ORTHODOXE
Je suis au désespoir de Tavoir trouvé beau. Il me parut charmant, j'en admirai le tendre; Mais si jamais j'y vais, j'en dirai pi? que pendre. Il ne doit rien valoir, CAr Despréaux le dit.
plus jolis ne sont qu'un brigandage, et que si Juvénal étoit encore en vie, il lui feroit faire son procès, pour l'avoir pillé depuis la tête jusqu'aux pieds. Il m'a promis de me l'envoyer tantôt, je verrai si ce qu'il m'a dit est véritable : et si Fun de ces jours tu as quelques moments à perdre, et que tu veuilles te venger de l'affront qu'il t'a fait de ne parler de toi qu'en passant, comme tu n'es qu'un ignorant, qui ne sait non plus de^ latin que moi d'hébreu, je te traduirai tous les endroits volés, dont je verrai que tu pourras tirer avantage. J'ai bien dû chagrin de ne pouvoir aller tantôt aux danseurs de corde. Mais puisque tu es si content de mes douceurs, je te prie de m'en apporter des tiennes. Ma tante, la religieuse, qui est arrivée et qui est la dévote la plus fatigante qui ait jamais été, ne me perd pas un moment de vue. Quand elle est ici, je n'ai de bon temps que lorsqu'elle prie Dieu; et cela étant, je voudrois qu'elle priât Dieu aussi longtemps que j'ai envie d'être
A toi.
A BABET
C'est demain, Babet, que M^'* de Verneuil doit nous donner le magnifique déjeuner qu'elle perdit dimanche. J'entrois tantôt chez elle, quand je l'ai trouvée qui chargeoit son laquais d'un billet pour toi dont je me suis chargé moi-même pour me faire une nécessité de te servir. Elle m'a tant prié de te dire qu'elle .te conjuroit de l'honorer de ta présence, et m'a tant dit qu'elle t'en seroit sensiblement obligée, que je lui conseillerois de ne te le pardonner jamais si tu lui faisois l'affront de ne t'y pas rendre. Elle te trouve d'une humeur si galante, et ton esprit enjoué lui plaît si fort, qu'elle m'a juré n'avoir jamais vu personne avoir le don de se faire aimer sitôt que toi. Ces paroles dans la bouche de celles de ton sexe me eau-
sent autant de joie, qu'elles me donnent de chagrin dans la bouche de ceux du mien. Je suis mal avec le meilleur ami que j'eusse au monde, pour m'avoir osé dire qu^il te trouvoit parfaitement belle. Et quoique je ne l'eusse mené chez toi que pour te faire admirer de lui, je m'aperçus qu'il prenoit tant de plaisir à me tenir parole, que, d'abord que je fus hors de ta présence, je cherchai querelle afin qu'il n'y retourne de sa vie. Je crains si fort qu'on ne me dérobe le bonheur que je possède, que j'ai fait serment de ne plus dire que j'en aie. En un mot, Babet, on ne te jette pas un regard que je ne tremble. Il n'est pas jusqu'à l'abbé de Saint-Preuil qui est dévot jusqu'à dire tous les jours la messe, qui ne me donne de l'in^ quiétude comme un autre. Il me semble, quand il parle de Dieu, que tu l'écoutés trop attentivement pour n'être que simplement chrétienne. Et je suis bizarre jusqu'à m'imaginer souvent que tu trouves la messe meilleure de sa façon que de celle d'un autre prêtre. Tu m'as dit vingt fois que tu me serois fidèle jusqu'au dernier soupir; et toutes les fois que tu as eu la bonté de me le dire, je n'en ai non plus douté, que je doute si je t'aime; cependant j'ai si peur que tu ne m'échappes,
que je menai dimanche le Maltois aux Blancs- Manteaux pour voir à ta physionomie si tu serois constante. Pardonne un peu de défiance à la foiblesse de mon mérite et à la grandeur de mon amour. Tant de passion ne va jamais sans un peu de jalousie, et ce que tu vaux rend ce que je sais si excusable, que tu serois sans doute aussi défiante que moi, si j'avois des qualités pour donner autant d'amour que j^en ai pris. Adieu.
REPONSE DE BABET
MON oncle, qui vient de partir pour aller de ce monde-ci en Pautre et qui avoit juré que de sa vie il ne me feroit aucun plaisir, a mieux aimé mourir que de se dédire. La peur qu'il a eue que je n'allasse dans la maison du monde où j'ai le plus d'envie d'aller a fait qu'il n'a pas voulu mourir un jour plus tôt, ni vivre un jour plus tard. On l'enterre demain justement à l'heure que vous déjeunerez, et je dois par bienséance aller faire la pleureuse et trembler de froid dans une chapelle durant que vous vous réjouirez auprès d'un bon feu. Si tu m'aimois et que tu voulusses me rendre un bon office, tu ferois reculer le repas dont j'étois priée, d'autant de temps seulement que je souhaitois que mon oncle différât sa mort.
Après demain je ne manquerois pas de me rendre chez M^^« de Verneuil, où nous ririons ensemble de la mort que tout aujourd'hui j'ai fait semblant de pleurer. Prie M^^° de Morangis, qui se porte mal quand il lui plaît, d^être demain malade pour obliger une amie. Représente-lui que je lui ai bien des fois rendu le même service quand elle a eu envie de jouer à la béte, et que son papa mignon ne lui vouloit pas donner congé. Et en cas que Ton remette la partie, ne manque pas de me le faire savoir, afin que j'aille à l'enterrement de mon oncle avec autant de plaisir qu'en eut ton ami P***, quand il alla à l'enterrement de sa mère. Je n'ai pas le loisir de te quereller sur le chapitre du Maltois. J'entends mon père qui m'appelle pour pleurer. Bonsoir.
ON fait demain Tinventaire des meubles de mon oncle. Il y a un petit lit de garçon qui est tout à fait propre, et que Ton aura, je pense, à fort bon prix. Si tu veux que je le fasse mettre à part, je tâcherai d^en avoir le meilleur marché qu^il me sera possible et tirerai quittance de ce que j'en aurai donné, pour te montrer que je ne veux rien gagner dessus. Il y a une écritoire d'argent la plus jolie que j'aie jamais vue, que tantôt j'avois envie de dérober pour toi; mais un tas de gens de robe, qui attachoient aussi souvent leur vue sur mes mains, que tu attaches la tienne sur mes yeux, m'a si fort intimidée, qu'il a fallu m'en tenir à un bâton de cire d'Espagne. Un jeune sergent que j'ai pris sur le fait, comme
il détournoit des Heures de chagrin qui sont toutes garnies d^or, m^a dit que c'étoit pour moi qu^il les déroboit; et au même temps me les ayant données, sans que personne en ait rien vu, de peur de faire tort à sa réputation, je n^ai osé les rendre. Si j^avois autant d'inclination au vol que j'en ai pour toi, il y a cent bagatelles qui me sont nécessaires, dont je ne manquerois pas demain de m'accommoder. Tu me feras plaisir de m'apprendre ta résolution sur toutes les choses dont ce matin nous avons parlé à la messe, et de croire que la mienne est d'être, quoi qu'il arrive.
Toute à toi.
A BABET
Tu prends tant de soin de m'obliger, Babet, et je te suis redevable de tant de façons, que je passerois pour le dernier des ingrats, si je ne faisois des efforts aussi grands que le sont tes soins, pour reconnoître les plaisirs que tu ne te lasses point de me faire. Tu as beau dire ce qu^il te plaira, Babet, si tu me fais mettre à part le lit que tu dis qui m'est si propre, je veux que tu gagnes quelque chose dessus. Il n'est pas juste que tu avances ton argent pour rien. Cela seroit beau, vraiment! que le premier marché que tu aies peut-être fait de ta vie ne te profitât de quoi que ce soit, et qu'un lit, qui est de tous les meubles celui sur quoi tu peux gagner le plus, ne te rapportât pas Pintérêt de ton argent au
denier de TOrdonnance^ Je sais bien que ce que tu en fais n'est que par une pure amitié; mais, Babet, ce que je ferai, sera-ce par autre chose? Et puisque tu me mandes qu'il sera à si bon prix, que tu m'y feras trouver mon compte, n'est-il pas raisonnable que je t'y fasse trouver le tien? Tu diras, sans doute, que tu ne veux pas commencer par un gain médiocre; hé ! mon Dieu, que cela ne t'arrête pas: commence toujours, et contente-toi de peu pour t'achalander. Tu feras des gains plus considérables, quand tu te seras fait connoître, et je suis sûr que tu attireras plus de la moitié des pratiques de la Dame de la rue des Tournelles que nous connoissons si bien, et qui gagne ce qu'elle veut, depuis qu'elle se mêle de trafiquer sur des lits 2. Je suis bien fâché de l'écritoire d'argent que tu as tantôt perdue (car j'appelle perdu ce que tu as manqué de dérober) et je suis ravi de la restitution que l'alguazil t'a faite. Tu es obligée en conscience d'échanger promptement ces Heures-là: pre-
1. C'est-à-dire selon le taux légal, qui avait été fixé, en 16^6, à 3 1/2 et qui fut porté, en 1667, à $ pour 100.
2. Voilà un trait fort inattendu à l'adresse de Ninon de Lenclos, qui, comme on le sait, habitait rue des Tournelles. C'est évidemment l'amie de Molière qui est visée.
mièrement, de peur qu'on ne te les reconnoisse, et secondement, parce que les prières que tu ferois dans des Heures dérobées ne vaudroient rien. Tu sais, Babet, que la vraie dévotion w demande une si exacte pureté, qu'à moins de faire les choses dans la dernière régularité, les bonnes actions dégénèrent en méchantes œuvres. Il ne faut qu'une bagatelle (comme le larcin, par exemple) pour empêcher l'efficace de nos oraisons; et pour cette raison, il faut de nécessité que tu troques ou'que tu vendes, le plus tôt qu'il te sera possible, ces Heures que tu as volées à celui qui les voloit, pour en avoir d'autres qui te viennent de la belle voie. A l'égard de ma résolution, tu n'as qu'à te consulter pour la savoir. Je n'ai de volonté que celle que tu voudras que j'aie. Et comme les deux charges dont nous avons parlé me plaisent toutes deux également, je me donnerai indifféremment à laquelle il te plaira que je sois. En un mot, Babet, c'est par de profonds respects et par une obéissance aveugle que je veux tâcher de mériter Phonneur que j'ai d'être
Tout à toi.
TES Litanies de la Vierge* ont fait le plus bel effet du monde : mon père est le meilleur de tes amis. Il se mit hier au soir à genoux pour les lire et re'péta pour le moins six ou sept fois le Mater Christi. Mon frère, qui le vit de bonne humeur, voulant profiter de l'occasion, lui dit de toi tout le bien qu'on en peut dire, et tu peux penser qu'il en dit beaucoup, puisque moi-même je m'aperçus qu'il en disoit plus que je n'y en trouve. Il lui conseilla de ne pas refuser le parti, s'il étoitvrai que tu me recherches par les belles voies, que tu étois
I. Le p. Niceron (p. ^yç du t. XIV de ses Mémoires) dit que les Litanies de la sainte Vierge de Boursault ont été imprimées pour la seconde fois en 1667. Chaque strophe correspond à un verset.
plus riche en fond d^esprit que les autres ne le sont en fonds de terre, et qu\in homme qui avoit autant de capacité que toi ne se pouvoit trop vendre. Mon père dit qu'il en demeuroit d'accord et que s'il en avoit besoin, et que tu voulusses te donner à bon marché, il t'achèteroit aussitôt qu'un autre, mais que sa provision en étoit faite. Il a chargé mon frère de te remercier de ton présent et de te dire que tu l'obligerois si tu voulois demain venir dîner au logis. Si tu y viens, et que tu veuilles bien faire ta cour , quoi qu'il puisse dire , sois toujours de son sentiment. Il est ravi qu'on l'applaudisse, et je pense que toutes les vieilles gens en sont logées là. Surtout quand tu voudras boire à ma santé, donne-moi plutôt du coin de l'œil que des coups de pied pardessous la table, de peur de te méprendre comme la dernière fois. Bonjour, je m'en vais à la messe prier Dieu qu'il me fasse la grâce d'être
A toi.
A BABET
J'ai dîné aujourd'hui chez ton frère le payeur des rentes, et de là nous avons été ensemble à la Comédie voir Attila^. M. de Corneille, qui ne fait jamais rien que d'admirable, s'est surpassé lui-même dans le troisième acte de cette pièce, et je puis dire qu'il y a tant mis de beautés, que les quatre autres ne paroissent rien. Ce n'est pas que ces quatre actes soient méchants. Une plume aussi savante et aussi délicate que celle du grand Corneille répand toujours des beautés par tous les endroits où elle passe, et quiconque voudroit s'appliquer à faire l'anatomie de sa pièce trouveroit à la dissection des scènes qu'il n'y en a guère
I. Cette tragédie fut représentée pour la première fois en mars 1667.
d'inutiles. Le deuxième acte, qui n'est que médiocrement rempli, finit par la scène la plus agréable qui ait jamais paru sur le théâtre. Une princesse que Ton donne à ce qu'elle n'aime pas, et qui aime ce qu'elle ne peut avoir, qui est obligée de donner à sa naissance ce qu'elle n'oseroit accorder à son amour, et qui a autant de peine à prononcer J'aime^ que j'ai de plaisir à te le dire, est quelque chose de si touchant et de si délicat à traiter, qu'il falloit la plume de Corneille pour en venir si glorieusement à bout. Enfin, Babet, c'est un ouvrage à voir, et si tu veux que je te retienne une loge pour vendredi, j'y retournerai encore. Ton frère, qui est le plus galant homme que je connoisse et qui n'a guère moins d'esprit que toi, m'a dit qu'il seroitde la partie, que de là nous irions souper ensemble, et que depuis deux heures jusqu'à onze, il ne tiendroit qu'à moi de l'entretenir continuellement. Si tu m'avois refusé une grâce qui te doit coûter si peu, et que je souhaite avec tant de passion, tu serois aussi cruelle que je suis sensible, et j'aurois autant de sujet de me plaindre de toi, que j'en veux avoir de m'en louer. Je me défie si fort de mon mérite que, pour te délasser de l'ennui quête doit causer mon entretien, je mêle du
divertissement à ta fatigue. Pour moi, quelque belle que puisse être la comédie que nous verrons ensemble, ce ne sera pas ce que je trouverai de plus beau. Il y a si longtemps que je ne t'ai vue, et j'ai tant d'avidité de jouir de ta présence, qu'il me semble que vendredi ne viendra jamais. Juge, Babet, par la douleur que j'ai, quand je ne te vois pas, du plaisir que j'ai quand je te vois. Si tu te souviens de m'avoir dit que j'avois le goût le plus délicat du monde, demeure d'accord que tu dois être la plus aimable de toutes les maîtresses, puisque, de tous les amants, tu m'as rendu le plus amoureux, et sois persuadée qu'il n'est pas plus vrai que tu es belle, qu'il. est vrai que ie suis fidèle et tendre. Adieu.
REPONSE DE BABET
POUR te faire voir que ton entretien a plus de charme pou'- moi que les pièces de Corneille, je demanderai vendredi congé pour aller à la Comédie, et si tu veux, nous demeurerons toute la journée chez mon frère. Outre que je ne puis faire de perte dont tu ne me consoles facilement, je ne me soucie pas quand je ne verrai point jouer de sérieux au Palais- Royal. Loin de prendre du plaisir à voir la scène dont tu fais tant de cas, la princesse qui ne se peut résoudre à dire : J'aime^ me reprocheroit que je te Tai dit trop tôt, et si tu me disois que la résistance est une vertu en elle, je m^imaginerois que la facilité est un défaut en moi. Je suis bien aise que mon frère fasse de toi tout rétat qu'il en doit faire. Les soins
qu'il prend auprès de mon père en faveur de l'amour que je fai donné me répondent de Tamitié qu'il a pour moi, et quoique ton mérite arrache ce que Ton refuse de te donner, je ne laisse pas de lui être redevable de la justice qu'il te rend. Si tu as tant d'impatience de me voir, tu n'as qu'à venir tantôt chez M^^* de Morangis, où je suis priée d'aller jouer à la bête. Comme tu la vois régulièrement une fois ou deux la semaine, il ne semblera pas que ce soit moi qui t'aie dit de t'y trouver. Si tu veux te mettre de notre jeu, j'en serai ravie, car j'aime mieux faire la bête avec toi qu'avec qui que ce soit au monde. Bonjour.
NE Rengage à personne pour jeudi : nous devons souper, M"« Ferrary, M"« de Morangis, M. Le Brun, mon frère et toi que je devois nommer auparavant qui que ce soit. Chacun fournira son plat : M*^° Ferrary paye deux poulardes fines, M. Le Brun une tourte de pigeonneaux, M"^ de Morangis quatre perdrix, mon frère six bécassines, moi le vin et le fruit, et toi tu payeras de ta personne. Tu sauras pour nouvelles que mon papa rïi'a mis la bride sur le cou pour jusqu^au jour des Gendres, et que durant ce temps-là nous pouvons causer ensemble pour le moins huit heures par jour. Si tu laisses échapper l'occasion qui se présente de me voir, je ne suis pas sûre que jamais tu la recouvres. Tu es si dé-
bauché, que de vingt fois que Ton envoie chez toi, on ne te rencontre pas upe, et tu me rends si peu de soins, que souvent je mUmagine que tu me négliges. Je te conjure, si tu es chez toi quand mon billet y arrivera, de le lire le plus vite qu'il te sera possible et de me venir voir encore plus vite que tu ne l'auras lu. Dimanche nous ne fûmes pas une heure ensemble, hier je ne te vis qu'un moment, et aujourd'hui je ne t'ai point vu du tout. Par les reproches que je te fais, il t'est bien aisé de voir que j'ai envie d'être
A toi.
A BABET
QUELLE nécessité y avoit-il, Babet, de me mander que je ne m^engageasse à personne? Ne sais-tu pas que depuis quêtes appas se sont emparés de mon cœur, je ne prends de divertissement que ce que tu veux m^en accorder? Et si quelquefois je m'avise de chercher compagnie, il faut que ce soit pour divertir le chagrin que j'ai de ne pas avoir la tienne. Je ne manquerai pas d'être du souper de jeudi; mais comme tu m'as souvent dit que je ne Valois pas grand'chose, et que je suis sûr que tu te connois en tout, j'ai peur que je ne sois pas reçu à payer simplement de ma personne ; à moins que tu ne me veuilles servir de caution. Boussingault^ vend du vin d'Alicante, qu'il