vous m'en avez faite. Vous êtes plus capable d'en juger que personne du monde; j'en demeure d'accord; mais, outre que tout paroît aimable dans ce que l'on a envie d'aimei^, le bien que vous m'avez dit du mien m'apprend que vous n'êtes pas toujours sincère. Mon papa est à Bagnolet, et mon frère, le payeur des rentes % dîne ici demain avec moi. Si vous y vouliez venir, je pense que vous l'obligeriez fort. Il est aussi gros de vous voir que je l'étois de voir votre maîtresse. Et pour moi vous savez bien que je n'ai point de plaisir égal à celui de vous dire à vous-même que je suis Adieu.

I. Il s'agit de rentes sur l'Hôtel de Ville, rentes du sel, des aides, du clergé, des recettes générales, pour lesquelles il y avait des payeurs et des contrôleurs spéciaux.

A BABET

JE VOUS aime, Babetj, je vous le dis sérieusement. Je ne vois plus Michelon, et vous en êtes cause. Faites-moi recouvrer ce que vous m'avez fait perdre ; Michelon a beaucoup de charmes, et vous en avez infiniment. Le brillant de son esprit n'est guère moins grand que la vivacité du vôtre. Sa vertu n'auroit point dMgale sans la vôtre, comme la vôtre n'auroit point d'égale sans la sienne. Enfin, Babet, vous vous ressemblez Michelon et vous par bien des endroits; mais elle m'aimoit; m'aimerez-vous? L'ingratitude dont elle vient de payer ma fidélité fait que j'appréhende de m'engager dans une nouvelle passion; car enfin, eussiez-vous plus de mérite qu'elle, je ne vous aimerois pas mieux que je l'aimois.

Jusqu'ici vous m'avez fait un honneur, dont je demeure d'accord que je suis indigne; vous n'avez point eu de peine à m'accorder votre estime, quoique je ne la mérite pas mieux que d'autres à qui vous la refusez ; mais quand je vous ai pressée de me dire si vous vouliez m'aimer, vous ne m'avez jamais répondu oui. Les honneurs que vous me faites viennent de la générosité de votre esprit ; l'estime dont vous m'honorez part de la bonté de votre âme ; mais, Babet, il n'échappe rien de votre cœur, et puisqu'il demeure muet pendant que tout le reste parle, il faut de nécessité que je ne sois pas capable de le toucher. Vous savez, Babet, que l'amour n'est jamais dignement payé, à moins qu'il ne soit payé par l'amour môme. Je ne demande pas que vous en ayez autant que moi, puisque je n'ai pas le pouvoir d'en faire naître comme vous; mais vous m'en donnez tant, que quand jevousenrendrai un peu, je ne laisserai pas d'en avoir encore assez. Examinez un peu votre cœur avant que de vous emparer du mien. Demandez-lui s'il est d'humeur à prendre de moi par reconnoissance ce que je prends de vous par inclination. Si l'amour est un mauvais présenta faire, vous devez reprendre celui que vous m'avez fait;

et s'il est bon, vous ne devez pas trouver mauvais que je vous en fasse un semblable. Il me semble, Babet, que c'est vous faire des propositions bien honnêtes ; et si vos yeux en avoient usé comme mon cœur en use, ils n'auroient pas emporté avec tant de violence ce que je ne pouvois m'empêcher de leur accorder volontairement. Je ne vous irai point voir que vous ne m'ayez appris si vous avez envie de m'aimer ou non. C'est une vérité qu'il est juste que je sache avant de m'engager dans une passion qui doit durer aussi longtemps que votre mérite : et si vous n'êtes pas accoutumée à dire de si grands mots, il vous est facile de me faire la même grâce, en m'apprenant que vous aurez autant de plaisir à souffrir que je vous aime, que j'en aurai à être toute ma vie,

Tout à vous.

REPONSE DE BABET

Vous demeurez d'accord que j^ai autant de charmes, autant d'esprit et autant de vertu que Tingrate qui échappe à votre passion ; mais vous ne dites pas que je suis plus juste qu'elle. C'est une vérité que je suis aussi aise de vous apprendre, qu'il m'est doux d'apprendre que vous m'aimez. Vous m'avez mandé que vous parliez sérieusement, je parle de même. La colère que font éclater la plupart de celles à qui l'on apprend ce que vous m'apprenez est ridicule ou feinte. Qui nous aime nous honore. Et je vous déclare bonnement que je rougirois plutôt de vous perdre que je ne rougirai de vous acquérir. Si jusqu'ici je n'ai répondu qu'en jouant aux grâces que vous me faisiez, c'est que j'ai cru

que ce n'étoit qu'un jeu. Je vous ai rendu des civilités, parce que je vous en dois; je vous ai estimé, parce que vous le méritez : et toutes les fois que m'avez pressée de vous dire si je voulois vous aimer, quoique je ne vous aie jamais répondu oiii^ si je n'avois pas eu envie de le faire, il m'eût été aisé de vous répondre non. Je vous défends de me rendre de Tamour que je vous ai donné. Vous n'en n'avez pas trop, puisque vous n'osez vous donner à moi sans marchander. Et pour moi, si je trouve que je n'en ai pas assez, je sais bien où en prendre. J'aime mieux que vous gardiez pour vous le présent que vous me promettez, que de me le faire. Quand vous aurez autant d'amour que je vous en souhaite, je vous en déroberai si j'en ai besoin. Bonjour. Brûlez ma lettre quand vous Taurez lue, et ne manquez pas de me venir voir Taprès-dîner. Je crois m'être assez expliquée pour n'avoir pas besoin de vous dire que je serai ravie que vous soyez à moi toute votre vie, comme je veux être toute la mienne,

*A vous.

A BABET

EN vérité, Babet, si tu ne reviens bientôt de Bagnolet, tu cours risque de ne me pas trouver constant à ton retour. On me mena hier au bal, où je trouvai une demoiselle qui n'a guère moins de belles qualités que toi. Elle a les cheveux d'un blond cendré qui est tout à fait beau, mais qui n'approche pourtant pas de la couleur des tiens. Elle a le front grand et élevé, mais le tien l'est encore davantage. Ses sourcils, qui ne paroissent presque point à cause qu'ils sont blonds, se montrent toutefois assez pour faire remarquer que leur symétrie est la plus régulière du monde. Ses yeux, qui sont aussi noirs que les tiens sont bleus, sont si bien fendus, qu'ils ne jettent jamais un regard sans faire une conquête. Ils ont autant de vivacité que les tiens ont de dou-

ceur, et semblent être faits pour prendre de l'amour, comme les tiens sont faits pour en donner. On voit sur ses joues une nuance de blanc et dUncarnat, mais si éclatante, qu'il semble qu^elle tienne des mains de l'art un présent qui ne vient que de celles de la nature qui a tant pris de peine après elle, que sans toi, qui es son grand chef-d^œuvre, elle seroit le plus beau de tous ses ouvrages. Son nez, qui n'est ni trop grand ni trop petit, est justement comme il faut qu'il soit pour avoir beaucoup de ressemblance avec le tien. Sa bouche, qui n'est pas si petite que la tienne, est plus petite qu'aucune autre que j'aie jamais vue. Elle a les lèvres si fraîches et si vermeilles, que depuis ton absence je n'ai rien envisagé de plus charmant. Et, pour les dents, elles sont si blanches et si bien rangées, que je lui fis cent contes risibles pour avoir le plaisir de les voir souvent. Le trou qu'elle a au menton me fait souvenir qu'elle en a encore aux joues, qui donnent une merveilleuse grâce au reste de son visage. Et, pour la gorge, on peut dire

Que c'est là que l'amour, pour tirer tous ses traits, Entre deux monts d'albâtre est campé tout exprès.

Je te jure, Babet, que je n'ai jamais rien vu

de plus aimable ; et si mon galérien de cœur, qui n^échappe jamais d^une chaîne que pour entrer dans une autre, ne se contentoit de la gloire de tes fers.

Ma constance ébranlée alloit faire naufrage.

Au moins, Babet, tiens-moi compte de l'effort que je me fis pour ne concevoir que de Testime pour une personne qui est si capable de faire naître de l'amour. Et si jamais l'occasion se présente de me troquer contre un autre, prends garde si la personne que tu me préféreras aura autant de qualités pour autoriser ton inconstance, que celle dont je parle en auroit eu pour autoriser la mienne. Cependant si mon inquiétude te touche, reviens faire un tour à Paris, ou souffre que j'en aille faire un à Bagnolet. Songe qu'il est aujourd'hui vendredi et que je ne t'ai point vue depuis dimanche. Si tu veux que je me rende à minuit précis au bas de ta fenêtre, tu n'as qu'à parler. Nous causerons deux ou trois heures comme dernièrement, et nous nous enverrons des baisers l'un à l'autre, puisque nous ne pouvons faire autre chose que je ne sois tout à toi.

RÉPONSE DE BABET

Ah! volage, tu as bien la mine de me faire une friponnerie. Tu parles trop bien de la personne que tu vis hier au bal, pour n'en être encore qu'à Pestime. Je vois, par la peinture que tu m'en fais, qu'elle a cent belles qualités : et cependant je la hais, parce que j'ai peur que tu ne l'aimes. C'est te faire un aveu bien obligeant ; mais tu m'as tant de fois dit que les bontés étoient les chaînes par où on t'arrêtoit, que j'aime mieux en avoir pour toi, que de m'exposer à perdre un traître qui n'aliroit pas beaucoup de peine à m'échapper. Soismoi fidèle, et je te tiendrai compte de tout ce que tu voudras. Je ferai pour toi tout ce qu'on doit honnêtement faire quand on s'aime autant que nous nous aimons. Et loin d'exa-

miner s^il est des personnes au monde que je te doive préfe'rer, je te veux préférer à tout ce qu^il y a de personnes au monde. Si c^est mal répondre au plaisir que tu me fais de m^aimer, je f en fais juge ; et je te demande en conscience si tu ne serois pas le plus ingrat des hommes, si tu me faisois une infidélité. Il soupe ce soir du monde au logis; cela est cause que nous ne pourrons ni causer ni nous envoyer des baisers par la fenêtre ; mais je serai demain à Paris; et pour te récompenser de la perte de cent baisers imaginaires, je te permets de m^en donner un véritable. Adieu.

A BABET

NON, Babet, je nuirai point demain lire ma pièce chez ton frère. Il y a quantité de choses que je serai bien aise de corriger avant que de la mettre au jour. Comme il y a peu de temps que j'ai Thonneur de te connoître, et qu'auparavant je ne savois pas ce que c'étoit que le bel amour, laisse-moi m'accoutumer au plaisir qu'il y a d'aimer une fille si aimable, afin que je puisse ressentir ce qu'il est nécessaire que j'exprime. Et quand nous ne serons que nous deux, disons-nous des choses si touchantes et faisons des scènes si passionnées, qu'il n'y ait qu'à les coudre à mon ouvrage pour n'avoir plus lieu de douter de son succès. Je t'aime pour le moins aussi tendrement que le duc de Guise aimoit la princesse de Mont-

pensier*; aime-moi aussi fortement que la princesse de Montpensier aimoit le duc de Guise, et faisons ensemble ce qu'ils n'auroient pas manqué de faire s^ils avoient eu autant de liberté que nous en avons. Je t'ai cent fois dit que ce qu'il y a de contraint dans une comédie fatigue ordinairement et ne divertit jamais; qu'une action, pour être belle, devoit avoir beaucoup de vraisemblance, et qu'un auditeur n'a pas la moitié du plaisir qu'il espéroit, quand on représente des vérités qui ne doivent pas être véritables : cela étant, Babet, je dois éviter la route que je vois prendre à tous ceux de qui les pièces tombent, et ne mettre dans la mienne que ce que je souhaite qui nous arrive, afin qu'il n'y ait rien qui ne puisse arriver à tout le monde. Quand je te donnai la peine de l'entendre, et que je l'exposai à la dé-

I. Dans le roman de M™® de La Fayette, la Princesse de Montpensier^ paru en 1660, Cette préoccupation, chez Boursault, du duo amoureux du duc de Guise avec la princesse de Montpensier semble donner raison à l'hypothèse de M. Victor Fournel, d'après laquelle deux pièces similaires et consécutives de notre auteur, la Princesse de Clèves et Germanicus, auraient plutôt été tirées, malgré la conformité du titre de la première, de la Princesse de Montpensier de M"'^ de La Fayette que de son second roman, la Princesse de Clèves (p. xxxiv de sa notice biographique).

licatesse de ton jugement, tu y trouvas quelque chose de si tendre, que tu m\is avoué toimême que tu en avois été touchée ; cependant je m'aperçois bien que le duc de Guise ne dit rien de si pressant que ce que je te voudrois dire, et que la princesse de Montpensier ne fait rien pour lui de ce que je souhaiterois que tu fisses pour moi. Crois-moi, Babet, romps la partie que tu as faite pour demain ; diffère pour huit jours la lecture d'une pièce qui n'est pas comme je prétends qu'elle demeure. Durant ce temps-là je te verrai continuellement et ne laisserai pas échapper un seul moment de tous ceux que tu voudras accorder à mon amour. Je te le dépeindrai si violent, quoiqu'il ne fasse que de naître, qu'il n'y aura que sa grandeur qui soit contre les règles de la vraisemblance. Et pour peu que tu me fasses la grâce d'y répondre, je ferai des choses si aisées à s'insinuer dans l'âme, que si jamais elles sont représentées, on verra bien que j'aurai travaillé d'après nature. On remarque tant de différence entre les vers que je fais depuis que je te vois et ceux que je faisois avant que je t'eusse vue, qu'il semble que les uns ne soient pas de moi, ou que les autres n'en puissent être; et souvent il m'en échappe de si

touchants, que quand je les ferois pour toi, ils auroient de la peine à l'être davantage. Juge sUl ne faut pas que ce soit toi qui me les inspire, puisque cela ne m'arrive que depuis que j'ai la gloire d'être

Tout à toi.

REPONSE DE BABET

SI demain tu ne dégages ma parole, tu es un homme perdu. Mon frère, que tu n'osas chasser quand tu me lus dernièrement ta pièce, en a fait un récit si avantageux, que les plus honnêtes gens du royaume ont envie d'être de tes amis. On doutoit que tu voulusses prendre la peine de la venir lire à des gens que tu ne cortnois pas; et moi je n'ai point fait de doute que tu ne vinsses d'abord que je te manderois, et qu'un amant si respectueux que toi n'obéît au commandement d'une aussi bonne maîtresse que je la suis. Je voudrois bien savoir au reste, monsieur le malavisé, pour qui vous me prenez ? Faites-vous si peu de cas de mon jugement, qu'après vous avoir fait la grâce de vous dire que je trouvois votre

8o LETTRES A BABET.

pièce belle, vous appréhendiez de la montrer à d'autres? et vous imaginez-vous, parce que je ne puis faire de vers, que je n'aie pas assez d'esprit pour connoître comme il faut qu'ils soient pour être beaux? Ne sais-tu pas bien qu'étant ta maîtresse, et toi mon amant, nous faisons déjà communauté de gloire, et que le peu d'honneur que tu as ne court aucun risque, tant qu'il sera dans une main aussi fidèle que la mienne ? N'étoit que tu m'es nécessaire pour demain, je me mettrois en une furieuse colère contre toi. Quand je n'en aurai plus besoin, je ferai tout ce que je pourrai pour te vouloir mal; et je t'apprends que tu aurois de la peine à m'apaiser, si j'étois aussi véritablement fâchée que je suis de toute mon âme... Tu m'entends bien.

A BABET

L'abbé de Saint-Martin i prêche tout le carême prochain à Saint-Benoît^. Comme c'est demain qu'il commence, j'ai cru vous en devoir avertir aujourd'hui, afin que si vous aviez envie de l'aller ouïr, je vous aille prendre, lia presque toutes les qualités requises à un bon prédicateur. Il a de la science autant qu'il en faut pour être habile; il a des divisions autant ingénieuses qu'elles doivent l'être pour charmer; il a le geste aussi beau qu'il le faut avoir

1. Guillaume de Saint-Martin, docteur en théologie, aumônier du roi et curé de l'église de la basse Sainte-Chapelle. Il prêcha l'Avent, en 1677, devant Louis XIV.

2. Cette église s'élevait à l'extrémité du cloître de Saint- Benoît, du côté de la rue Saint-Jacques, Supprimée en 1790 et vendue comme propriété nationale, elle fut convertie en magasin de grains, puis en théâtre (théâtre du Panthéon).

pour plaire: il n'y a que le talent extérieur qu'il n'a pas le plus agréable du monde. Je ne l'ai jamais ouï prêcher qu'avec succès, et je suis sûr que, si vous y allez, vous en reviendrez fort satisfaite. C'est un témoignage que, comme honnête homme, je suis obligé de rendre à la vérité ; car, pour du bien, les pièces qu'il m'a faites me dispensent assez de lui en vouloir. Si vous masquez tantôt, et que vous vouliez passer chez M'"*^ Révérend, qui demeure dans la rue Saint-Sauveur, je vous apprends qu'il y aura assemblée et que j'aurai le bien de vous y voir. Il n'est pas nécessaire que vous me fassiez aucun signe pour vous reconnoître: de quelque façon que vous puissiez être déguisée, je suis assuré que la grâce qui vous est si naturelle, et que personne n'a que vous, ne manquera pas de me sauter d'abord aux yeux. Au reste, Babet, ne me dites plus qu'il m'est impossible de dérober un quart d'heure à mes plaisirs. J'ai commencé mon carême quatre jours avant les autres, puisqu'il y a quatre jours que je ne vous ai vue : et je fais moi seul pénitence, durant que toute la terre se réjouit. Votre papa, qui ne bouge de chez lui, et qui me hait, parce que je vous aime, a dessein de me faire faire le

carême bien long; mais, quelque long quUl puisse être, il faudra à la fin que Pâques arrive, et j'espère qu'après les lamentations de Jérémie, il nous sera permis de chanter Alleliiîa. Tu entends bien, mon aimable Babet, ce que je te veux dire; et tu sais trop bien ce que tu vaux pour te faire Tinjustice de croire que quelques jours que je passerai sans te voir me fassent oublier que je suis né pour être toute ma vie,

Tout à toi.

REPONSE DE BABET

h! ah! monsieur le traître, vous dites donc .que vous ne vous divertissez pas. J'étois hier chez M"''^ Révérend quand vous y arrivâtes, et vous y vîntes en assez bonne compagnie. Vous étiez avec Babet Périer, avec Gatos Périer et avec M''« Céloron ; voyez si je sais de vos nouvelles; vous dansâtes une bourre, dont vous vous acquittâtes assez mal ; et à la courante que vous dansâtes ensuite, vous fîtes encore pis. Vous étiez vêtu en Turc, et la Babet que vous meniez étoit votre sultane, qui danse le plus proprement du monde, et qui a la gorge aussi belle que j'en aie jamais vu. Quoique je fusse fort près de vous, je cachai si bien la grâce qui m'est si naturelle, et que personne n'a que moi^ que vous ne me reconnûtes

pas. Apprenez que j^étois vêtue en Scaramouche, et que j^en contois à une demoiselle, qui, m'ayant fait démasquer pour un moment, me trouva si joli garçon, qu'elle me vouloit presque autant de bien que je vous en veux. Savezvous bien, monsieur, que votre procédé n'est ni beau ni honnête, et que si je vous croyois prodigue des tendresses que vous me devez, je serois plus avare que je ne le suis de celles que j'ai pour vous ? Nous avons couru toute la nuit, et je suis si lasse que je n'en peux plus. Le sommeil qui m'oblige de finir ma lettre plutôt que je ne voudrois vous sauve une mercuriale, dont vous n'êtes pourtant pas quitte. Je n'irai au sermon de l'abbé Saint- Martin que dimanche: vous me verrez avant ce temps-là si vous m'aimez. Bonjour.

AVOUE de bonne foi que tu es bien désobligeant de ne pas vouloir me donner une copie de la lettre que tu écrivis à ton retour de Chantilly^ ; mon oncle, le secrétaire du roi, qui te l'entendit lire, il y a près de quinze jours, et qui s'imagine que j'ai quelque pouvoir sur toi, me presse si fort de la lui faire avoir, que tu m'obligeras infiniment si tu lui veux faire la grâce que tu me refuses. Tout autre en ma place croiroit que tu fais par mépris ce que je sais bien que tu ne fais que par paresse ; mais, quelque paresseux que tu puisses être, la vérité est que si tu ne me l'envoies avant que la journée se passe, je te jouerai un tour à

I. Cette lettre est des plus piquantes. Elle est adressée au père de Michelon, M. Milley. Voir plus loin, p. 90.

quoi tu ne t'attends pas. Le Point du tout, qui est si naïf dans la bouche de la fille de Chantilly, deviendra une malice dans la mienne; toutes les fois que tu me demanderas si je f aime, toi qui me le demandes aussi souvent que si tu en doutois, Point du tout sera toute ma réponse. Quand tu me diras toi-même que je suis la personne du monde pour qui tu as le plus de passion, et qu'avec la chaleilr qui ne t'abandonne point, tu me bredouilleras qu'il n'est rien dont tu ne t'avisasses pour m'en donner des preuves, je trouverai, à point nommé, un second Point du tout. Et si je m'avise de t'écrire, et après t'avoir commandé tout ce qui m'aura plu, tu croiras que ma lettre doive finir par la protestation que j'ai coutume de te faire, d'être à toi toute ma vie:

Point du tout.

A BABET

XVJI

JE t^envoie une copie de la lettre que tu me demandes. Je ne veux point avoir sur les bras d'ennemi si dangereux que toi. Tu me dis des injures exprès pour voir si je me mettrai en colère; mais tu ne tiens rien. Il ne m'importe que je bredouille, ou non. Je n'ai besoin de ma langue que pour dire que je t'aime. Ce n'est qu'à toi seule qu'il est nécessaire que je me fasse entendre, et j'ai tout lieu de me flatter que jusqu'ici tu ne m'as pas mal entendu. Tu n'es pas venue jusqu'à dix-neuf ans, avec toutes les grâces de ton corps et tous les charmes de ton esprit, sans t'attirer quelque déclaration d'amour; puisque tu ne jettes pas un regard, que tu n'en donnes. Parmi la foule de ceux qui ont soupiré pour toi, il est impos-

sible qu'il n'y en ait quelqu'un qui ait expliqué les soupirs que tu avois la cruauté de ne vouloir pas entendre, et c'est ce quelqu'un-là que je cherche pour lui reprocher que son éloquence a fait moins d'effet que mon bredouillement. Le plus grand avantage qu'aient eu tous les rivaux que tes yeux m'ont faits a été de te dire qu'ils avoient de l'amour pour toi. En doutois-tu ? Ils auront peut-être ajouté qu'il est plus glorieux de recevoir de l'amour de toi, qu'il n'est avantageux d'en donner à d'autres. Mais il n'y en a pas un, hormis moi, qui vaux incomparablement mieux qu'eux, qui ait pu se persuader d'en prendre? Appelle-moi bredouilleux après cela tant que tu voudras, on le seroit à moins; mais ne te mêle point de dérober ce que je mets dans mes lettres pour en embellir les tiennes. Je voudrois bien savoir à quel propos tu prends le Point du tout d'un homme qui ne t'a jamais rien pris; puisque tu l'as, tu peux t'en servir; mais sers-t'en bien judicieusement, je t'en conjure; car lorsque je te dirai que je t'aime, si tu t'amuses à me répondre Point du tout, je te dirai que tu en as menti et que je suis

Tout à toi

A MONSIEUR MILLEY

Monsieur,

JE venois de prendre congé de Monsieur le Duc*, et j'étois sur le point de faire gagner cinquante sols à mon cheval de louage, aussi maigre que celui qui nous est repre'senté dans V Apocalypse, lorsque hier, à Chantilly, inaperçus un homme à justaucorps bleu qui couroit après moi, et que je reconnus facilement quand il en fut plus près. C'étoit Monsieur Boccard, qui d^abord me sauta au cou et me serra si fort, que si nous avions été en un autre pays je me serois fort alarmé de ses caresses. Après les premiers compliments de part et d^autre, qui consistèrent en un : Comment vous portezvous ? — Fort à votre service, — Je suis ravi d'avoir l'honneur de vous tenir ici? — Cest moi

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